Un policier avait demandé une seconde ambulance, Pilguez fit annuler l'ordre, pour gagner du temps il conduirait Mathilde lui-même. Il enjoignit Lucas de le suivre et tous deux la prirent sous l'épaule pour l'installer à l'arrière du véhicule. L'ambulance de Reine était déjà loin.
Un maelstrom de lumières bleues et rouges scintillait dans l'habitacle, Reine regarda par la fenêtre et serra la main de Zofia.
– C'est drôle, le jour où l'on s'en va, on pense à tout ce que l'on n'a pas vu.
– Je suis là, Reine, murmura Zofia, reposez-vous.
– Toutes mes photos ont brûlé maintenant, sauf une. Je l'ai gardée cachée sur moi toute ma vie, elle était pour toi, je voulais te la donner ce soir.
Reine tendit son bras et ouvrit sa main qui ne contenait que du vide. Zofia la regarda, interloquée, Reine lui sourit en retour.
– Tu as cru que j'avais perdu la boule, hein? C'est la photo de l'enfant que je n'ai jamais eu, elle aurait été certainement ma plus belle. Prends-la et mets-la près de ton cœur, elle a tellement manqué au mien. Zofia, je sais que tu feras un jour quelque chose qui me rendra fière de toi pour toujours. Tu voulais savoir si le Bachert n'était qu'un joli conte? Je vais te dire la vérité. C'est à chacun d'entre nous de rendre son histoire vraie. Ne renonce pas à ta vie et bats-toi.
Reine lui caressa la joue tendrement.
– Et approche-toi que je t'embrasse, si tu savais comme je t'aime, tu m'as donné de vraies années de bonheur.
Elle serra Zofia dans ses bras et lui offrit dans cette étreinte toutes les forces qui lui restaient.
– Je vais me reposer un peu maintenant, je vais avoir plein de temps pour me reposer.
Zofia inspira profondément pour retenir ses larmes. Elle posa sa tête sur la poitrine de Reine qui respirait lentement. L'ambulance entra dans le sas des urgences, et les portes s'ouvrirent. On transporta Reine, et pour la seconde fois de la semaine Zofia s'assit dans la salle d'attente réservée aux familles des patients.
À l'intérieur de la maison de Reine, la couverture en cuir craquelé d'un vieil album finissait de se consumer.
Les portes coulissèrent à nouveau pour laisser Mathilde entrer dans le sas, soutenue par Lucas et Pilguez. Une infirmière se précipita vers eux en poussant une chaise roulante.
– Laissez tomber! dit Pilguez. Elle nous a menacés de repartir si on la mettait là-dessus!
La nurse récita par cœur le règlement des admissions à l'hôpital et Mathilde se rangea aux raisons des assurances en s'installant de mauvaise grâce dans le fauteuil. Zofia se rendit auprès d'elle.
– Comment te sens-tu?
– Comme un charme.
Un interne vint chercher Mathilde et l'emmena vers une salle d'examen. Zofia promit de l'attendre.
– Pas trop longtemps! dit Pilguez dans son dos. Zofia se retourna vers lui.
– Lucas m'a tout dit dans la voiture, ajouta-t-il.
– Qu'est-ce qu'il vous a dit?
– Que certaines affaires immobilières ne lui avaient pas valu que des amis! Zofia, je pense très sérieusement que vous êtes l'un comme l'autre en danger. Lorsque j'ai vu votre ami au restaurant il y a quelques jours, je pensais qu'il travaillait pour le gouvemement et non qu'il venait vous y voir. Deux explosions au gaz en une semaine, en deux endroits où vous vous trouviez, ça fait beaucoup pour une coïncidence!
– La première fois, au restaurant, je crois que c'était vraiment un accident! dit Lucas de l'autre bout de la salle.
– Peut-être! reprit l'inspecteur. En tout cas, c'est du travail de grand professionnel, nous n'avons pas retrouvé le moindre indice qui permette de supposer qu'il s'agisse d'autre chose. Ceux qui ont monté ces coups sont démoniaques, et je ne vois pas ce qui les arrêtera tant qu'ils n'auront pas atteint leur but. Il va falloir vous protéger, et m'aider à convaincre votre petit camarade de collaborer.
