Haughey haussa les épaules. « Et alors ? »
Skorzeny avait prévu que le politicien ne comprendrait pas. Charles J. Haughey parlait d’idées, de rêves, d’objectifs nobles, mais ces mots — comme chez la plupart de ceux qui recherchent le pouvoir — étaient un voile servant à camoufler la vraie nature de l’homme qui s’abritait derrière.
« On ne peut pas raisonner avec un fanatique. » Skorzeny détacha ses mots, lentement, afin que leur sens pénètre dans le crâne de Haughey. « Un illuminé ne se soucie pas de sauver sa peau. On ne peut pas marchander avec lui. On ne peut pas l’acheter. Il obtient ce qu’il veut, ou il meurt, il n’y a pas d’autre issue. Mais on peut marchander avec un voleur. On peut acheter un voleur. Un voleur préfère sa vie à son honneur.
— Vous allez marchander avec eux ? Vous êtes en train de me dire que vous voulez palabrer avec ces gens-là ?
— Non, monsieur le ministre. Ils ont montré leur faiblesse. Je vais la retourner contre eux pour les détruire. »
Le visage de Haughey se figea, perdit toute expression, comme s’il avait enfilé un masque moulé sur ses propres traits.
« Colonel Skorzeny, mon indulgence a des limites. Je ne vous laisserai pas livrer une putain de guerre dans mon pays. Si vous avez l’intention de leur résister, de vous battre avec eux, alors vous feriez mieux de prendre un avion pour Madrid et vous verrez bien si Franco vous accepte. Parce que, moi, vos petites bagarres à la con, c’est niet . »
Skorzeny sourit. « Allons, monsieur le ministre, il n’est pas nécessaire de voir les choses sous cet angle. Nous pouvons régler ce problème ensemble. Avec votre lieutenant Ryan. »
Haughey changea de position dans son fauteuil. Son visage s’animait à nouveau. « Oui. Ryan. Il n’a pas encore refait surface.
— Bien sûr que non.
— Celui-là, j’aurai deux mots à lui dire. En plus de lui coller mon pied aux fesses. »
Skorzeny se leva, prit la lettre sur le bureau, la glissa dans sa poche. « Le lieutenant Ryan reviendra en temps voulu. Il en sait plus qu’il n’en a dit. Un homme intelligent, et dangereux. Je l’interrogerai moi-même. »
Haughey se renversa en arrière dans son fauteuil. « Vous l’interrogerez ?
— Au revoir, monsieur le ministre. »
Skorzeny partit vers la porte. Il saisit la poignée, la tourna, sourit à la secrétaire de l’accueil.
Haughey le rappela. « Colonel. »
Skorzeny pivota. « Oui, monsieur le ministre ?
— Un fanatique ou un voleur. » Sur les lèvres minces du politicien se dessinait un fin sourire. « Lequel des deux êtes-vous ? »
Skorzeny lui rendit son sourire.
« Les deux », répondit-il.
Ryan cligna des yeux dans le noir, réveillé en sursaut. Un film humide lui collait aux paupières. Le froid le pénétrait par tous les pores de son corps nu, couché dans une position douloureuse, pommette, épaule et hanche gisant à même la terre battue. Il se palpa le visage avec les doigts de la main droite, comme pour se prouver grâce à ce contact qu’il était encore en vie.
Combien de temps ?
La barbe sur son menton était rugueuse, plus drue qu’auparavant.
Au moins un jour, peut-être trente-six heures.
Ryan fouilla son esprit pour y rassembler les morceaux et les remettre en ordre.
Wallace l’avait sorti de la voiture, le canon du Browning enfoncé dans son cou. Les portières arrière de la camionnette s’étaient ouvertes, l’avaient avalé, puis l’obscurité, quelque chose qu’on lui glissait sur la tête.
Ils l’avaient tabassé.
D’abord, à l’arrière de la camionnette. Des coups de poing et de pied, furieux et maladroits, qui pleuvaient sur son corps, sa tête, ses cuisses, son ventre. Il s’était étranglé avec le sang dont le goût lui montait dans la gorge, avait toussé, senti le liquide chaud sur le tissu qui lui couvrait le visage.
