Connie Willis - Black-out

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Oxford, futur proche. L’université est définitivement dépoussiérée : historien est devenu un métier à haut risque. Car désormais, pour étudier le passé, il faut le vivre. Littéralement.
Michael Davies se prépare pour Pearl Harbor, Merope Ward est aux prises avec une volée d’enfants évacués en 1940, Polly Churchill sera vendeuse en plein cœur du Blitz, et le jeune Colin Templer irait n’importe où, n’importe quand, pour Polly…
Ils seront aux premières loges pour les épisodes les plus fascinants de la Seconde Guerre mondiale. Une aubaine pour des historiens, sauf que les bombes qui tombent sont bien réelles et une mort soudaine les guette à tout moment. Sans parler de ce sentiment grandissant que l’Histoire elle-même est en train de dérailler.
Et si, finalement, il était possible de changer le passé ?

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Dès que le religieux atteignit l’extrémité du parvis et commença à en descendre les marches latérales, Polly s’éloigna à pas de loup de l’embrasure qui l’avait abritée, non sans garder un œil vigilant sur le groupe autour du trou. Personne ne leva la tête, pas même quand l’ecclésiastique tendit le levier à l’un des pompiers.

Oui, il y avait une porte, plus petite que les portails principaux, et manifestement non verrouillée, mais Polly risquait encore de rencontrer quelqu’un à l’intérieur et, si elle se faisait prendre, que dirait-elle ? Qu’elle n’avait pas vu les barrières, ni les autopompes, ni les pompiers ? Si on l’arrêtait…

Pourtant, elle se trouvait si près du but ! Elle entreprit prudemment de traverser l’esplanade.

— Stop ! cria quelqu’un.

Polly se figea, mais ils ne la regardaient pas. Ils examinaient le fond du trou. Les hommes avaient cessé de dérouler les cordes, et un pompier avait mis un genou à terre. Les mains en coupe autour de sa bouche, il criait à ses collègues en bas :

— Essayez plus à gauche !

Elle est coincée, se dit Polly, qui courut à travers l’esplanade, les marches et le parvis et tira d’un coup sec sur le battant. Il était si lourd qu’elle le crut un instant verrouillé, en définitive, puis il céda, lui livrant le passage, et elle referma sans bruit derrière elle.

Elle se trouvait dans un vestibule étroit, obscur. Elle resta immobile un moment, à l’écoute ; elle n’entendait rien, que le silence propre aux vastes bâtisses. Elle quitta le vestibule sur la pointe des pieds, sortit dans la travée latérale et s’avança pour regarder la nef. Il y avait un guichet d’entrée en bois, mais personne n’assurait le service, et la travée nord était déserte.

Polly pénétra dans la nef. Elle en eut le souffle coupé.

M. Dunworthy avait vanté la singularité de Saint-Paul, et elle avait vu des vids et des photos, mais rien qui donne une idée de la beauté de ce qu’elle découvrait. Ou de l’immensité. Elle avait imaginé une église gothique aux ailes étroites, mais les lieux étaient spacieux et aérés. La nef s’étendait en une série d’arches rondes supportées par de massifs piliers rectangulaires et, telles des visions, le dôme, le chœur, l’abside, l’autel se révélaient dans la riche lumière dorée qui les baignait et qui rayonnait des plafonds courbes et dorés, des balustrades dorées des galeries, des mosaïques dorées, de la pierre elle-même pailletée d’or, tout concourant à changer l’air lui-même en un flux doré.

— C’est magnifique, murmura Polly, qui ressentait pour la première fois le sens profond de la destruction de ce lieu.

Comment a-t-il pu ? Même s’il venait en terroriste ?

Il était entré dans la cathédrale un matin de septembre, en 2015, et il avait tué un demi-million de personnes.

Et il a détruit ça.

Mais il n’était venu détruire la cathédrale que parce que la bombe enterrée aujourd’hui, en ce moment même, n’avait pas explosé, et parce qu’Hitler et son aviation avaient échoué à faire sauter l’édifice ou à le réduire en cendres.

Ce n’est pas faute d’avoir essayé , pensait Polly tandis qu’elle remontait la nef, et que l’écho de ses pas se réverbérait dans le vaste espace ouvert. Ils ont lâché des centaines de bombes incendiaires sur ses toits, pour ne rien dire des V1 et des V2 qu’Hitler lui destinerait en 1944 et 1945.

