Quand elle avait commencé à travailler ici, Shoshana avait cru à l’histoire présentée sur le site de l’Institut, selon laquelle un gardien de zoo amateur de jeux vidéo lui avait donné ce nom qui désigne un joueur débutant, qui a encore tout à apprendre… et Dieu sait si le bébé chimpanzé avait appris. Elle avait eu un choc quand elle avait découvert la vérité.
Chobo hésita juste le temps de bien montrer qu’il acceptait de coopérer, et qu’il ne se contentait pas d’obéir aveuglément. Il traversa la pelouse à quatre pattes pour rejoindre Shoshana, puis il la prit par la main en entrelaçant ses doigts, comme il aimait le faire, et ils franchirent ensemble le petit pont de bois pour se rendre dans le bungalow blanc qui constituait le siège de l’Institut Marcuse.
Le vieux en personne les y attendait. Le Dr Harl Marcuse. Shoshana et les autres étudiants l’avaient surnommé Silverback, le « dos argenté », ainsi qu’on désigne les grands gorilles adultes à cause de leur pelage grisonnant. Cela étant, aucun des étudiants ne l’avait jamais vu torse nu, et comme Shoshana l’avait déclaré un soir qu’elle avait un peu trop bu, c’était aussi bien comme ça…
On l’appelait aussi parfois le gorille de quatre cents kilos. C’était en fait exagéré, car il n’en pesait que cent soixante, mais quant à l’espèce, on n’en était pas trop loin, car après tout, une différence de 1,85 % au niveau de l’ADN est bien peu de chose entre amis… En tout cas, il possédait la force et l’énergie qui allaient de pair avec son surnom. Sa capacité à obtenir des subventions de la Fondation pour la recherche scientifique était légendaire.
Il y avait également avec lui Dillon Fontana, vingt-quatre ans, blond avec une petite barbiche ; Maria Lopez, une rousse plus âgée de dix ans ; et Werner Richter, un primatologue allemand d’une soixantaine d’années, toujours tiré à quatre épingles. Dillon tenait à la main une caméra vidéo tandis que Maria avait un appareil photo. Tous deux les braquaient sur Chobo.
Le singe regarda les participants d’un air ébahi.
Assieds-toi là, fit Werner en lui désignant un grand fauteuil pivotant placé devant un simple bureau en contreplaqué.
Chobo lâcha la main de Shoshana et se hissa sur le fauteuil, où il s’assit en tailleur. Tourner ? demanda-t-il. Il adorait que les gens fassent pivoter le fauteuil quand il était assis.
Plus tard, dit Shoshana. Maintenant ordinateur.
Le visage de Chobo exprima son plaisir. D’habitude, on lui contingentait le temps qu’il pouvait passer devant l’ordinateur. Bonne surprise ! fit-il à Shoshana avant de se tourner vers le grand écran plat. Film ? demanda-t-il.
Shoshana s’efforça de ne pas sourire. Elle se posa un casque sur les oreilles et double-cliqua sur une icône. Une webcam argentée était fixée en haut du moniteur. Une petite fenêtre s’ouvrit à l’écran, affichant la vue prise par la caméra – une image en temps réel de Chobo. Comme la plupart des chimpanzés, celui-ci n’avait aucune difficulté à se reconnaître dans un miroir ou sur un écran. Par contre, de nombreux gorilles en sont tout à fait incapables. Chobo se regarda un instant, puis il se frotta la tête pour se débarrasser de quelques brins d’herbe qui y étaient restés accrochés.
Shoshana cliqua encore sur quelques icônes et une fenêtre plus importante apparut à l’écran, montrant cette fois-ci la vue d’une webcam située dans une autre pièce aux murs beiges, avec une chaise en bois au premier plan et quelques armoires dépareillées dans le fond.
— O.K., Miami, dit-elle dans le micro. Nous sommes prêts.
— Bien reçu, San Diego, fit une voix masculine à son oreille. Encore une fois, toutes nos excuses pour le retard. Et maintenant… c’est parti !
