Rien. Aucun changement. Pas de nouvel éclair lumineux, ni d’atténuation de ce qu’elle voyait déjà.
C’est alors qu’elle eut une idée un peu tardive : les voyants sont censés pouvoir choisir de ne pas voir. Si elle fermait les yeux, elle pourrait certainement…
Rien.
Aucune différence. Les lumières, les lignes, les couleurs, tout était encore là. Elle se sentit profondément découragée. Ce qu’elle voyait n’avait aucun rapport avec la réalité extérieure. Rien d’étonnant à ce qu’elle n’ait pas pu reconnaître la fenêtre. Elle ouvrit et ferma les yeux encore deux ou trois fois, juste pour être sûre, de même qu’elle éteignit et ralluma la lumière plusieurs fois (à moins que ce ne fût le contraire !).
Caitlin retourna s’asseoir sur le bord de son lit. Elle avait éprouvé un vertige momentané en traversant la pièce, à cause de ces lumières, et elle s’allongea, le visage tourné vers le plafond qu’elle n’avait jamais vu.
Elle se mit à expérimenter avec ce qu’elle voyait, pour tenter de comprendre. Si elle ne bougeait pas la tête, la même partie de l’image restait au… au centre . Et il y avait une limite à ce qu’elle pouvait voir. Il y avait des choses sur les côtés qui étaient hors de son… de son… champ de vision , voilà, c’était ça. À l’évidence, cet étrange assemblage de lumières se comportait comme la vision normale, comme s’il était contrôlé par ses yeux, même si les images n’avaient aucun rapport avec ce que ses yeux auraient dû voir…
Certaines droites semblaient se maintenir. Il y en avait une grosse de couleur sombre, qu’elle avait décidé pour l’instant de baptiser « rouge », même si ce n’était certainement pas ça. Et une autre – autant l’appeler « verte » – coupait la première presque au centre de sa vision. Ces droites semblaient se prolonger au-dessus : quand elle levait les yeux au plafond, elles étaient toujours là.
Elle avait entendu parler de la façon dont la vision s’adaptait à l’obscurité, de sorte que les étoiles (comme elle aurait aimé en voir !) devenaient progressivement plus distinctes. Et bien qu’elle ne sût toujours pas si sa chambre était éclairée ou non, elle semblait percevoir de plus en plus de détails au fil des minutes, un réseau plus fin et plus complexe de lignes colorées. Mais quelle en était la cause ? Et qu’est-ce que ça représentait ?
Elle n’était pas habituée à… comment ça s’appelait, déjà ? Cette expression qu’elle avait lue sur les sites que Kuroda lui avait recommandés, une expression si musicale… Elle fronça les sourcils, et le terme lui revint : l’affabulation par saccades oculaires . L’œil humain se déplace de façon discontinue quand il regarde d’un point à un autre, mais le cerveau filtre le flot de données, sans doute pour éviter une impression de vertige, pendant que l’œil se repositionne. Au lieu d’être un panoramique – un terme qu’elle avait rencontré dans un article sur le cinéma –, la vision est une série d’instantanés, et le mouvement de l’œil est supprimé de la conscience. Un œil effectue normalement plusieurs saccades par seconde.
La grande croix qu’elle voyait maintenant – une barre rouge et l’autre verte – se déplaçait instantanément quand elle bougeait les yeux, et glissait vers sa vision périphérique (un autre terme qu’elle comprenait enfin) quand elle les détournait. Elle fit l’essai plusieurs fois, et…
Et soudain, elle fut plongée dans le noir.
