« Je ne suis pas comme toi, disait-il fièrement à Louise. Je n’ai pas une âme de carpette, à ramasser la merde et le vomi des mioches. Il n’y a plus que les négresses pour faire un travail pareil. » Il trouvait sa femme excessivement docile. Et si cela l’excitait, la nuit, dans le lit conjugal, cela l’exaspérait le reste du temps. Il donnait continuellement des conseils à Louise, qu’elle faisait mine d’écouter. « Tu devrais leur dire de te rembourser, c’est tout », « Tu ne devrais pas accepter de travailler une minute de plus sans être payée », « Prends un congé maladie, va, qu’est-ce que tu veux qu’ils y fassent ? ».
Jacques était trop occupé pour chercher un emploi. Ses tracasseries lui prenaient tout son temps. Il quittait peu l’appartement, étalant ses dossiers sur la table basse, la télévision toujours allumée. À cette époque, la présence des enfants lui est devenue insupportable et il a intimé à Louise l’ordre d’aller travailler dans l’appartement de ses employeurs. Les toux enfantines, les vagissements, même les rires l’irritaient. Louise, surtout, le répugnait. Ses préoccupations minables, qui tournaient toutes autour des gamins, le mettaient dans un véritable état de rage. « Toi et tes affaires de bonnes femmes », répétait-il. Il pensait que ces histoires ne sont pas bonnes à être racontées. Elles devraient être vécues à l’abri du monde, nous n’en devrions rien savoir, de ces histoires de bébés ou de vieillards. Ce sont de mauvais moments à passer, des âges de servitude et de répétitions des mêmes gestes. Des âges où le corps, monstrueux, sans pudeur, mécanique froide et odorante, envahit tout. Des corps qui réclament de l’amour et à boire. « C’est à vous dégoûter d’être un homme. »
À cette époque, il a acheté à crédit un ordinateur, une nouvelle télévision, et un fauteuil électrique qui faisait des massages et dont on pouvait abaisser le dossier pour faire la sieste. Des heures devant l’écran bleu de son ordinateur, dont le souffle asthmatique emplissait la pièce. Assis sur son nouveau fauteuil, face à sa télévision flambant neuve, il appuyait frénétiquement sur les boutons de sa télécommande, comme un gosse rendu idiot par trop de jouets.
C’était sans doute un samedi puisqu’ils déjeunaient ensemble. Jacques râlait, comme toujours, mais avec moins de vigueur. Sous la table, Louise a déposé une vasque pleine d’eau glacée dans laquelle Jacques a trempé ses pieds. Louise revoit encore, dans ses cauchemars, les jambes violettes de Jacques, ses chevilles de diabétique gonflées et malsaines, qu’il lui demandait sans cesse de masser. Cela faisait quelques jours que Louise avait remarqué son teint cireux, ses yeux éteints. Elle avait noté sa difficulté à terminer une phrase sans reprendre son souffle. Elle a préparé un osso-buco. À la troisième bouchée, alors qu’il s’apprêtait à parler, Jacques a tout vomi dans son assiette. Il a vomi en jet, comme les nouveau-nés, et Louise a su que c’était grave. Que ça ne passerait pas. Elle s’est levée et, en voyant le visage désemparé de Jacques, elle a dit : « Ce n’est pas grave. Ce n’est rien. » Elle a parlé sans s’arrêter, s’accusant d’avoir mis trop de vin dans la sauce qui était acide, déroulant des théories stupides sur les aigreurs d’estomac. Elle parlait et parlait, donnait des conseils, s’accusait puis demandait pardon. Sa logorrhée tremblante et décousue ne faisait qu’augmenter l’angoisse qui s’était emparée de Jacques, celle d’être dans son corps comme en haut d’un escalier dont on a raté une marche et qu’on se regarde dégringoler, la tête la première, le dos broyé, les chairs en sang. Si elle s’était tue, il aurait peut-être pleuré, il aurait demandé de l’aide ou même un peu de tendresse. Mais en rangeant l’assiette, en défaisant la nappe, en nettoyant le sol, sans cesse, elle parlait.
Jacques est mort trois mois plus tard. Il s’est asséché comme un fruit qu’on oublie au soleil. Il neigeait le jour de l’enterrement et la lumière était presque bleue. Louise s’est retrouvée seule.
