Mais il y avait une autre possibilité : Gaballufix avait déjà dû bien des fois rentrer chez lui ivre mort.
Alors, Nafai essaya de se rappeler la voix de Gaballufix, rauque, râpeuse et voilée. Il s’estima capable de l’imiter à peu près ; la perfection n’était pas nécessaire, puisque Gaballufix était ivre – cela se sentait assez ! Il aurait donc une voix bredouillante, mal maîtrisée, et il vacillerait, au risque de tomber, et…
« Ouvrez, ouvrez cette porte ! » brailla-t-il.
Affreux ! Ça ne ressemblait pas du tout à Gaballufix !
« Ouvrez la porte, bande d’idiots ! C’est moi ! »
C’était mieux. Et avec un petit coup de pouce de Surâme, les gardes, distraits, ne remarqueraient pas que Gaballufix n’avait pas sa voix habituelle.
La porte s’entrebâilla. Nafai n’hésita pas et s’engouffra. Un homme l’attendait. « Tu m’enfermes dehors, maintenant ? beugla Nafai. Mais j’vais t’faire écorcher vif ! J’vais t’découper en rondelles, moi ! » Nafai ignorait comment Gaballufix s’exprimait d’ordinaire, mais la grossièreté et les menaces, surtout quand il était soûl, devaient faire partie de son personnage. Le problème, c’est que Nafai n’avait pas vu beaucoup d’ivrognes, sauf dans la rue, de temps en temps, et plus fréquemment au théâtre ; mais c’était alors de la comédie.
Je suis un comédien, après tout, se dit-il. Je pensais en faire un jour mon métier ; eh bien, m’y voilà !
« Permettez-moi de vous aider, chef », dit l’homme. Sans le regarder, Nafai se laissa tomber à genoux puis se plia en deux. « J’crois bien que j’vais dégueuler », dit-il d’une voix rauque. Puis il éteignit l’holocostume l’espace d’un instant, juste assez pour que le garde et les autres occupants éventuels de la pièce reconnaissent les vêtements de Gaballufix, tandis que le visage et les cheveux de Nafai, ramassé sur lui-même, restaient invisibles. Il remit ensuite le contact et s’efforça d’imiter les haut-le-cœur d’un ivrogne à l’estomac vide ; il y parvint si bien que de la bile lui remonta dans la gorge.
« Je peux vous aider, chef ? demanda l’homme.
« Qui c’est qui garde l’Index ? beugla Nafai. Tout l’monde veut c’t’Index, en c’moment ! Eh ben, maintenant, c’est moi qui l’veux !
— C’est Zdorab qui le garde, répondit l’homme.
— Va l’chercher !
— Mais il dort, il… »
Nafai se redressa en tanguant. « Personne ne dort quand j’ai l’cul en l’air dans cette baraque !
— Je vais le chercher, chef ; excusez-moi, je croyais… »
Nafai lança un coup de poing maladroit à l’homme, qui recula d’un air horrifié. Allait-il trop loin ? Impossible de le savoir. L’homme s’éloigna en rasant un mur et disparut par une porte. Allait-il revenir avec des soldats pour l’arrêter ? Nafai n’en savait rien.
Mais non ; le garde revint accompagné de Zdorab ; Nafai en tout cas supposa qu’il s’agissait bien de lui. Mais il devait s’en assurer. Aussi s’approcha-t-il de l’homme d’un air menaçant, puis il lui souffla dans le nez. « C’est toi, Zdorab ? » L’homme croirait Gaballufix soûl au point de ne plus y voir clair.
« Oui, monsieur. » L’homme avait l’air épouvanté. Tant mieux.
« Mon Index ! Où il est ?
— Lequel ?
— Celui que ces connards voulaient – les fils de Wetchik ! L’Index, avec un grand I, par Surâme !
— Le… l’Index Palwashantu ?
— Où est-ce que tu l’as mis, fripouille ?
— Dans la chambre forte, répondit Zdorab. Je ne savais pas que vous le vouliez à portée de main. Vous ne vous en êtes jamais servi jusqu’ici, et j’ai cru…
— J’ai quand même le droit de l’regarder si j’en ai envie ! »
Arrête de tant bavarder ! se dit Nafai. Plus tu parleras, plus Surâme aura du mal à empêcher cet homme de se douter de quelque chose.
