Une idée folle lui traversa brièvement l’esprit, une idée tellement grotesque qu’il ne put s’empêcher de la considérer. Remonter dans la voiture, passer la marche arrière pour se dégager de la haie, et partir. Laisser la femme et sa môme à leur destin, ici. Les habitants de la maison les recueilleraient, leur viendraient en aide. Lui, il irait dans l’un des appartements qu’il possédait à Dublin, à Drogheda ou à Cork, il prendrait ses passeports et disparaîtrait. Il avait de l’argent planqué sur des comptes en Irlande, au Brésil, aux Philippines et ailleurs, suffisamment pour subsister jusqu’au jour de sa mort s’il se montrait prudent.
Mais quel genre de vie aurait-il, à se cacher sous des pierres comme un cloporte ? Puis lui vint une autre idée.
Gerry Fegan.
Il voulait savoir s’il pouvait battre Gerry Fegan. Compte tenu de son état, l’épaule blessée, l’entorse au poignet, l’œil qui piquait. Il inspira, déclenchant un autre brasier dans sa poitrine. On pouvait peut-être ajouter une côte cassée à la liste. Il aurait un désavantage, et ça donnait une chance à l’adversaire.
Si les flics n’attrapaient pas Fegan avant. Il allait tenter le coup. Que le plus fort gagne, et voilà tout.
Seul, au bord de la route, il sourit dans la nuit en prenant sa décision. Il se tourna vers le bruit qu’il était maintenant certain d’avoir entendu et se mit en marche. Quand les gravillons de la chaussée firent place à l’herbe humide et molle, il alluma le portable et le pointa en avant. Il observa, l’oreille aux aguets.
Encore un râle. Il braqua la lumière. Des yeux brillaient. Il s’avança et entendit : « Va-t’en, vas-y, va ! »
Une petite forme surgit de la haie et disparut dans le noir. La femme essaya de se libérer de l’entrelacement des branches, mais elle trébucha. Il se jeta sur elle avant qu’elle n’ait le temps de se relever. Trop faible pour courir, elle demeura inerte sous son poids, bégayant et le souffle court.
« Doucement », dit-il en lui appliquant le métal froid du Glock sur le cou.
Il rangea le portable dans sa poche, puis se pencha et la prit par la taille. Il se releva, l’entraîna, frissonnante contre lui tandis qu’il la serrait, la gueule du pistolet collée sous son menton.
« Appelez la petite, lui murmura-t-il à l’oreille.
— Non.
— Appelez-la. » Il lui frappa le menton et elle gémit de peur.
« Non, répéta-t-elle. Je ne veux pas.
— Bon. Alors, c’est moi qui vais le faire.
— Elle ne viendra pas avec vous, dit-elle en secouant la tête.
— Oh, si. » Il pressa Marie contre lui. « Un petit bout comme ça ne quittera pas sa maman. Regardez. »
Elle prit son souffle pour crier quelque chose, mais il lui ferma la bouche de sa main bandée.
« Ellen ! » appela-t-il.
Marie tenta d’échapper à la prise. Lorsqu’il appuya plus fort contre ses lèvres, elle lui mordilla le bout des doigts en essayant de s’y accrocher. Il l’obligea à tourner la tête.
« Arrêtez ça, dit-il, la bouche enfouie dans ses cheveux. « Sinon je vous casse le cou. » Il regarda vers l’obscurité. « Ellen ! »
Le Voyageur glissa le Glock dans sa ceinture et sortit son téléphone. L’appareil s’alluma dans sa main. Il le tint devant la mère qui se débattait.
« Ta maman a besoin de toi, Ellen. Reviens, maintenant. Ne reste pas là-bas dans le noir, toute seule. Il y a des choses vilaines dans le noir. Des choses qui t’attraperont. Des choses avec des dents. Des choses qui piquent. »
Il se tut, écouta. « Viens donc, chérie. Ta maman a besoin de toi. »
Une ombre s’agita dans les strates de l’obscurité. Il aperçut un éclair. Ellen sortit de l’ombre en courant, tomba, se releva, et fonça sur sa mère. Entourant de ses bras les jambes de Marie, elle pressa le visage dans sa chaleur.
« C’est bien », dit le Voyageur.
