Brown, Dan - Le symbole perdu

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Anderson se remémorait très précisément leur unique face-à-face. Se rappelant son regard noir et glacial, il s’estima heureux d’avoir cette conversation au téléphone.

Il s’empara du portable et le colla à son oreille.

— Ici le chef Anderson, annonça-t-il d’un ton qu’il voulut cordial. Que puis-je...

— J’ai besoin de parler immédiatement à un homme qui se trouve dans votre bâtiment.

Reconnaissable entre mille, la voix de Sato écorchait les tympans comme du gravier sur une ardoise. C’était une opération du cancer de la gorge qui lui avait donné ce timbre râpeux assorti à la cicatrice hideuse sur son cou.

— Trouvez-le-moi immédiatement !

C’est tout ? se dit-il. Sato veut juste que j’appelle quelqu’un ?

Optimiste, Anderson songea qu’il s’agissait peut-être après tout d’une pure coïncidence.

— Qui cherchez-vous ?

— Il s’appelle Robert Langdon. Il devrait se trouver dans le Capitole en ce moment même.

Langdon ? Ce nom lui disait vaguement quelque chose... Il se demanda si Sato avait entendu parler de la main.

— Je suis dans la Rotonde avec un groupe de touristes. Attendez un instant, dit-il en se tournant vers les témoins. Excusez-moi, y a-t-il un dénommé Langdon parmi vous ?

Après un bref silence, une voix grave répondit :

— Oui, c’est moi.

Anderson tendit le cou pour voir celui qui s’était manifesté.

C’était l’homme qui insistait pour lui parler quelques minutes auparavant. Il paraissait angoissé. À nouveau, Anderson eut la sensation de le connaître.

— Oui, M. Langdon est bien ici.

— Passez-le-moi ! ordonna Sato d’un ton cassant.

Anderson soupira. Désolé pour toi, mon pote !

Tout de suite.

Il fit signe à Langdon d’approcher. En le voyant de plus près, il sut enfin à qui il avait affaire.

Il venait de lire un article sur ce type.

Qu’est-ce qu’il fiche ici ? se demanda-t-il.

Malgré sa grande taille et sa corpulence athlétique, Langdon ne ressemblait pas du tout à l’homme froid et aguerri qu’Anderson avait imaginé, sachant qu’il avait survécu à une explosion au Vatican et une chasse à l’homme à Paris. Ce type a échappé à la police française... en mocassins ? Il avait plutôt une tête à lire du Dostoïevski au coin du feu ou dans la bibliothèque d’une grande université.

— Monsieur Langdon ? dit-il en allant à sa rencontre. Trent Anderson, responsable de la sécurité. J’ai un appel pour vous.

— Pour moi ? s’étonna-t-il, l’air anxieux. Anderson lui tendit l’appareil.

— C’est le Bureau de la sécurité de la CIA.

— Jamais entendu parler.

— Eh bien, eux, ils ont entendu parler de vous, rétorqua Anderson avec un sourire de mauvais augure.

Langdon prit le téléphone.

— Allô ?

— Robert Langdon ?

La voix rêche de Sato jaillit suffisamment fort du petit haut-parleur pour arriver aux oreilles d’Anderson.

— Oui ?

Le policier fit un pas en avant pour suivre la conversation.

— Je m’appelle Inoue Sato. J’ai un problème sur les bras et je crois que vous détenez des informations susceptibles de m’aider.

— Est-ce au sujet de Peter Solomon ? répondit Langdon plein d’espoir. Savez-vous où il est ?

Peter Solomon ? se demanda Anderson, interloqué.

— Professeur, c’est moi qui pose les questions.

— Peter Solomon est en danger ! s’écria Langdon. Un fou furieux vient de...

— Je n’ai pas fini, l’interrompit Sato.

Anderson serra les dents. Mauvaise idée, mon gars. Couper la parole à un officier supérieur de la CIA était le genre d’erreur que seul un civil aurait pu commettre. Et moi qui le croyais malin !

