Le matin, reprenant la route (un tronc de pin entaillé, que je n'avais pas aperçu la veille, pleurait sa résine – sa «gemme» comme on disait dans cette contrée), je me rappelai, sans raison, ce rayonnage au fond de la librairie: «La littérature de l'Europe de l'Est». Mes premiers livres y étaient, serrés, à m'en donner un vertige mégalomane, entre ceux de Lermontov et de Nabokov. Il s'agissait, de ma part, d'une mystification littéraire pure et simple. Car ces livres avaient été écrits directement en français et refusés par les éditeurs: j'étais «un drôle de Russe qui se mettait à écrire en français». Dans un geste de désespoir, j'avais inventé alors un traducteur et envoyé le manuscrit en le présentant comme traduit du russe. Il avait été accepté, publié et salué pour la qualité de la traduction. Je me disais, d'abord avec amertume, plus tard avec le sourire, que ma malédiction franco-russe était toujours là. Seulement si, enfant, j'étais obligé de dissimuler la greffe française, à présent c'était ma russité qui devenait répréhensible.
Le soir, installé pour la nuit, je relisais les dernières feuilles des «Notes». Dans le fragment marqué la veille, j'écrivais: «Un garçon de deux ans est mort dans la grande isba face à l'immeuble où habite Charlotte. Je vois le père de l'enfant appuyer, contre la rampe du perron, une caisse oblongue tendue de tissu rouge – un petit cercueil! Ses dimensions de poupée me terrifient. Il me faut trouver immédiatement un endroit, sous ce ciel, sur cette terre, où l'on puisse imaginer cet enfant vivant. La mort d'un être bien plus jeune que moi remet en cause l'univers tout entier. Je me précipite vers Charlotte. Elle perçoit mon angoisse et me dit quelque chose d'étonnant dans sa simplicité: "Tu te souviens, en automne, nous avons vu un vol d'oiseaux migrateurs? – Oui, ils ont survolé la cour et puis ils ont disparu. – C'est ça, mais ils continuent à voler, quelque part, dans les pays lointains, seulement, nous, avec notre vue trop faible, nous ne pouvons pas les voir. Il en est de même pour ceux qui meurent…"»
À travers le sommeil, je croyais distinguer le bruit des branches qui fut plus puissant et soutenu que d'ordinaire. Comme si le vent n'avait pas cessé, un instant, de siffler. Le matin, je découvrais que c'était la rumeur de l'océan. La veille, fatigué, je m'étais arrêté, sans le savoir, sur cette frontière où la forêt s'enlisait dans les dunes battues par les vagues.
Je passai toute la matinée sur cette berge déserte en suivant l'imperceptible montée des eaux… Quand la mer entama son reflux, je repris mon chemin. Pieds nus sur le sable humide, dur, je descendrais maintenant vers le sud. Je marchais en pensant à cette sacoche que ma sœur et moi appelions, du temps de notre enfance, «le sac du Pont-Neuf» et qui contenait les petits cailloux enveloppés dans des bouts de papier. Il y avait un «Fécamp», un «Verdun» et aussi un «Biarritz», dont le nom nous faisait penser au quartz et non pas à la ville qui nous était inconnue… J'allais longer l'océan pendant dix ou douze jours et retrouver cette ville dont une infime parcelle était égarée quelque part au fin fond des steppes russes.
