En revanche, les autres étaient fidèles à leurs habitudes hostiles:
– Dis donc, le nouveau, il a fait la guerre du Viêt-nam, ou quoi?
– On va l'appeler le balafré. Plectrude sentit la colère monter en elle. Elle dut se retenir pour ne pas hurler:
– Taisez-vous! Cette cicatrice est splendide! Je n'ai jamais vu un garçon aussi sublime!
La bouche de Mathieu Saladin était fendue en deux par une longue plaie perpendiculaire, bien recousue mais terriblement visible. C'était beaucoup trop grand pour évoquer la marque postopératoire d'un bec-de-lièvre.
Pour la danseuse, il n'y eut aucune hésitation: c'était une blessure de combat au sabre. Le patronyme du garçon lui évoquait les contes des Mille et Une Nuits, en quoi elle n'avait d'ailleurs pas tort, car c'était un nom de lointaine origine persane. Dès lors, il allait de soi que le garçon possédait un sabre recourbé. Il avait dû s'en servir pour taillader quelque infâme croisé venu revendiquer le tombeau du Christ. Avant de mordre la poussière, le chevalier chrétien, en un geste vengeur d'une mesquinerie révoltante (car, enfin, Mathieu Sala-din s'était contenté de le couper en morceaux, ce qui était bien normal par les temps qui couraient), lui avait lancé son épée en travers de la bouche, inscrivant pour jamais ce combat sur son visage.
Le nouveau avait des traits réguliers, classiques, à la fois aimables et impassibles. La cicatrice n'en était que mieux mise en valeur. Plec-trude, muette, s'émerveillait de ce qu'elle ressentait.
– Et alors, tu ne vas pas accueillir le nouveau, comme d'habitude? dit Roselyne.
La danseuse pensa que son silence risquait d'attirer l'attention. Elle rassembla son courage, respira un grand coup et marcha vers le garçon avec un sourire crispé.
Il était justement avec un immonde gaillard du nom de Didier, un redoublant, qui essayait de s'accaparer Mathieu Saladin, histoire de se vanter d'avoir un balafré parmi ses relations.
– Bonjour, Mathieu, bafouilla-t-elle. Je m'appelle Plectrude.
– Bonjour, répondit-il, sobre et poli.
Normalement, elle ajoutait une formule tarte et gentille, du style: «Sois le bienvenu parmi nous» ou: «J'espère que tu t'amuseras bien avec nous.» Là, elle ne put rien dire. Elle tourna les talons et retourna à sa place.
– Drôle de prénom, mais très jolie fille, commenta Mathieu Saladin.
– Ouais, bof, murmura Didier en jouant les blasés. Si tu veux de la gonzesse, prends pas une gamine. Tiens, regarde Muriel: moi, je l'appelle Gros Seins.
– En effet, constata le nouveau.
– Tu veux que je te présente?
Et avant même d'avoir sa réponse, il prit le garçon par l'épaule et le conduisit au-devant de la créature au torse avantageux. La danseuse n'entendit pas ce qu'ils se dirent. Elle eut en bouche un goût amer.
La nuit qui suivit cette première rencontre, Plectrude se tint ce discours:
«II est pour moi. Il est à moi. Il ne le sait pas, mais il m'appartient. Je me le promets: Mathieu Saladin est pour moi. Peu importe que ce soit dans un mois ou dans vingt ans. Je me le jure.»
Elle se le répéta pendant des heures, comme une formule incantatoire, avec une assurance qu'elle ne retrouverait plus avant longtemps.
Dès le lendemain, en classe, elle dut se rendre à l'évidence: le nouveau n'avait pas un regard pour elle. Elle dardait sur lui ses yeux, superbes sans qu'il les remarquât le moins du monde.
«S'il n'était pas blessé, il serait simplement beau. Avec cette cicatrice, il est magnifique», se répétait-elle.
Sans qu'elle le sût, cette obsession pour cette marque de combat était riche de signification, Plectrude se croyait la vraie fille de Clémence et de Denis et ne savait rien des circonstances de sa naissance véritable. Elle ignorait l'extraordinaire violence qui avait salué son arrivée parmi les vivants.