— Écoutez-moi attentivement, continua Sato. À l’heure où je vous parle, une grave menace pèse sur notre pays. On m’a affirmé que vous déteniez des informations qui peuvent m’aider à la déjouer. Je ne vais pas vous le demander deux fois : que savez-vous ?

Langdon semblait perdu.

— Je n’ai pas la moindre idée de ce que vous racontez, monsieur. La seule chose qui m’intéresse, c’est retrouver Peter et...

— Pas la moindre idée, vous en êtes sûr ?

Langdon se hérissa. Son ton devint plus agressif.

— Nom de Dieu, puisque je vous le dis !

Anderson grimaça. De pire en pire. Ce genre d’animosité risquait de lui coûter très cher.

L’instant d’après, il comprit qu’il était trop tard. Inoue Sato en personne apparut de l’autre côté de la Rotonde et se dirigea d’un pas décidé vers Langdon, qui lui tournait le dos.

Attention, contact imminent ! Anderson retint son souffle et se prépara pour l’impact. Langdon va le regretter.

Téléphone à l’oreille, la forme noire s’approchait, ses yeux sombres rivés tels deux missiles sur le dos du professeur.

*

Le portable serré dans la main, Langdon sentit l’exaspération le gagner alors que son interlocuteur le harcelait.

— Je suis désolé, monsieur, dit-il sèchement, mais je ne sais pas lire dans les pensées. Qu’attendez-vous au juste de moi ?

— Ce que j’attends de vous ? répéta la voix graillonneuse, aussi rauque que celle d’un vieillard agonisant.

Ces mots s’accompagnèrent d’un tapotement sur l’épaule ; Langdon se retourna et se retrouva devant une toute petite femme japonaise. Il baissa les yeux vers elle. Le visage de son interlocutrice arborait une expression hostile que n’arrangeaient pas sa peau mouchetée, ses cheveux clairsemés, ses dents noircies par le tabac et une vilaine cicatrice blanche en travers de son cou. Elle tenait un téléphone entre ses doigts racornis et, quand elle remua les lèvres, le raclement familier de sa voix sortit de l’écouteur de Langdon.

— Ce que j’attends de vous, professeur ? répéta-t-elle en refermant calmement le clapet de son portable. Pour commencer, que vous arrêtiez de m’appeler « monsieur ».

Langdon la dévisagea, mortifié.

— Madame, je... toutes mes excuses. La ligne était mauvaise et...

— La ligne était parfaitement claire, professeur, et je perds très vite patience quand on me raconte des conneries.

17.

La responsable du Bureau de la sécurité de la CIA était une créature effrayante – un ouragan d’un mètre cinquante, doté de la parole. D’une maigreur squelettique, elle avait les traits découpés à la serpe et souffrait d’une maladie dermatologique connue sous le nom de vitiligo, qui donnait à sa peau l’aspect tacheté d’un bloc de granit brut couvert de lichen. Son tailleur-pantalon bleu froissé tombait comme un sac sur son corps décharné ; le col ouvert de son chemisier laissait sa cicatrice bien en vue. Il se murmurait parmi les collègues de Sato que sa seule coquetterie était d’épiler une ostensible moustache.

Elle dirigeait le service d’une main de fer depuis plus de dix ans. Armée d’un QI hors du commun et d’un instinct infaillible, elle tirait de cette combinaison une assurance qui la rendait terrifiante aux yeux de quiconque se montrait incapable de réaliser l’impossible. Pas même un cancer de la gorge virulent en phase terminale n’était parvenu à la faire tomber de son piédestal. Après un combat contre la tumeur qui lui avait coûté un mois de travail, la moitié de ses cordes vocales et un tiers de sa masse corporelle, elle était repartie au front comme si de rien n’était. Inoue Sato était indestructible.

Robert Langdon soupçonnait fort qu’il n’était pas le premier à la prendre pour un homme au téléphone, mais, à en juger par la colère noire qui frémissait dans ses yeux, cela ne l’absolvait en rien.

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