Dans le quartier de Shankill, la porte du Red Fox Bar était verrouillée mais il y avait de la lumière à l’intérieur. Lennon martela la vitre dépolie jusqu’à l’ébranler.
« On est fermés », dit une voix enrouée de l’autre côté. Une silhouette se dessina derrière le verre. « Allez vous faire foutre. »
La silhouette s’évanouit.
Lennon donna un coup de pied dans la porte.
La silhouette revint. « Je vous ai dit de vous barrer, c’est fermé. Fichez le camp, sinon je sors et je vous mets une raclée. »
Lennon cogna à nouveau dans la porte, plusieurs fois. Le verre se craquela.
« D’accord, petit salopard », dit la voix.
Les deux verrous claquèrent comme des fusils, l’un en haut, l’autre en bas de la porte. Le battant s’ouvrit vers l’intérieur, et un homme robuste avec la tête rasée et des tatouages sur le cou se dressa dans l’encadrement. Il portait des lunettes maladroitement inclinées d’un côté. Avant qu’il ait pu faire un pas, Lennon lança son poing gauche dans le creux de son bas-ventre et lui éclata le nez d’une droite. L’homme trébucha en arrière. Le sang jaillissait entre ses doigts qu’il plaquait sur son visage. Les lunettes tombèrent et se brisèrent. Victime de son propre croche-pied, il atterrit sur le dos.
Lennon l’enjamba et entra dans le bar. Trois hommes étaient rassemblés autour d’une table jonchée de cartes, de billets, de bouteilles et de verres. Deux avaient déjà bondi, mains tendues et prêts pour l’action.
Lennon sortit son Glock et visa le front de Roscoe Patterson, tenant l’arme à deux mains en position de combat. Assis à l’autre bout de la table, impassible, Roscoe le dévisagea sans ciller. Les deux hommes debout dégainèrent, des jouets de petit calibre, le genre d’armes portées par des voyous nouveaux riches qui se donnaient des allures de caïds.
« Rangez ça, les gars, ordonna Roscoe. On ne va pas se comporter comme des crétins, hein, Jack ? »
Les deux hommes obéirent.
« Fous-les dehors, dit Lennon.
— Bon Dieu, tu lui en as collé une bonne, à Slant. » Roscoe rejeta la tête en arrière et se mit à rire. « Comment tu lui as aplati la tronche ! » Il sourit à Lennon. « Tu sais pourquoi on l’appelle Slant [22] Slant : penché, incliné.
?
— Je m’en moque, fais-les sortir d’ici. »
Roscoe poursuivit : « Parce que quand il s’énerve, ses lunettes penchent d’un côté. C’est trop marrant. Putain, comment tu lui as éclaté le nez. Elles ne seront plus jamais droites, ses lunettes. » Lennon s’avança en maintenant sa ligne de visée. « Dégage-les. Tout de suite. »
Le sourire de Roscoe s’élargit. Ses yeux perdirent de leur éclat. « Vous avez entendu, vous autres ? dit-il à ses compagnons. Foutez le camp et emmenez Slant.
— T’es sûr ? demanda l’un des casseurs.
— Oui, je suis sûr, répondit Roscoe. Il est malin, Jack. Il ne fera pas de bêtises. Pas vrai, Jack ?
— Dégage-les, répéta Lennon.
— Allez-y, les gars. » Roscoe chassa les deux hommes d’un geste indolent de la main.
Ils passèrent tranquillement près de Lennon en roulant des épaules, sans le lâcher des yeux, essayant de montrer qu’ils n’avaient pas peur d’un étranger armé d’un flingue.
Lennon fixait Roscoe. Slant gémit et jura pendant que ses amis l’aidaient à se lever. La porte se referma, on n’entendit plus que la respiration de Lennon. La sueur lui coulait des sourcils.
Roscoe reprit : « C’était pas très élégant, Jack. »
Lennon ne répondit pas. Il s’approcha encore, gardant le pistolet pointé sur le front de Roscoe.
« À cause de toi, j’ai eu l’air d’un con », dit Roscoe, dont la main commençait à trembler sur la table. Il étira les lèvres en un mince sourire qui découvrait ses dents. « Si quelqu’un d’autre me faisait ça, je lui tordrais le cou. Je prendrais son flingue et je lui enfoncerais dans le cul, si profond que ça lui remonterait à la gorge. Putain, je lui enverrais mon pied dans…
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