Jullian s’était-il enfoncé davantage dans sa paranoïa ? Cherchait-il encore, malgré les évidences, les preuves, le cadavre de leur fille ? Léane redoutait le moment où il allait falloir officialiser leur séparation et demander le divorce. Depuis un an et demi qu’elle vivait ici, leur couple ne ressemblait plus à rien. Un autre deuil à affronter. Pourtant, au fond d’elle-même, une lueur brillait toujours. Un feu vieux de vingt ans ne s’éteignait jamais.
Le flic avait laissé un message, qu’elle s’efforça d’écouter.
Léane, c’est Colin. Désolé de te déranger aussi tard, mais ton mari a été agressé. Il est à l’hôpital de Berck, je n’en sais pas beaucoup plus pour l’instant. Dès que tu auras ce message, rappelle-moi.
Il se passe parfois un étrange phénomène lorsqu’on approche les villes côtières du Nord en plein hiver : en un battement de cils, une guillotine de brouillard s’écrase sur votre pare-brise, et vous avez l’impression d’être projeté dans un univers postapocalyptique, où les monstres peuvent surgir contre les vitres de votre voiture et vous emmener au large, dans les eaux troubles et glaciales. Un soir poisseux comme celui-là lui avait arraché Sarah, un soir où l’obscurité avait eu faim, où les dunes avaient bâillonné sa fille pour l’entraîner dans leurs replis les plus sombres.
Léane en eut la chair de poule et verrouilla les issues. Un acte stupide, elle le savait, mais ces peurs aussi irraisonnées que soudaines lui pourrissaient la vie depuis son adolescence. Des gueules déformées qui tournaient autour d’elle, des dizaines de mains qui la harcelaient dans ses cauchemars, des nuits à se réveiller en sursaut, jusqu’à ses 30 ans, avant qu’elle ne couche sur papier ses premières pages et qu’Enaël Miraure n’apparaisse, enfin, comme si l’écriture agissait tel un clapet d’évacuation. Elle n’avait pas voulu parler de ses angoisses à la journaliste. Là, dans l’instant, elle voyait le camping-car d’Andy Jeanson surgir de la brume, se mettre en travers de sa route et venir plaquer ses grosses mains noueuses contre la vitre de sa voiture. Même enfermé, celui qu’on surnommait le Voyageur la suivait comme son ombre, caché derrière chaque respiration, derrière le moindre battement de paupières. Il était son croque-mitaine.
Aux alentours de 1 heure du matin, elle arriva à l’hôpital situé en pleine campagne, à cinq kilomètres de Berck-sur-Mer. Colin l’attendait sur un banc dans le hall de l’accueil. Veste noire en vrac, l’une de ses éternelles chemises à carreaux. Une frange couleur feu tombait en virgule sur un regard volontaire et franc. Il était le flic d’une petite ville dont tout le monde se fichait, mais il ne prenait pas son travail à la légère et traitait avec autant de sérieux les affaires banales que celles plus excitantes mais plus rares et qui, la plupart du temps, finissaient entre les mains de juridictions supérieures.
Il se leva lorsqu’il la vit, avec la furieuse envie de la serrer contre lui. Il se contenta de la guider vers le distributeur de boissons et de glisser un euro dans la machine. Il constata à quel point elle avait les traits tirés, les paupières lourdes. En deux mois, il lui semblait qu’elle avait beaucoup maigri.
— J’attends des nouvelles du médecin, il ne devrait plus tarder. Il n’y a pas de pronostic vital engagé mais… ça a quand même été violent.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
Colin lui tendit son court sucré.
— C’est un promeneur qui l’a retrouvé inconscient, sur le chemin de promenade entre la baie et la digue, du côté du phare, vers 19 heures. Il était étendu au sol. Le Samu l’a amené ici. Il a été frappé au crâne et à la gorge, peut-être qu’on a essayé de l’étrangler, je n’ai pas plus d’informations pour le moment. Ça ne ressemble pas à une attaque pour vol : on a retrouvé son portefeuille, la clé de la villa et son portable dans sa poche. En fait, on connaît même son trajet, une application de santé tournait sur son smartphone. Jullian était en train de terminer une marche de cinq kilomètres le long de la digue, débutée une heure plus tôt, il devait rentrer à la maison.