Caitlin cessa de respirer. Elle avait l’impression de tomber dans un gouffre sans fond. La disparition de ces mystérieuses lumières avait de quoi lui briser le cœur. Elle avait réussi à émerger de quinze ans de ténèbres, et voilà qu’elle y était brutalement replongée…
Elle se laissa aller sur son lit en espérant – non, en priant pour que les lumières reviennent. Mais finalement, au bout d’une minute, elle se releva et se dirigea machinalement vers son bureau, pas à pas, sans être distraite cette fois-ci par les éclairs. Elle passa le doigt sur son afficheur braille. « Chargement terminé », lut-elle. « Liaison déconnectée. »
Caitlin sentit son cœur battre plus fort. Elle avait cessé de voir quand la connexion de son implant rétinien avec l’Internet avait été interrompue, et…
Une idée folle. Complètement dingue. Elle activa son lecteur d’écran et se déplaça dans la page web que Kuroda avait créée, écoutant les bribes d’information contenues à divers endroits. Mais elle ne trouvait pas ce qu’elle cherchait. En désespoir de cause, elle retourna à la page précédente, et…
Gagné ! « Cliquer ici pour mettre à jour le logiciel de l’implant de mademoiselle Caitlin. » Elle sentit sa main trembler quand elle approcha son index de la touche Entrée.
Je vous en supplie, pria-t-elle en silence. Que la lumière soit.
Elle appuya sur la touche.
Et la lumière fut.
Le soleil de la Californie du Sud glissait doucement vers l’horizon en découpant les silhouettes des palmiers. Shoshana Glick, une étudiante de vingt-sept ans qui préparait son doctorat, franchit la passerelle de bois menant à l’îlot en forme de dôme. Elle était vêtue d’un bermuda et d’un T-shirt bleu ciel de l’Institut Marcuse noué au-dessus du nombril. Ses lunettes de soleil étaient glissées dans l’encolure. Elle était chaussée de baskets.
Sur un côté de l’île se dressait une statue de deux mètres cinquante de haut : elle représentait un orang-outan habillé, contemplant avec une expression sereine des rouleaux de parchemin. Quelqu’un avait trouvé très drôle d’offrir à l’Institut Marcuse cette reproduction de la statue du Législateur de La Planète des singes , et comme apparemment, dans le film, la statue était sur une île, il avait semblé logique de l’installer là.
Et à l’ombre de la statue, confortablement accroupi, il y avait un chimpanzé adulte tout à fait réel et bien vivant. Shoshana frappa dans ses mains pour attirer son attention, et une fois que l’animal eut tourné vers elle ses yeux marron, elle lui dit dans la langue des signes : Viens à l’intérieur.
Non, répondit Chobo par gestes. Dehors bien. Pas moustiques. Jouer.
Shoshana jeta un coup d’œil à sa montre. Le chimpanzé savait qu’il était encore loin d’être l’heure de se coucher, mais pour ce qui se préparait, il fallait tenir compte des fuseaux horaires – un concept qu’il eût été bien difficile de lui expliquer !
Viens maintenant, fit Shoshana. Surprise spéciale. Dois rentrer.
Chobo sembla réfléchir un instant, puis il fit : Apporte surprise ici avec une expression sur son visage gris foncé qui dénotait à quel point il était fier de son astuce. Shoshana secoua la tête. Surprise trop grosse.
Chobo plissa le front. Il pensait sans doute que, si la surprise était trop grosse pour elle, il serait peut-être capable, lui, de la porter. Mais pour la récupérer, il serait obligé d’aller à l’intérieur – ce qui était précisément ce qu’elle voulait. Ses rides se creusèrent encore plus, sans doute parce qu’il essayait de résoudre ce dilemme. Il demanda enfin : Surprise quoi ?
Quelque chose de nouveau, répondit Shoshana. Quelque chose de bon.
Bon à manger ?
Shoshana savait quand elle devait s’avouer battue. Non, fit-elle . Mais je te donnerai une barre de chocolat.
Deux barres ! répliqua aussitôt Chobo. Non, trois barres !
Shoshana savait que le marchandage allait s’arrêter là, car bien que le chimpanzé fût capable de compter au-delà quand on lui présentait des objets, trois était sa limite pour les choses abstraites. Elle sourit. D’accord. Viens, maintenant, dépêche-toi !
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