Connie Willis - Black-out

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Oxford, futur proche. L’université est définitivement dépoussiérée : historien est devenu un métier à haut risque. Car désormais, pour étudier le passé, il faut le vivre. Littéralement.
Michael Davies se prépare pour Pearl Harbor, Merope Ward est aux prises avec une volée d’enfants évacués en 1940, Polly Churchill sera vendeuse en plein cœur du Blitz, et le jeune Colin Templer irait n’importe où, n’importe quand, pour Polly…
Ils seront aux premières loges pour les épisodes les plus fascinants de la Seconde Guerre mondiale. Une aubaine pour des historiens, sauf que les bombes qui tombent sont bien réelles et une mort soudaine les guette à tout moment. Sans parler de ce sentiment grandissant que l’Histoire elle-même est en train de dérailler.
Et si, finalement, il était possible de changer le passé ?

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La poudre n’eut aucun effet. Il fallut encore trois jours avant le début de l’éruption, et Binnie n’en éprouva aucun soulagement. Les boutons étaient d’un rouge vif plutôt que rose et la couvraient en entier, jusqu’aux paumes de ses mains.

— J’ai mal ! criait Binnie, dont la tête s’agitait sans repos sur l’oreiller.

— Elle a contracté une forme difficile de la maladie, déclara le docteur.

Ce qui, en terme de diagnostic, ne semblait pas très technique. Il prit sa température, grimpée à 39,5 °C, puis écouta sa respiration.

— Je crains que la rougeole n’ait affecté ses poumons.

— Ses poumons ? Vous voulez dire qu’elle a une pneumonie ?

Il acquiesça.

— Oui. Je veux que vous lui fassiez un cataplasme de mélasse, moutarde séchée et papier d’emballage.

— Mais ne devrait-on pas l’emmener à l’hôpital ?

— À l’hôpital ?

Eileen se mordit la lèvre. À l’évidence, les gens de cette époque n’allaient pas à l’hôpital pour une pneumonie. Et pourquoi y seraient-ils allés ? Ils n’y auraient rien trouvé d’utile : ni antiviraux, ni nanothérapies, ni même le moindre antibiotique, à l’exception du sulfamide et de la pénicilline. Non, ils n’avaient même pas ça. La pénicilline n’avait été utilisée couramment qu’après la guerre.

— Je ne m’inquiéterais pas si j’étais vous, fit le docteur en tapotant le bras d’Eileen. Binnie est jeune et vigoureuse.

— Vous ne pourriez pas lui donner quelque chose pour sa fièvre ?

— Faites-lui boire du thé à la racine de réglisse. Et lavez-la à l’alcool trois fois par jour.

Du thé, des cataplasmes, des thermomètres en verre ! C’est incroyable qu’on ait survécu au xxe siècle ! se dit Eileen, écœurée.

Elle baigna les bras et les jambes brûlants de Binnie après le départ du docteur, mais ni ces soins ni le thé n’eurent le moindre effet et, comme la soirée s’avançait, la respiration de l’adolescente devenait de plus en plus courte. Binnie sommeillait par intermittence, gémissait et se tournait d’un côté puis de l’autre. Il était minuit quand elle finit par s’endormir. Eileen la borda et sortit contrôler les autres enfants.

— Me laisse pas ! hurla Binnie.

— Chh ! souffla Eileen, revenue en courant s’asseoir à son chevet. Je suis là. Chh ! Je ne pars pas. J’allais juste voir comment vont les autres.

Elle tendit la main pour toucher le front de l’adolescente, laquelle se tordit de colère et s’écarta.

— C’est pas vrai. Tu t’barrais. À Londres. J’t’ai vue.

Elle devait revivre ce jour à la gare avec Theodore.

— Je ne pars pas pour Londres. Je reste ici, avec toi.

Binnie secoua la tête avec violence.

— J’t’ai vue ! La mère Bascombe, elle dit qu’les filles bien, ça rencontre pas des soldats dans les bois.

C’est le délire.

— Je vais chercher le thermomètre. Je reviens tout de suite.

— J’l’ai bien vue, Alf !

Eileen trouva le thermomètre, le trempa dans l’alcool, et revint.

— Mets-le sous ta langue.

— Tu peux pas t’barrer ! s’exclama Binnie qui regardait Eileen droit dans les yeux. T’es la seule un peu chouette avec nous.

— Binnie, ma belle, il faut que je prenne ta température, répéta Eileen.

