Un technicien, le plus grand des deux, lève la tête vers lui :
— Des mégots, une pièce de monnaie… (il se penche vers un sachet plastique posé sur sa mallette)… étrangère, un ticket de métro, et un peu plus loin, je peux te proposer un mouchoir en papier (usagé) et un capuchon de stylo en plastique.
Camille regarde le sachet transparent avec le ticket de métro, il le soulève à la lumière.
— Et visiblement, ajoute le gars, on l’a pas mal secouée.
Dans le caniveau, des traces de vomissures que son collègue ramasse précautionneusement avec une cuillère stérile.
Agitation du côté des barrières. Quelques agents en uniforme arrivent à petite foulée. Camille compte. Le Guen lui en envoie cinq.
Louis sait ce qu’il a à faire. Trois équipes. Il va leur transmettre les premiers éléments, quadriller la proximité, on n’ira pas très loin étant donné l’heure, distribuer les consignes, c’est rôdé avec Camille. Et un dernier agent restera avec Louis pour interroger les riverains, faire descendre ceux qui regardent à la fenêtre et qui se trouvent le plus près de la scène de l’enlèvement.
Vers vingt-trois heures, Louis le Suborneur a trouvé le seul immeuble de la rue qui dispose encore d’une concierge en rez-de-chaussée, une rareté à Paris. Vampée par l’élégance de Louis. Grâce à quoi sa loge devient le QG de la police. De voir la taille du commandant, la bignole, ça lui fait tout de suite quelque chose. Le handicap de cet homme, c’est comme les animaux abandonnés, ça la transperce. Elle met aussitôt son poing à sa bouche, mon dieu mon dieu mon dieu. Devant ce spectacle, tout en elle s’apitoie, flageole, défaille, si c’est pas malheureux. Elle regarde le commandant à la dérobée en plissant douloureusement les yeux, comme s’il avait une plaie ouverte et qu’elle partageait sa souffrance.
En aparté, elle demande à Louis :
— Vous voulez que je cherche une petite chaise pour vot’ chef ?
On croirait que Camille vient de rapetisser à l’instant, qu’il faut prendre des dispositions.
— Non merci, répond Louis le Pieux en fermant les yeux. Tout ira bien comme ça, merci infiniment, madame.
Louis lui adresse un magnifique sourire. Moralité, elle fait une cafetière entière, pour tout le monde.
À la tasse de Camille, elle ajoute une cuillère à moka.
Toutes les équipes sont au travail, Camille sirote son café sous le regard miséricordieux de la concierge. Louis pense. C’est son truc, Louis est un intellectuel, il pense tout le temps. Cherche à comprendre.
— Une rançon…, propose-t-il prudemment.
— Le sexe…, dit Camille. La folie…
On pourrait faire défiler toutes les passions humaines : l’envie de détruire, la possession, la révolte, la conquête. Ils en ont vu, l’un comme l’autre, des passions meurtrières, et les voilà dans cette loge, immobiles… Presque désœuvrés.
On a fait la proximité, on a fait descendre des gens, on a recoupé les témoignages, les on-dit, les avis des uns et des autres, on a sonné à des portes sur la foi de certitudes aussitôt dissoutes, ça a pris une partie de la nuit.
Et pour le moment, rien. La femme qui a été enlevée n’habite sans doute pas le quartier, ou en tout cas, pas les abords immédiats de l’enlèvement. Ici, personne ne semble la connaître. On a trois signalements qui pourraient correspondre, des femmes qui sont en voyage, en déplacement, qui se sont absentées…
Ça ne lui dit rien qui vaille, à Camille.
C’est le froid qui la réveille. Et les contusions parce que le trajet a été long. Attachée, elle n’a rien pu faire pour empêcher son corps de rouler, de se cogner contre les parois. Puis quand le fourgon s’est enfin arrêté, l’homme a ouvert la porte et l’a recouverte d’une sorte de bâche en plastique qu’il a ficelée. Il l’a ensuite chargée sur une épaule. C’est effrayant d’être réduite à un simple chargement, effrayant aussi de penser qu’on est à la merci d’un homme qui peut vous charger ainsi sur son épaule. On imagine tout de suite de quoi il est capable.