Elle a hoché la tête devant le notaire qui lui a expliqué, contrit, que Jacques ne laissait que des dettes. Elle fixait le goitre que le col de chemise écrasait et elle a fait semblant d’accepter la situation. De Jacques, elle n’a hérité que de litiges avortés, de procès en attente, de factures à acquitter. La banque lui a donné un mois pour quitter la petite maison de Bobigny, qui allait être saisie. Louise a fait seule les cartons. Elle a rangé avec soin les quelques affaires que Stéphanie avait laissées derrière elle. Elle ne savait pas quoi faire des piles de documents que Jacques avait accumulés. Elle a pensé à y mettre le feu, dans le petit jardin, et s’est dit que le feu, avec un peu de chance, pourrait venir lécher les murs de la maison, ceux de la rue, de tout le quartier même. Ainsi, toute cette partie-là de sa vie partirait en fumée. Elle n’en éprouverait aucun déplaisir. Elle resterait là, discrète et immobile, pour observer les flammes dévorer ses souvenirs, ses longues marches dans les rues désertes et sombres, ses dimanches d’ennui entre Jacques et Stéphanie.
Mais Louise a soulevé sa valise, elle a fermé la porte à double tour et elle est partie, abandonnant dans le hall de la petite maison les cartons de souvenirs, les vêtements de sa fille et les combines de son mari.
Cette nuit-là, elle a dormi dans une chambre d’hôtel qu’elle a payée une semaine d’avance. Elle se faisait des sandwichs qu’elle mangeait devant la télévision. Elle suçait des biscuits à la figue qu’elle laissait fondre sur sa langue. La solitude s’est révélée, comme une brèche immense dans laquelle Louise s’est regardée sombrer. La solitude, qui collait à sa chair, à ses vêtements, a commencé à modeler ses traits et lui a donné des gestes de petite vieille. La solitude lui sautait au visage au crépuscule, quand la nuit tombe et que les bruits montent des maisons où l’on vit à plusieurs. La lumière baisse et la rumeur arrive ; les rires, et les halètements, même les soupirs d’ennui.
Dans cette chambre, dans une rue du quartier chinois, elle a perdu la notion du temps. Elle était égarée, hagarde. Le monde entier l’avait oubliée. Elle dormait pendant des heures et se réveillait les yeux gonflés et la tête douloureuse, malgré le froid qui sévissait dans la pièce. Elle ne sortait qu’en cas d’extrême nécessité, quand la faim devenait trop insistante. Elle marchait dans la rue comme dans un décor de cinéma dont elle aurait été absente, spectatrice invisible du mouvement des hommes. Tout le monde semblait avoir quelque part où aller.
La solitude agissait comme une drogue dont elle n’était pas sûre de vouloir se passer. Louise errait dans la rue, ahurie, les yeux ouverts au point de lui faire mal. Dans sa solitude, elle s’est mise à voir les gens. À les voir vraiment. L’existence des autres devenait palpable, vibrante, plus réelle que jamais. Elle observait jusque dans les moindres détails les gestes des couples assis aux terrasses. Les regards en biais des vieillards à l’abandon. Les minauderies des étudiantes qui faisaient semblant de réviser, assises sur le dossier d’un banc. Sur les places, à la sortie d’une station de métro, elle reconnaissait l’étrange parade de ceux qui s’impatientent. Elle attendait avec eux l’arrivée d’un rendez-vous. Chaque jour, elle rencontrait des compagnons en folie, parleurs solitaires, déments, clochards.
La ville, à cette époque, était peuplée de fous.
L’hiver s’installe, les jours se ressemblent. Novembre est pluvieux et glacé. Dehors, les trottoirs sont couverts de verglas. Impossible de sortir. Louise essaie de distraire les enfants. Elle invente des jeux, elle chante des chansons. Ils construisent une maison en carton. Mais la journée paraît interminable. Adam a de la fièvre et il n’a pas cessé de gémir. Louise le tient dans ses bras, elle le berce pendant près d’une heure, jusqu’à ce qu’il s’endorme. Mila, qui tourne en rond dans le salon, devient nerveuse elle aussi.
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