Ainsi les trouvèrent frère Bernard, Vitalis et Stéphanie, de retour du ruisseau. Le moine et le bateleur, découvrant leurs deux maîtres réconciliés, s'exclamèrent joyeusement, giflèrent la croupe des chevaux et vinrent mener autour des embrassés une sarabande débridée en poussant des jurons si sonnants et charnus que les oiseaux, dans les feuillages alentour, se turent, effarouchés, et s'envolèrent en brefs froissements vers les branches hautes. Stéphanie, restée à l'écart, les regarda faire, l'air amusé, puis se mit à contempler Jacques qui serrait dans ses pognes nerveuses les épaules de Salomon. Elle ne l'avait jamais vu aussi puissamment planté dans la vie. Elle eut un sourire heureux, avide, comme si elle avait envie d'entrer dans cette étreinte qui la ravissait, puis leva la tête au ciel, chercha le soleil à travers les arbres. Il était haut, le matin mûrissait, il ne fallait pas s'attarder. Elle mit sa mule au trot, laissant les hommes à leurs effusions turbulentes, bien droite sur sa selle et la poitrine fièrement ronde, en femme sûre d'inspirer le seul amour, le seul désir qui vaille.
Vitalis et frère Bernard ne tardèrent pas à chevaucher à sa suite, tandis que Novelli, du bout de sa manche, s'épongeait le visage, et que Salomon, tenant ses reins meurtris, se redressait en grimaçant et riant encore.
– Enfin, dit-il, nous voilà capables de vivre et de parler sainement.
Ils cheminèrent pourtant un moment en silence, humant l'air et jouissant des ombres fraîches de la route, tout au repos de leur ivresse, puis Novelli, le regard errant par le sous-bois, dit, la mine tranquille:
– Je n'ai encore rien compris, Salomon.
Ils eurent ensemble un regain de joie. Jacques se sentait maintenant confiant comme jamais, jouissant allégrement d'une sorte de plénitude légère, insouciante, sans pareille. Salomon lui répondit:
– Quand vous êtes venu me voir à la prison de l'Écarlate où vous m'aviez fait enfermer, maudit juge, je vous ai vu très exalté à l'idée de me convertir par la seule vertu de vos discours. J'ai eu aussitôt bon espoir de vous vaincre à ce jeu de ferrailleurs de mots que j'ai de tout temps affectionné, je l'avoue, et qu'il vous plaisait tant de m'imposer. Je vous l'ai dit: vous me faisiez peur, mais vous étiez ignorant, encombré de scrupules. Moi, je vous détestais assez pour ne vous faire aucune grâce, et de plus, je connaissais vos failles. Votre oncle Arnaud (la paix sur lui), s'était plaint d'elles, plusieurs fois, en ma présence. Je savais que vous aviez des démangeaisons de sainteté. Je vous ai donc gratté très malignement. Il ne me fut guère difficile de vous amener où je voulais.
– Maudit juif, vous ne m'avez jamais ni méprisé, ni menti, dit Novelli avec une assurance joyeuse. Je me souviens de votre visage et de la douceur de votre voix le jour où vous m'avez parlé de ce mur qui nous séparait. Vous ne faisiez pas le rusé, vos paroles venaient de l'âme. Il était mille fois vrai que ma détestable puissance empêchait nos mains de se joindre comme elles devaient. Il vous fallut du courage pour me faire comprendre cela.
– Quand on veut perdre un homme, maître Novelli, il n'est pas nécessaire de lui mentir. Il suffit de lui opposer une vérité assez lumineuse pour l'aveugler, et assez forte pour qu'il se casse la tête contre elle. C'est ce que j'ai fait. Mon dessein était de changer le Grand Inquisiteur de Toulouse en bonne bête inoffensive. Pour parvenir à mes fins, mon arme fut cette double évidence: on ne peut entrer armé d'un fouet dans la fraternité d'un homme. Où est le pouvoir de contraindre, l'amour n'est pas.
– Vérité magnifique, maître Salomon. Je vous sais gré de m'avoir forcé à l'aimer ardemment. Maintenant, je me trouve bien, en elle, comme dans le ventre de Dieu.