Zdorab l’emmena dans un couloir, et Nafai prit soin de se cogner de temps en temps dans le mur. Chaque fois qu’il touchait l’endroit où le bâton d’Elemak avait frappé le plus durement, un élancement le traversait de l’épaule à la hanche et un gémissement lui échappait ; mais cela ne faisait que rendre son imposture plus crédible.
Comme ils traversaient l’étage inférieur de la maison, Nafai se sentit à nouveau tremblant. Et s’il devait prouver son identité pour ouvrir le chambre forte, par un examen de la rétine ou de l’empreinte du pouce ?
Mais la chambre forte était ouverte. Surâme avait-il incité quelqu’un à oublier de la refermer ? Ou bien n’était-ce que de la chance ? Et moi, suis-je l’instrument du destin, se demanda Nafai, ou la marionnette de Surâme ? Ou bien, par quelque hasard, puis-je choisir librement une partie de mon chemin, cette nuit ?
Il ignorait quelle réponse il préférait. S’il choisissait librement, alors il avait en toute conscience choisi de tuer un homme qui gisait dans la rue, sans défense. Mieux valait croire que c’était Surâme qui l’y avait contraint, par force ou par ruse. Ou encore que quelque chose dans ses gènes ou son éducation l’y avait forcé. Mieux valait croire qu’il n’existait pas d’autre choix plutôt que de se tourmenter sans cesse et se demander s’il n’aurait pas suffi de voler les vêtements de Gaballufix. La responsabilité de son acte était un fardeau dont Nafai n’avait pas envie de se charger.
Zdorab entra dans la chambre forte. Il le suivit, puis s’arrêta net : la fortune tout entière que Gaballufix leur avait volée était là, disposée en tas bien nets sur une vaste table.
« Comme vous le voyez, monsieur, la vérification est presque finie, dit Zdorab en s’éloignant au milieu des étagères. Je me charge de tout nettoyer et de tout organiser moi-même, dans cette pièce. C’est très aimable à vous de venir la visiter. »
Nafai fut soudain pris d’un soupçon.
Est-ce qu’il me donne le change en attendant du renfort ?
Zdorab sortit des étagères à l’autre bout de la pièce. Il était petit, beaucoup plus que Nafai, et bien qu’il n’eût sûrement pas plus de trente ans, il commençait à perdre ses cheveux. Mais malgré son air comique, s’il devinait ce qui se passait, cela risquait de coûter la vie à Nafai.
« C’est bien cela ? » demanda Zdorab.
Nafai n’avait évidemment pas la moindre idée de l’aspect de l’Index. Il avait vu de nombreux Index, bien sûr, mais la plupart étaient de petits ordinateurs autonomes permettant d’accéder par ondes à une grande bibliothèque. Sur celui-ci, il ne vit rien qui rappelât un écran ; Zdorab lui présentait une sphère métallique de couleur bronze, d’environ vingt-cinq centimètres de diamètre et un peu aplatie aux pôles. « Attends que j’regarde », gronda Nafai.
Zdorab parut réticent à se séparer de l’objet. Une vague de peur envahit Nafai. Il refuse de me le donner parce qu’il sait qui je suis !
Mais Zdorab révéla sa véritable inquiétude : « Monsieur, vous avez dit de le garder toujours parfaitement propre. »
Il craignait que Gaballufix fût sale sous son holocostume, voilà tout ! Il est vrai que le maître des lieux semblait ivre mort et qu’il sentait l’alcool à plein nez ; il pouvait avoir les mains couvertes de tout ce qu’on voudrait.
« T’as raison, dit Nafai. D’accord, garde-le.
— Si vous le désirez, monsieur, répondit Zdorab.
— C’est bien le bon, hein ? » demanda Nafai. Il fallait qu’il s’en assure, et il n’espérait qu’une chose : que son imitation d’ivrognerie était assez convaincante pour que des questions stupides n’éveillent pas les soupçons.
« C’est bien l’Index Palwashantu, si c’est ce que vous voulez dire. Mais je me demandais si c’était bien celui que vous désiriez. Vous n’aviez jamais demandé à le voir, jusqu’à maintenant. »
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