Pourtant, il devait y avoir une région, dans ses ténèbres intérieures, qui s'était imprégnée de ce climat de meurtre et de sang, car ce qu'elle éprouvait en contemplant la cicatrice du garçon était profond comme un mal ancestral.
Consolation: s'il ne s'intéressait pas à elle, il fallait reconnaître qu'il ne s'intéressait à personne d'autre. Mathieu Saladin était d'humeur égale, ses traits étaient peu mobiles, son visage n'exprimait rien en dehors d'une politesse neutre qui était destinée à tous. Il était de grande taille, très mince et très frêle. Ses yeux avaient la sagesse de ceux qui ont souffert.
Quand on lui posait une question, il prenait le temps de la réflexion et ce qu'il répondait était toujours intelligent. Plectrude n'avait jamais rencontré un garçon aussi peu stupide.
Il n'était ni particulièrement fort ni spectacu-lairement mauvais en aucune matière. Il atteignait dans chaque branche le niveau correct qui lui permettait de ne pas se faire remarquer.
La petite danseuse, dont les résultats étaient constants de nullité avec les années, l'admirait pour cela. Encore heureux qu'elle eût gagné la sympathie et une certaine estime auprès de ses pairs: sinon, elle eût eu encore plus de mal à supporter les réactions que suscitaient ses réponses.
– Pourquoi nous sortez-vous de telles pitreries? demandaient certains professeurs, atterrés de ce qu'elle disait.
Elle eût voulu leur dire que ce n'était pas exprès. Mais elle avait le sentiment que cela aggraverait son cas. Tant qu'à provoquer les fous rires de la classe entière, autant plaider la préméditation.
Les professeurs croyaient qu'elle était fière des réactions du groupe et les suscitait. C'était le contraire. Quand ses bourdes déclenchaient l'hilarité générale, elle avait envie de se terrer.
Un exemple parmi des centaines: comme le thème du cours était la ville de Paris et ses monuments historiques, Plectrude fut interrogée sur le Louvre. La réponse attendue était le Carrousel du Louvre; la petite répondit:
– L'arc de triomphe de Cadet Rousselle.
La classe applaudit à cette nouvelle ânerie avec l'enthousiasme d'un public saluant son comique.
Plectrude était désemparée. Ses yeux cherchèrent le visage de Mathieu Saladin: elle vit qu'il riait de bon cœur, avec attendrissement. Elle soupira d'un mélange de soulagement et de dépit: soulagement, car c'eût pu être pire; dépit, car c'était une expression très différente de celle qu'elle avait espéré provoquer chez lui.
«Si seulement il pouvait me voir danser!» pensait-elle.
Hélas, comment lui révéler son don? Elle n'allait quand même pas venir au-devant de lui et lui sortir de but en blanc qu'elle était l'étoile de sa génération.
Comble de malchance, le nouveau ne fréquentait guère que Didier. Il ne fallait pas compter sur ce mauvais sujet pour le lui apprendre: Didier se fichait de Plectrude et du ballet comme de l'an 40. Il ne parlait que de revues cochonnes, de football, de cigarettes et de bière. Fort de son année de plus, il jouait à l'adulte, prétendait qu'il se rasait, ce qui était difficile à croire, et se vantait de ses succès auprès des filles de quatrième ou de troisième. A se demander ce que Mathieu Saladin trouvait à la compagnie de ce débile. Au fond, il était clair qu'il ne lui trouvait rien: il côtoyait Didier parce que Didier voulait s'afficher avec lui. Il se souciait du redoublant comme d'une guigne. Il ne le gênait pas.
Un jour, au prix d'un courage fantastique, elle vint parler à son héros pendant la récréation. Elle s'entendit lui demander quel chanteur il aimait.
Il répondit aimablement qu'aucun chanteur ne le convainquait et que, pour cette raison, il avait constitué un groupe rock avec quelques amis:
– On se réunit dans le garage de mes parents pour créer la musique qu'on voudrait entendre.
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