Quelque chose, quelqu’un, lui avait immobilisé les mains dans le dos. Une bombe qui explosait sur sa tempe. Sonné, ballotté, dérivant sur l’atroce douleur. Une autre explosion, puis un néant sans lumière pendant un temps qui s’écoulait comme un crachat sur un mur.
Des bribes de souvenirs établissaient un vague pont entre avant et maintenant. Tiré de la camionnette, la tête toujours recouverte, traîné sur l’herbe, sur le plancher d’un bâtiment.
Ses vêtements arrachés. Une lanière en cuir, peut-être une ceinture, fouettant ses épaules et ses fesses nues.
Puis le plongeon dans les ténèbres, une brève apesanteur, jusqu’à l’atterrissage, brutal au point d’en perdre le souffle et la conscience.
Il s’était réveillé à l’endroit de sa chute. Il avait ôté le sac en toile sur sa tête, regardé tout autour, rien vu dans le noir d’une épaisseur abyssale. À quatre pattes, il avait fait le tour de la pièce, explorant le sol de terre battue, l’humidité poisseuse de la brique.
Mais pas de porte.
Ensuite, quelques minutes ou bien des heures plus tard, il avait dormi. Jusqu’à maintenant, réveillé par un bruit qu’il ne se rappelait pas.
Là. Une clé tournant dans une serrure.
Il regarda de tous côtés, dans l’attente de voir la porte qu’il n’avait pu trouver avec ses mains.
Un grincement, puis un mince trait lumineux.
Perdu, désorienté, il leva enfin les yeux et découvrit la porte qui s’ouvrait, étrangement suspendue à trois mètres au-dessus du sol. Dans la faible lueur, il distingua un motif en dents de scie contre le mur blanchi à la chaux, vestige d’un escalier qu’on avait enlevé pour transformer cette cave en fosse.
« Il est réveillé. »
Ryan reconnut l’accent sud-africain de Wallace.
Une échelle fut descendue. En haut, Wallace braquait le Browning, équipé du silencieux.
« Lève-toi. »
Ryan se mit à genoux. Une nausée monta de son ventre et l’étourdit. Saisi d’un haut-le-cœur, il cracha par terre.
« Debout », dit Wallace.
Ryan se leva, vacilla d’un côté, trouva son équilibre. Il posa sa main gauche sur ses parties génitales, comme un enfant surpris dans une pratique honteuse.
« Recule contre le mur du fond. »
Ryan obtempéra, sans quitter Wallace des yeux, jusqu’à ce qu’il éprouve le contact de la brique froide et humide contre ses épaules. Il toussa et frissonna.
Tout en le maintenant en joue, Wallace recula pour laisser passer Carter. Celui-ci se tourna et descendit l’échelle. Le troisième homme, le plus grand, suivit. Wallace coinça le Browning dans sa ceinture et les rejoignit en bas.
Ils firent face à Ryan en le dévisageant de leurs yeux durs.
Wallace ressortit le pistolet et le tint à deux mains, le doigt sur la détente.
Carter dit : « Avance d’un pas. »
Ryan s’exécuta.
« Mets tes mains sur ta tête. »
Ryan respira, dans la pièce où il semblait rester si peu d’air. Il posa les mains sur son cuir chevelu, sentit ses testicules se contracter dans le froid.
Wallace ricana. Le plus grand gardait les yeux fixés sur le visage de Ryan.
« Écarte les jambes », dit Carter.
Ryan obéit, le ventre noué, dans l’anticipation de ce qui allait suivre.
Carter prit son temps. On n’entendait dans la pièce que le souffle oppressé de Ryan dans sa poitrine. Puis Carter fit une longue enjambée et lança son pied.
Un choc sourd, suivi d’un engourdissement du bas-ventre. La violente chaleur vint après, la pression dans ses entrailles, le plomb fondu dans son estomac. Ses genoux cédèrent et il s’étala de tout son long. Ses tripes vrillées envoyèrent un jet de bile dans sa bouche et ses narines. Il l’évacua en toussant. Un gémissement monta du fond de son abdomen en feu et gargouilla dans sa gorge.
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