– Ce sera difficile.
– Faites-le avant qu'il ne m'ait foutu le feu à tous les quartiers de la ville! En attendant je vais vous mettre en sécurité pour la nuit. Le directeur du Sheraton de l'aéroport me doit quelques retours d'ascenseur, c'est le moment d'appuyer sur le bouton! Il saura vous réserver un accueil des plus confidentiels. Je lui passe un appel et je vous emmène. Allez dire au revoir à votre copine.
Zofia souleva le rideau et entra dans le box d'examen. Elle s'approcha de son amie.
– Quelles sont les nouvelles?
– Rien que du banal! répondit Mathilde. Je vais avoir un plâtre tout neuf; ils veulent me garder en observation pour être sûrs que je n'ai pas inhalé trop de fumées toxiques. Les pauvres, s'ils savaient ce que j'ai pu avaler comme trucs toxiques dans ma vie, ils ne seraient pas si inquiets. Comment va Reine?
– Pas très bien. Elle est au service des grands brûlés. Elle dort, on ne peut pas la voir, ils l'ont mise dans une chambre stérile, au quatrième étage.
– Tu viendras me chercher demain?
Zofia lui tourna le dos et regarda le panneau lumineux où étaient accrochées les radiographies.
– Mathilde, je ne crois pas que je pourrai être là.
– Je ne sais pas pourquoi, mais je m'en doutais un peu. C'est le lot de l'amitié de se réjouir que l'autre rompe un jour son célibat, même quand cela renvoie à sa propre solitude. Nos moments vont rudement me manquer.
– À moi aussi. Je vais partir en voyage, Mathilde.
– Longtemps?
– Oui, assez longtemps.
– Mais tu reviendras quand même?
– Je n'en sais rien.
Les prunelles de Mathilde s'embrumèrent de chagrin.
– Je crois que je comprends. Vis, ma Zofia, l'amour est court, mais les souvenirs durent longtemps.
Zofia prit Mathilde dans ses bras et la serra très fort.
– Tu seras heureuse? demanda Mathilde.
– Je ne sais pas encore.
– On pourra se téléphoner de temps en temps?
– Non, je ne pense pas que cela sera possible.
– C'est si loin que ça l'endroit où il t'emmène?
– Encore plus loin. Je t'en prie, ne pleure pas.
– Je ne pleure pas, c'est cette fumée qui continue à piquer, allez, file d'ici!
– Prends soin de toi, dit Zofia d'une voix douce en s'éloignant.
Elle souleva le rideau et regarda à nouveau son amie, les yeux pleins de tristesse.
– Tu vas pouvoir te débrouiller toute seule?
– Toi aussi, prends soin de toi… pour une fois, dit Mathilde.
Zofia sourit, et le voile blanc retomba.
L'inspecteur Pilguez était au volant, Lucas assis à côté de lui. Le moteur tournait déjà. Zofia monta à l'arrière. Le véhicule quitta l'auvent des urgences et prit la direction de l'autoroute. Personne ne parlait.
Zofia, le cœur trop lourd, revivait quelques souvenirs projetés sur les façades et les carrefours qui défilaient par la fenêtre. Lucas inclina le rétroviseur pour la regarder, Pilguez fit la moue et le remit en place. Lucas patienta quelques secondes et le tourna à nouveau.
– Ça vous dérange que je conduise? râla Pilguez en le remettant dans le bon sens.
Il abaissa le pare-soleil côté passager, ouvrit le miroir de courtoisie et reposa ses mains sur le volant.
La voiture quitta la Highway 101 à la hauteur de South Airport Boulevard. Quelques instants plus tard, Pilguez se rangeait sur le parking du Sheraton.
Le directeur de l'hôtel leur avait réservé une suite au sixième étage, le plus haut. Ils avaient été enregistrés dans l'établissement au nom de Oliver et Mary Sweet. Pilguez avait haussé les épaules en expliquant qu'il n'y avait rien de mieux pour attirer l'attention que les Doe et les Smith. Avant de les laisser, il leur recommanda de ne pas quitter leur chambre et de faire appel au room service pour se restaurer. Il leur donna le numéro de son beeper et les informa qu'il viendrait les chercher le lendemain avant midi.
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