Léane essaya de comprendre. Depuis quand Jullian utilisait-il ce type d’application ? Il détestait cette technologie qui gérait votre vie et vous permettait de maigrir, de vous sentir mieux, de connaître le nombre de pas effectués dans la journée. Il disait même qu’un jour les gens enverraient leur téléphone courir à leur place.
— Pourquoi on lui aurait fait une chose pareille ?
— Je n’en sais rien, mais Jullian n’avait pas que des amis. Ton mari allait à l’encontre de tout : la justice, l’enquête, les témoins. Tu l’ignores sans doute, mais, il n’y a pas trois semaines, on n’a pas été loin de le garder en cellule de dégrisement à cause de son comportement au commissariat. Il était soûl, nous a traités de tous les noms. S’il n’avait pas été ce qu’il est, je l’aurais coffré.
— Il cherche le corps de Sarah.
— Peut-être. Mais ça fait quatre ans, et aujourd’hui il erre dans les rues de Berck comme un fantôme. Ses recherches passent pour du harcèlement et n’excusent pas tout. Les flics bossent, quoi qu’il en pense.
— Tant que Jeanson n’aura pas révélé l’endroit où est enterré le corps de notre fille, Jullian continuera à détruire tout ce qui l’entoure. Et à se détruire, lui.
Son regard se fit vague.
— Viens là…
Colin la serra contre lui, d’un bras.
Il eut l’impression d’étreindre un parpaing. Léane s’écarta de façon assez abrupte et se rabattit sur son café.
— Excuse-moi, Colin, mais…
— Te bile pas. Je comprends.
Gêné lui aussi, Colin lorgna en direction de l’entrée, où rayonnait le gyrophare des pompiers ou d’une ambulance, puis revint vers Léane.
— J’ai examiné le journal des appels de son téléphone. J’ai vu que tu avais cherché à le joindre à plusieurs reprises, hier et avant-hier ?
— Il m’avait laissé un message. Je vais te le faire écouter.
À travers l’écouteur, la voix de Jullian sonnait grave, monocorde. Il parlait d’une information de taille au sujet de leur fille Sarah.
— Depuis, aucun signe de lui, et il n’a pas répondu à mes appels.
Colin nota l’information sur un carnet qu’il gardait depuis des années dans la poche intérieure de sa veste, à côté d’un stylo bas de gamme au capuchon tout mordillé. Il mit ce dernier entre ses lèvres.
— Son père l’avait appelé, il y a trois jours, pour prévenir qu’il remontait de Montpellier pour les fêtes. Je viens d’écouter le message sur le portable de ton mari — pour info, on garde son téléphone pour l’enquête. J’ai rappelé ton beau-père pour le prévenir de l’agression, pendant que t’étais en route. Il sera là demain.
Léane hocha la tête. Jacques Morgan avait perdu sa femme six mois plus tôt des suites d’un suicide médicamenteux. Léane n’avait jamais connu sa belle-mère heureuse. Il avait toujours brillé, au fond de son œil, une terrible tristesse dont Léane et même Jullian ignoraient l’origine. L’alcool, les antidépresseurs et les anxiolytiques avaient rythmé sa vie. Souvent, la romancière se demandait comment Jacques avait pu supporter cela.
Colin la tira de ses pensées :
— Et tant qu’on en est aux confidences, il y a un autre truc que tu dois savoir. Voilà deux mois environ, Jullian nous a appelés tôt le matin au commissariat pour signaler un cambriolage.
Léane suspendit son geste, le gobelet au niveau du menton.
— Un cambriolage ?
— Il ne voulait pas t’en parler, et m’a demandé de me taire. Il ne voulait pas que tu t’inquiètes, il savait que ton livre sortait bientôt et que tu aurais la tête ailleurs. Je suis allé dans la villa pour constater, mais…
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