Cette fois Binnie l’entendit. Elle ouvrit la bouche, obéissante, et ne bougea pas pendant les interminables minutes qui s’écoulèrent avant qu’Eileen puisse retirer l’instrument. Puis elle se retourna et ferma les yeux.

Eileen ne pouvait pas lire la mesure dans la pénombre. Sur la pointe des pieds, elle avança jusqu’à la lampe sur la table. Quarante. Si sa température se maintenait à ce niveau, cela tuerait la jeune fille.

Bien qu’il soit 2 heures, Eileen appela le docteur Stuart, mais il n’était pas là. Sa gouvernante lui apprit qu’il était parti à la ferme des Moodys pour un accouchement, et, non, ils n’avaient pas le téléphone. Elle était donc livrée à elle-même, et il n’y avait absolument rien qu’elle puisse faire. Si sa présence avait affecté les événements, le filet ne l’aurait jamais laissée atteindre Backbury.

Mais les changements que le filet prévenait étaient ceux qui modifiaient le cours de l’Histoire, rien à voir avec la guérison ou non d’un évacué atteint de la rougeole. Binnie ne pouvait pas modifier ce qui se passerait le jour J, ni changer qui gagnerait la guerre. Et, même si la jeune fille le pouvait, Eileen ne pouvait rester là et la laisser mourir. Elle devait au moins essayer de faire baisser sa température. Mais comment ? La frotter avec de l’alcool n’avait eu aucun effet. L’immerger dans une baignoire emplie d’eau froide ? Faible comme elle l’était, le choc risquait de la tuer. Elle avait besoin d’un médicament pour abaisser la fièvre, mais ils n’en avaient aucun de cette sorte en 1940…

Mais si, ils en ont ! Si lady Caroline n’est pas partie avec…

Elle sortit sur la pointe des pieds de la pièce et courut dans le couloir jusqu’à l’appartement de lady Caroline.

Mon Dieu ! mon Dieu ! pourvu qu’elle n’ait pas emporté ses comprimés d’aspirine avec elle.

Elle ne les avait pas pris. La boîte était sur la coiffeuse, et elle était pratiquement pleine. Eileen la saisit, la glissa dans sa poche, et retourna en courant à la salle de bal. L’ouverture de la porte éveilla Binnie et elle s’assit, les mains tendues, frénétique.

— Eileen ! dit-elle, en sanglots.

— Je suis là, répondit Eileen, attrapant ses mains brûlantes. Je suis là. J’étais juste sortie te chercher ton médicament. Chh ! tout va bien. Je suis là.

Elle sortit deux comprimés de la boîte et leva le verre à eau de l’adolescente.

— Je ne m’en vais nulle part. Tiens, avale ça.

Elle soutint la tête de Binnie pendant qu’elle prenait les comprimés.

— Voilà une grande fille. Maintenant, allonge-toi.

Binnie se cramponnait à elle.

— Tu peux pas te barrer ! Qui prendra soin de nous si tu pars ?

— Je ne pars pas, déclara Eileen, qui couvrait les mains chaudes et desséchées de la malade avec les siennes.

— Jure ! cria Binnie.

— Je le jure, dit Eileen.

Londres, le 17 septembre 1940

Le monde libre s’émerveille du calme et du courage des habitants de Londres face à la rude épreuve qu’ils affrontent, épreuve dont personne ne peut encore prédire la fin ni la gravité.

Winston Churchill, 1940

Mardi soir, Polly n’avait toujours pas trouvé de travail. Aucun poste vacant « actuellement » ou, comme l’indiqua le directeur du personnel chez Waring & Gillow , « pendant cette période d’incertitude ».

« Incertitude », c’était le moins que l’on puisse dire. Mais les contemporains avaient tendance à l’euphémisme. On appelait les bâtiments bombardés et les gens réduits en miettes des « incidents », les rues barrées par des monceaux de décombres des « déviations », et les raids aériens diurnes, qui avaient interrompu à deux reprises aujourd’hui la recherche d’emploi de Polly, avaient été baptisés « la pause-thé d’Hitler ».

Seule une jeune vendeuse chez Harvey Nichols avait osé parler sans fard :

— Ils ne prennent pas de nouveaux vendeurs parce qu’ils ignorent si leur magasin sera encore debout demain matin. Plus personne n’embauche.

Elle avait raison. Ni Debenhams ni Yardwick’s ne lui accordèrent un entretien. Dickins and Jones ne lui permirent pas de remplir une fiche de candidature, et tous les autres magasins se trouvaient sur la liste interdite par M. Dunworthy.

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