C'est en septembre, par l'intermédiaire d'un certain Alex Bond, que les premières nouvelles de Saranza me parvenaient…
Ce «Mr. Bond» était en fait, homme d'affaires russe, un représentant très caractéristique de cette génération des «nouveaux Russes» qui, à ce moment-là, commençaient à se faire remarquer dans toutes les capitales de l'Occident. Ils charcutaient leur nom, à l'américaine, s'identifiant, souvent sans s'en apercevoir, aux héros des romans d'espionnage ou bien aux extraterrestres des récits de science-fiction des années cinquante. Lors de notre première rencontre, j'avais conseillé à Alex Bond, alias Alexeï Bondartchenko, de franciser son nom et de se présenter comme Alexis Tonnelier plutôt que de le mutiler ainsi. Sans une ombre de sourire, il m'expliqua les avantages d'un nom court et euphonique dans les affaires… J'avais l'impression de comprendre de moins en moins la Russie que je voyais maintenant à travers les Bond, les Kondrat, les Fed…
Il allait à Moscou et avait accepté, touché par le côté sentimental de ma commission, de faire ce détour. Venir à Saranza, marcher dans ses rues, rencontrer Charlotte, me paraissait bien plus étrange que voyager sur une autre planète. Alex Bond s'y était rendu «entre deux trains», selon son expression. Et sans deviner ce qu'était pour moi Charlotte, il parla au téléphone comme s'il s'agissait des nouvelles qu'on échange après les vacances:
– Non, mais quel trou noir, cette Saranza! Grâce à vous j'ai découvert la Russie profonde, ha, ha. Et toutes ces rues qui débouchent sur la steppe. Et cette steppe qui ne finit nulle part… Elle va très bien, votre grand-mère, ne vous inquiétez pas. Oui, elle est encore très active. Quand je suis arrivé, elle n'était pas là. Sa voisine m'a dit qu'elle assistait à une réunion. Les habitants de leur immeuble ont créé un comité de soutien ou je ne sais quoi, pour sauver une vieille isba qu'on veut démolir dans leur cour, une énorme bâtisse, vieille de deux siècles. Et donc votre grand-mère… Non, je ne l'ai pas vue, j'étais entre deux trains, et le soir, je devais être coûte que coûte à Moscou. Mais j'ai laissé un mot… Vous pouvez aller la voir. Maintenant, on laisse entrer tout le monde. Ha, ha, ha, le rideau de fer n'est plus qu'une passoire, comme on dit…
Je n'avais que mes papiers de réfugié, plus un titre de voyage qui m'autorisait à visiter «tous pays sauf U.R.S.S.». Le lendemain de ma conversation avec le «nouveau Russe», j'allai à la préfecture de Police pour me renseigner sur les formalités de la naturalisation. J'essayais de faire taire en moi cette pensée qui insidieusement me revenait à l'esprit: «Désormais, il faudra affronter cette invisible course contre la montre. Charlotte a l'âge où chaque année, chaque mois, peut être le dernier.»
C'est pour cette raison que je ne voulais ni écrire ni téléphoner. J'avais une crainte superstitieuse de compromettre mon projet par quelques mots banals. Il me fallait obtenir rapidement un passeport français, venir à Saranza, parler plusieurs soirées de suite avec Charlotte et l'amener à Paris. Je voyais s'accomplir tous ces gestes dans une fulgurante simplicité de rêve. Puis brusquement, cette image se brouillait et je me retrouvais dans un magma collant qui entravait mes mouvements – le Temps.
Le dossier qu'on me demandait de réunir me rassura: aucun document impossible à trouver, aucune embûche bureaucratique. Seule ma visite chez le médecin me laissa une impression pénible. L'examen pourtant ne dura que cinq minutes et fut, somme toute, assez superficiel: l'état de ma santé se serait révélé compatible avec la nationalité française. Après m'avoir ausculté, le médecin me dit de m'incliner en gardant les jambes bien droites et en touchant le sol de mes doigts. Je m'exécutai. C'est mon empressement outré qui dut créer ce malaise. Le médecin parut gêné et balbutia: «Merci, c'est bon.» Comme s'il avait peur que, dans mon élan, je répète cette inclinaison. Souvent, un petit rien dans nos attitudes suffit pour changer le sens des situations les plus quotidiennes: deux hommes, dans un cabinet médical étroit, dans une lumière blanche, crue; l'un d'eux, tout à coup, se ploie, touche le sol presque aux pieds de l'autre et reste un moment ainsi en attendant, on dirait, l'approbation du second.
En sortant dans la rue, je pensai aux camps où, par des tests physiques semblables, on triait les prisonniers. Mais cette réflexion plus qu'exagérée n'expliquait pas mon malaise.
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