Saint-Paul les attendait de pied ferme. Des cuves d’eau s’adossaient à chaque pilier, des pioches et des seaux de sable s’alignaient le long des murs à intervalles réguliers, à côté de rouleaux de cordes. La nuit du 29 décembre, quand des dizaines d’engins incendiaires tomberaient sur les toits et que les conduites d’eau céderaient, ces instruments – et les volontaires qui s’en serviraient – resteraient les seuls obstacles entre la cathédrale et sa destruction.

Polly entendit au loin une porte se fermer et se glissa derrière l’un des piliers rectangulaires de l’aile sud, mais aucun autre bruit ne suivit. Par précaution, elle patienta une minute avant de quitter son abri. Si elle voulait voir toutes les merveilles dont M. Dunworthy lui avait parlé, elle ferait mieux de se hâter. On pouvait la jeter dehors à tout instant.

Elle n’avait pas localisé la galerie des Murmures ni la tombe de Nelson. La tombe devait être en bas, dans la crypte, mais elle ignorait comment y accéder. M. Dunworthy avait dit que La Lumière du monde était la première chose qu’il avait découverte à Saint-Paul, lors de sa première visite. Le tableau était sans doute accroché non loin, dans l’une des ailes latérales. S’il se trouvait encore là. Sur les murs, des carrés pâles indiquaient l’emplacement de toiles qu’on avait enlevées.

Non. Il était là, dans une baie à mi-chemin de la travée sud, et il ressemblait avec une fidélité parfaite à la description qu’en avait faite M. Dunworthy. Vêtu d’une robe blanche et couronné d’épines, le Christ se tenait au milieu d’une forêt que baignait un crépuscule d’un bleu profond. Il portait une lanterne et attendait devant une porte en bois, impatient, la main levée pour y frapper.

C’est M. Dunworthy ! Il veut savoir pourquoi je ne suis pas encore venue au rapport. Pas étonnant qu’il aime tant ce tableau.

Polly n’était pas très impressionnée. La peinture était plus petite qu’elle ne l’avait imaginé, très démodée, et à deuxième examen le Christ lui semblait moins impatient que dubitatif, comme s’il ne croyait pas que l’on répondrait à son appel. Ce qui risquait fort d’être le cas, si l’on en jugeait par l’état de l’huis. De toute évidence, on ne l’avait pas ouvert depuis des années. Du lierre s’y était entortillé, et des herbes folles en obstruaient le seuil.

— Je laisserais tomber, à ta place, murmura Polly.

— Je vous demande pardon, mademoiselle ? fit une voix à son côté.

Elle sursauta. L’importun était un homme âgé en costume noir et gilet.

— Je ne voulais pas vous effrayer, continua-t-il, mais je vous ai vue regarder la peinture et… on ne m’avait pas informé que l’église était de nouveau ouverte au public.

Elle fut tentée de répondre par l’affirmative, que l’équipe de démineurs ou l’homme en soutane lui avaient donné la permission d’entrer, mais s’il s’avisait de contrôler…

— Oh ! elle était fermée auparavant ?

— Ma foi oui ! Depuis jeudi. Un engin non explosé sous la façade ouest. Ils viennent juste de l’extirper. Il s’en est fallu de peu pendant un bon moment. La conduite de gaz a pris feu et brûlait droit vers la bombe. Si le feu l’avait atteinte, nous aurions tous sauté, et Saint-Paul avec nous. Je n’ai jamais été aussi heureux de ma vie qu’au moment où j’ai vu ce monstre quitter les lieux. Cela dit, je suis surpris que le doyen Matthews ait décidé de rouvrir l’église. J’avais compris qu’elle resterait fermée jusqu’à ce qu’ils aient vérifié la conduite de gaz. Qui… ?

— Je suis si contente qu’ils aient décidé de rouvrir, l’interrompit Polly en hâte. L’un de mes amis m’a dit que je devais voir Saint-Paul quand j’arriverais à Londres, spécialement La Lumière du monde . C’est magnifique.

— Hélas ! ce n’est qu’une copie. Nous avons envoyé l’original au pays de Galles avec les autres trésors de la cathédrale, mais nous avons jugé que Saint-Paul ne serait pas Saint-Paul sans ce tableau. Il est resté pendu ici pendant toute la dernière guerre, et nous pensions vital qu’il y soit pendant celle-ci, particulièrement à cause du black-out et des lumières qui s’éteignent en Europe pendant qu’Hitler imprime son affreuse griffe de ténèbres partout sur le monde. Ce tableau nous rappelle qu’une lumière, au moins, ne s’éteindra jamais.

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