Je bénissais l'existence de Claudio. Sans lui, aucune brèche, aucun accès, sinon au cœur, au moins à l'honneur de ma bien-aimée.
Je repassais la scène: moi, venant au-devant de son indifférence coutumière. Elle, belle, seulement belle, ne daignant pas faire autre chose qu'être belle.
Et puis les paroles honteuses: ton frère, ma bien-aimée, ton frère que tu n'aimes pas – tu n'aimes personne, sauf toi-même – mais qui est ton frère, inséparable de ton prestige, ton frère, ma divine, est un pleutre et un félon de première classe.
Ce moment infime et sublime où j'avais vu que, à cause de ma nouvelle, quelque chose, en toi, quelque chose d'indéfinissable – et donc d'important – était à nu! Par moi!
Mon but n'avait pas été de te faire souffrir. D'ailleurs, le but de cet amour m'était inconnu. Seulement, pour servir ma passion, il avait fallu que je provoque en toi une émotion vraie, n'importe laquelle.
Cette petite douleur derrière ton regard, quelle consécration pour moi!
Je repassais la scène avec arrêt sur image. Une transe amoureuse s'emparait de moi. Désormais, pour Elena, je serais quelqu'un.
Il faudrait continuer. Elle allait encore souffrir. J'étais trop lâche pour faire du mal moi-même, mais je m'efforcerais de trouver toutes les informations qui pussent la blesser, et je ne manquerais jamais d'être celle qui apporte la mauvaise nouvelle.
J'en arrivais à nourrir des rêves incongrus. La mère d'Elena se tuerait au volant. L'ambassadeur d'Italie dégraderait son père. Claudio se promènerait avec un pantalon troué aux fesses, sans en être conscient, et serait la risée du ghetto.
Autant de catastrophes qui obéissaient à cette règle: ne jamais atteindre la personne même d'Elena, mais ceux qui comptaient pour elle.
Ces fantasmes me ravissaient au plus profond de mon être. J'arrivais au-devant de ma bien-aimée, l'air terriblement grave, et je disais d'une voix lente, solennelle: «Elena, ta mère est morte», ou: «Ton frère a perdu son honneur.»
La douleur te fouettait le visage: vision qui me transperçait le cœur et qui me faisait t'aimer plus encore.
Oui, ma bien-aimée, tu souffres par moi, ce n'est pas que j'aime la souffrance, si je pouvais te donner du bonheur, ce serait mieux, seulement j'ai bien compris que ce n'était pas possible, pour que je sois capable de t'apporter du bonheur, il faudrait d'abord que tu m'aimes, et tu ne m'aimes pas, tandis que pour te donner du malheur, il n'est pas nécessaire que tu m'aimes, et puis, pour te rendre heureuse, il faudrait d'abord que tu sois malheureuse – comment rendre heureux quelqu'un d'heureux -, donc, il faut que je te rende malheureuse pour avoir une chance de te rendre heureuse après, de toute façon, ce qui compte, c'est que ce soit à cause de moi, ma bien-aimée, si tu pouvais éprouver pour moi le dixième de ce que j'éprouve pour toi, tu serais heureuse de souffrir, à l'idée du plaisir que tu me ferais en souffrant.
Je me pâmais de délices.
Il fallut trouver un nouvel hôpital.
Il n'était plus question de nous installer dans une caisse de déménagement. En fait, nous n'avions pas l'embarras du choix. Il fut inévitable d'administrer les soins de santé au même endroit où nous préparions et conservions l'arme secrète. Ce n'était pas très hygiénique, mais la Chine nous avait habitués à la saleté.
Les lits de Renmin Ribao furent donc reconstitués au dernier étage de l'escalier de secours de l'immeuble le plus élevé de San Li Tun. La cuve à urine trônait au centre de ce dortoir acrobatique.