– Il en est d'autres plus superbes et terribles, maître Novelli. Mais j'avoue que celle-là, quand je l'ai dite, me parut assez belle pour vous éblouir. Je savais qu'elle éveillerait en vous quelque passion. Je ne pensais pas cependant que vous en seriez épris au point de vouloir vous donner à elle corps et âme.
– Je ne suis pas homme à me satisfaire de petits bonheurs, Salomon. Je suis capable de m'enfoncer longtemps dans l'erreur, mais quand je vois enfin où est la flamme de la bonne chandelle, sacrédieu, j'y vais droit, sans flânerie.
– Ma faute fut de croire que vous n'aviez pas de courage. Vous me paraissiez si enfantin, parfois! Je pensais que mes arguments troubleraient assez votre conscience pour que vous n'osiez plus menacer ma liberté. Et qu'avez-vous fait, misérable? Vous avez sacrifié, dans le seul espoir de m'attirer à votre Dieu, vos gloires promises et la tranquillité dorée d'une vie de grand notable. Quel insupportable cadeau, maître Novelli, pour un juif qui n'a d'autre ambition que de vivre en paix avec son coeur de petit prix!
– Hé, c'est donc moi qui vous ai vaincu, ricana Novelli. Vous n'avez pas pu vous empêcher de me plaindre, quand vous m'avez vu dépouillé, et de vous émouvoir quand vous m'avez senti prêt, pour le seul bien de nos âmes, à tout rompre de ce qui m'attachait à la puissance.
A force de jouer au saint, me suis-je dit, cet imbécile est fort capable de le devenir vraiment, et par ma faute. Je ne voulais pas avoir à me reprocher pareil désastre.
A nouveau leurs éclats de rire retentirent sous la voûte de feuillage. Ils talonnèrent leurs montures et bientôt, au sortir d'un détour du chemin, leur apparut, dans la lumière de midi, la vaste plaine du Lauragais. Frère Bernard, Vitalis et Stéphanie les attendaient au bord des champs, contemplant au loin les remparts d'un village sur une colline de belle herbe. Avant de pousser sa mule au galop pour les rejoindre, Novelli dit, épanoui:
– Et maintenant, grâce à Dieu, vous êtes pris d'affection pour moi. Vous voilà contraint de me suivre où j'irai.
– Me voilà contraint de vous suivre, en effet, pour tenter de prendre ma revanche, puisque vous estimez m'avoir vaincu. Il me reste quelques vérités dans ma besace. Je les jouerai volontiers, si vous voulez encore risquer votre vie contre elles.
– Vous perdrez, répondit Novelli avec une plaisante grimace conquérante.
Il battit la croupe de sa bête et Salomon le laissa aller, souriant de le voir si fièrement droit, et si petit sous des arbres si grands.
Parvenu à la lisière de la forêt où étaient ses compagnons, Jacques vint aussitôt à leur tête, et d'un geste de chef de bande leur ordonna de le suivre. Il connaissait ce village dont les premières maisons échappées à la vieille muraille d'enceinte étaient maintenant presque à portée de voix. C'était Avignonet. Chevauchant au milieu de la route qui ondulait parmi les prés, il désigna le haut donjon carré planté à la cime de la butte, au beau milieu de l'amoncellement des toits, et dit à Vitalis et Salomon qu'autrefois, au vieux temps de la Croisade contre les Albigeois, une troupe d'hérétiques très sauvages venue de Montségur avait fait un grand massacre d'inquisiteurs dans la salle basse du château. Après un instant de méditation, il avoua qu'il ne comprenait pas pourquoi Dieu, en cette circonstance, avait abandonné aux haches des bandits ces malheureux frères qui pourtant n'avaient jamais cessé de travailler pour Sa gloire.
– Sans doute, croyant bien faire, avaient-ils fauté avec plus d'obstination que moi, dit-il.
Il ajouta, en s'efforçant d'en ricaner:
– Notre Père céleste est tout de même impitoyable.
– Les meilleurs des hommes n'ont pas de Père au Ciel, chantonna doucement Salomon. Personne ne veille sur leur tête. Les meilleurs des hommes sont libres.
Vitalis, du haut de sa cavale, se pencha en riant et dit, ébouriffant la tignasse de Novelli d'une poigne de garnement:
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