L’écran s’anima soudain de taches orange tandis que…
Chobo poussa un cri de surprise.
… tandis qu’un petit orang-outan s’installait sur la chaise visible à l’écran, ses longues jambes repliées devant lui et les bras serrés autour des genoux. Il faisait la grimace et regardait hors champ en couinant. Shoshana pouvait l’entendre dans son casque, mais pas Chobo – ils avaient délibérément éteint les haut-parleurs du PC.
Quoi ça ? demanda Chobo en se tournant maintenant vers Shoshana.
Demande-lui, dit-elle en pointant du doigt vers l’écran. Dis bonjour.
Chobo ouvrit de grands yeux. Il parle ?
Sur l’écran, Shoshana voyait l’orang-outan – dont elle savait qu’il s’appelait Virgile – adresser des questions similaires à son compagnon invisible. Les deux singes se virent simultanément parler par signes. Chobo poussa encore un petit cri de surprise, et Virgile se tapota la tête dans un geste d’étonnement.
Bonjour ! fit Chobo, dont le regard était maintenant rivé sur l’écran.
Bonjour ! répondit Virgile. Bonjour, bonjour !
Chobo détourna un instant les yeux pour s’adresser à Shoshana. Quel nom ?
Demande-lui, répondit-elle.
Chobo s’exécuta. Quel nom ?
L’orang-outan sembla effaré, puis il répondit : Virgile. Virgile.
— Il a dit « Virgile », précisa Shoshana en interprétant ce signe qui n’était pas familier à Chobo.
Celui-ci hésita un instant, comme s’il essayait d’absorber ce nouveau concept.
Shoshana lui tapa sur l’épaule. Dis-lui ton nom, Chobo , et c’est ce qu’il fit aussitôt.
Virgile apprenait vite. Il reproduisit immédiatement le signe.
Toi orange, dit Chobo.
Orange joli, répondit Virgile.
Chobo sembla réfléchir un instant à cette remarque, puis il dit : Oui. Orange joli . Mais il se tourna alors vers Shoshana en dilatant ses narines, comme s’il essayait de capter l’odeur de Virgile. Où lui ?
Très loin, répondit Shoshana, qui n’en dit pas plus car Chobo était incapable de comprendre le concept de milliers de kilomètres. Dis-lui ce que tu as fait aujourd’hui.
Le chimpanzé se tourna de nouveau vers l’écran. Jouer aujourd’hui ! dit-il avec enthousiasme. Jouer ballon !
Virgile parut étonné. Chobo jouer aujourd’hui ? Virgile jouer aujourd’hui !
Dillon ne put se retenir.
— Le monde est petit… dit-il.
Ce qui lui valut un chut ! courroucé de la part de Werner. Mais il avait raison. Le monde était vraiment petit, et il ne faisait que rapetisser encore chaque jour. Le Dr Marcuse hochait la tête d’un air satisfait devant ce spectacle d’un chimpanzé parlant à un orang-outan par l’intermédiaire du Web. Pour sa part, Shoshana ne pouvait s’empêcher de sourire jusqu’aux oreilles. La première conférence par webcam entre deux espèces différentes était bien partie…
— Maman ! Papa ! s’écria Caitlin. Venez vite ! Elle les entendit se précipiter dans l’escalier.
— Que se passe-t-il, ma chérie ? demanda aussitôt sa mère.
Son père ne dit rien, mais il devait sans doute avoir une expression de curiosité – encore une chose dont elle avait entendu parler, mais qu’elle ne pouvait pas s’imaginer, du moins pas encore !
— Je vois des choses, dit Caitlin d’une petite voix émue.
— Ah, ma chérie ! dit sa mère, et Caitlin sentit des bras l’enlacer et des lèvres se poser sur son front. Ah, mon Dieu, c’est merveilleux !
Même son père réagit à ce grand événement.
— Formidable ! dit-il.
— Oui, c’est formidable, dit Caitlin, mais… mais je ne vois pas le monde extérieur.
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