Les Allemands avaient été assez bêtes pour épargner nos réserves de gaze stérile, de vitamine C et de soupes en sachets. Elles furent entreposées dans des sacs à dos que nous suspendîmes aux rampes de l'escalier métallique. Comme la pluie était rarissime à Pékin, notre installation ne risquait pas grand-chose. Mais cette base secrète devenait beaucoup plus visible. Il eût suffi que les Teutons lèvent le nez et regardent avec attention pour nous repérer. Nous n'avions jamais été assez stupides pour y transporter un prisonnier: quand nous voulions torturer une victime, nous descendions l'arme secrète.
La guerre prit alors une dimension politique inattendue.
Un matin, nous voulûmes monter au camp. Stupeur: la porte d'accès à l'escalier de secours avait été cadenassée.
Et il ne fut pas difficile de déterminer que ce cadenas n'était pas allemand. Il était chinois.
Ainsi, les gardes du ghetto avaient repéré notre installation. Elle leur avait déplu au point qu'ils prirent cette mesure monstrueuse: condamner un escalier de secours – le seul escalier de secours du plus grand immeuble de San Li Tun; en cas d'incendie, ses habitants n'auraient qu'à se jeter par la fenêtre.
Ce scandale nous fit exulter de joie.
Il y avait de quoi. N'y a-t-il pas un bonheur extrême à apprendre que l'on a un nouvel ennemi?
Et quel ennemi! La Chine! Vivre dans ce pays nous adoubait déjà. Nous battre contre lui nous élevait au rang de héros.
Un jour, nous pourrions dire à nos descendants, avec la voix sobre de la grandeur, que nous avions guerroyé, à Pékin, contre les Allemands et contre les Chinois. Le sommet de la gloire.
En supplément, cette nouvelle merveilleuse: notre ennemi était idiot. Il construisait des escaliers de secours et les cadenassait. Cette inconséquence nous enchantait. Autant bâtir une piscine et ne pas y mettre une goutte d'eau.
En outre, nous nous prenions à espérer cet incendie. Après enquête, il serait révélé à la face du monde que le peuple chinois avait pour ainsi dire condamné à mort des centaines d'étrangers. Et en plus d'être des héros, nous serions élevés au statut d'opprimés politiques – de martyrs internationaux. En vérité, nous n'aurions pas perdu notre temps, dans ce pays. (Nous étions bien naïfs. En cas d'incendie et d'enquête subséquente, le scandale du cadenas eût été soigneusement étouffé.)
Il allait de soi que nous cacherions aux parents une affaire aussi juteuse. S'ils intervenaient, nous n'aurions plus aucune chance de devenir des martyrs. Et puis, nous détestions que les adultes se mêlent de nos histoires. Ils affadissaient tout. Ils n'avaient pas le moindre sens épique. Ils ne pensaient qu'aux droits de l'homme, au tennis et au bridge. Ils ne semblaient pas se rendre compte que, pour une fois dans leur vie insignifiante, on leur donnait l'occasion d'être des héros.
Comble de vulgarité, ils tenaient à l'existence. Nous aussi, d'ailleurs, mais à condition que nous pussions lui conférer notre prestige, en la sacrifiant, par exemple, à un bel incendie.
(En fait, si cet incendie avait eu lieu, nous en eussions porté une part de responsabilité égale à celle des gardes chinois. Nous en étions vaguement conscients sans que cela nous perturbât. Moi, je m'en fichais d'autant plus que ni Elena ni ma famille n'habitaient cet immeuble.)
L'excellente nouvelle comportait cependant un inconvénient non négligeable: nous n'avions plus accès au camp.
Mais l'énoncé du problème comportait sa solution: le cadenas était chinois. Une lime à ongles en métal léger suffit à l'anéantir. Et pour que les gardes ne s'inquiètent pas, nous eûmes la présence d'esprit d'acheter un autre cadenas chinois identique et intact, dont nous possédions les clefs, et de le mettre à la place de l'ancien.
Ainsi, en cas d'incendie, nous devenions les principaux criminels, puisqu'en fin de course ce serait notre cadenas qui condamnerait à mort les fuyards. De cela aussi, nous étions vaguement conscients. Ce n'était pas un problème. Nous vivions à Pékin, pas à Genève. Nous n'avions jamais eu l'intention de nous livrer à une guerre propre.
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