Il n’a pris ensuite aucune précaution ni pour la déposer sur le sol, ni pour traîner le sac, ni même pour la faire rouler dans un escalier. L’arête des marches a cogné toutes ses côtes, et impossible de se protéger la tête, Alex a hurlé mais l’homme a poursuivi son trajet. Quand la tête a cogné une seconde fois, sur l’arrière, elle s’est évanouie.
Il y a combien de temps de cela, impossible à savoir.
Maintenant, plus un bruit mais un froid terrible sur les épaules, dans les bras. Et les pieds glacés. Le ruban adhésif est tellement serré que son sang ne circule plus. Elle ouvre les yeux. Du moins, elle tente de les ouvrir parce que le gauche reste collé. La bouche non plus ne s’ouvre pas. Un scotch large. Elle ne se souvient pas de ça. Pendant qu’elle était évanouie.
Alex est couchée sur le sol, pliée sur le côté, les bras liés dans le dos, les pieds attachés l’un contre l’autre. Elle a mal à la hanche sur laquelle porte tout son poids. Elle émerge avec une lenteur de comateuse, mal partout comme après un accident de voiture. Elle essaye de voir où elle est, elle se déhanche et parvient à se mettre sur le dos, ses épaules lui font très mal. Son œil vient enfin de se décoller mais il ne capte pas d’image. J’ai l’œil crevé, se dit Alex, affolée. Mais après quelques secondes, son œil à demi ouvert lui renvoie une image floue qui semble arriver d’une planète située à des années-lumière.
Elle renifle, fait le vide, tente de raisonner. C’est un hangar ou un entrepôt. Un grand lieu vide, avec une lumière diffuse qui vient d’en haut. Le sol est dur, humide, une odeur de pluie sale, d’eau stagnante, c’est pour cette raison qu’elle a si froid : cet endroit est détrempé.
La première chose qui lui revient, c’est le souvenir de l’homme qui la tient serrée contre lui. Son odeur âcre, forte, une odeur de transpiration, animale. Dans les moments tragiques, ce sont souvent des pensées insignifiantes qui vous viennent : il m’a arraché des cheveux, voilà ce qui lui vient en premier. Elle imagine son crâne avec une large zone claire, toute une poignée arrachée, elle se met à pleurer. En fait, ça n’est pas tant cette image qui la fait pleurer que tout ce qui vient d’arriver, la fatigue, la douleur. Et la peur. Elle pleure, et c’est difficile de pleurer ainsi, avec un ruban qui tient les lèvres fermées, elle s’étouffe, elle se met à tousser et aussi très difficile de tousser, elle s’étrangle, ses yeux se remplissent de larmes. Une nausée lui soulève le ventre. Impossible de vomir. Sa bouche s’est emplie d’une sorte de bile qu’elle est contrainte de ravaler. Ça lui prend un temps fou. Ça l’écœure.
Alex fait des efforts pour respirer, des efforts pour comprendre, pour analyser. Malgré le désespoir de la situation, elle cherche à retrouver un peu de calme. Le sang-froid ne suffit pas toujours mais sans lui, vous êtes promis à la perdition. Alex essaye de s’assagir, de ralentir sa fréquence cardiaque. Comprendre ce qui vient d’arriver, ce qu’elle fait là, pourquoi elle est là.
Réfléchir. Elle souffre mais ce qui la gêne aussi, c’est sa vessie, comprimée, pleine. Elle n’a jamais été bien résistante de ce côté-là. Il ne lui faut pas vingt secondes pour prendre sa décision, elle se lâche et se met à pisser sous elle, longuement. Ce laisser-aller n’est pas un échec parce que c’est elle qui a choisi. Si elle ne le fait pas, elle va souffrir longtemps, se tortiller des heures peut-être et elle finira quand même par en arriver là. Et vu la situation, elle a bien d’autres choses à craindre, une envie de pisser, c’est un obstacle inutile. Sauf que quelques minutes plus tard, elle a encore plus froid et elle n’avait pas pensé à ça. Alex tremble et elle ne sait plus pourquoi, de froid, de peur. Elle revoit deux images : l’homme dans le métro, au fond du wagon, qui lui sourit, et son visage, lorsqu’il la tient contre lui, juste avant qu’il la propulse dans le fourgon. Elle s’est fait vraiment mal en atterrissant.
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