Antoine de Saint-Exupéry - CITADELLE
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Celui-là aussi a cru à la joie comme donnée par les provisions. Simplement savourer le printemps. Mais n'est que faible la saveur du printemps si tu te fais végétal pour la subir. Comme la saveur de l'amour si tu attends d'un visage qu'il te remplisse. Car l'œuvre qui t'apporte quelque chose est d'abord souffrance et comment saurait retentir en toi le chant des galériens et de l'absence si tu n'as point construit d'abord l'absence en toi par mille déchirements et les galères par l'inexorable de ta destinée?
Celui-là qui longtemps a ramé sans espoir vers l'aube éprouve le chant des galères et celui-là qui eut soif dans le sable éprouve le chant de l'absence. Mais il n'est rien à te donner si tu n'as pas souffert car il n'est personne en toi.
Et le village n'est point ce poème dans lequel tu te peux installer tout simplement dans la chaleur de la soupe du soir et la fraternité des hommes et la bonne odeur du bétail rentré, et te réjouissant du feu de joie sur la place à cause de la fête — car que nouerait la fête en toi si elle ne retentit point sur autre chose? Si elle n'est point souvenir de libération après l'esclavage, amour après la haine, ou miracle dans les désespoir. Tu ne serais ni plus ni moins heureux que l'un de tes bœufs. Mais le village en toi s'est lentement construit et pour atteindre ce qu'il est, tu as lentement gravi une montagne. Car je t'ai façonné dans mes rites et mes coutumes, et par tes renoncements et tes devoirs et tes colères obligatoires et tes pardons, et tes traditions contre d'autres — et ce n'est point ce fantôme de village qui te fait ce soir chanter le cœur — il serait trop facile d'être homme — c'est une musique lentement apprise et contre quoi tu as lutté d'abord.
Mais toi, tu vas dans ce village et ces coutumes, et, de t'en réjouir tu les pilles, car elles ne sont point amusements et jeux, et si tu t'en amuses nul n'y croira plus. Et il n'en restera rien. Ni pour eux-mêmes ni pour toi…
LXV
«L'ordre, disait mon père, je le fonde. Mais non point selon la simplicité et l'économie. Car il ne s'agit point de gagner sur le temps. Que m'importe de connaître si les hommes deviendront plus gras en bâtissant des greniers au lieu de temples et des aqueducs au lieu d'instruments de musique, car méprisant toute humanité ladre et vaniteuse même si la voilà opulente, il m'importe de connaître de quel homme d'abord il s'agira. Et celui-là qui m'intéresse est celui-là qui aura baigné longtemps dans le temps perdu du temple, comme à contempler la Voie Lactée qui le fait vaste, et aura exercé son cœur à l'amour par l'exercice de la prière à laquelle il n'est point répondu (car la réponse payant la prière ferait l'homme plus ladre encore) et en qui aura souvent retenti le poème.
«Car le temps que j'économise sur la construction du temple, lequel est navire qui va quelque part, ou l'embellissement du poème qui fait retentir le cœur des hommes, il faudra bien que je l'emploie à ennoblir plutôt qu'engraisser l'espèce humaine. Et donc j'inventerai les poèmes et les temples.
«Ainsi sachant le temps perdu en funérailles, car des hommes creusent la terre pour y enfermer la dépouille du mort, lesquels eussent pu consommer ce temps à labourer et moissonner, j'interdirai cependant ces bûchers où l'on brûle les cadavres, car peu m'importe le temps gagné quand j'y perds d'abord l'amour des morts. Car je n'ai point trouvé de plus belle image pour le servir que la tombe où les proches vont cherchant à petits pas la pierre des leurs parmi les pierres, et le sachant rentré en terre comme une vendange, et redevenu pâte naturelle. Et sachant cependant qu'il reste de lui quelque chose, une relique dans son ossuaire, la forme d'une main qui a caressé, l'os du crâne, ce coffre aux trésors, vide sans doute mais qui fut rempli par tant de merveilles. Et j'ai ordonné que l'on bâtît, quand cela était possible, encore plus inutile et coûteuse, une maison pour chaque mort afin que l'on y puisse se réunir aux jours de fête et comprendre, non avec sa seule raison, mais dans tous les mouvements de l'âme et du corps, que morts et vivants se joignent l'un l'autre et ne font qu'un arbre qui grandit. Ayant coutume de voir le même poème, la même courbe de carène, la même colonne traverser les générations en s'embellissant et en s'épurant, car l'homme certes est périssable si nous le regardons de face, comme des myopes qui se tiennent trop près, mais non dans l'ombre qu'il projette, dans le reflet qu'il laisse de lui. Et si j'économise le temps perdu à ensevelir les cadavres et à leur bâtir une demeure, et que, ce temps perdu, je désire le faire servir à lier la chaîne des générations, pour qu'à travers elle la création monte droit vers le soleil comme un arbre, si je décrète cette ascension plus digne de l'homme que l'accroissement du tour de ventre, alors le temps gagné dont je dispose, je le ferai servir, ayant bien pesé son usage, à l'ensevelissement des morts.
«L'ordre que je fonde, disait mon père, c'est celui de la vie. Car je dis qu'un arbre est en ordre, malgré qu'il soit à la fois racines et tronc et branches et feuilles et fruits, et je dis qu'un homme est en ordre, malgré qu'il ait un esprit et un cœur, et ne soit point réduit à une fonction, comme le serait de labourer ou de perpétuer l'espèce, mais qu'il soit à la fois celui qui laboure et qui prie, qui aime et résiste à l'amour, et travaille et se repose, et écoute les chansons du soir.
«Mais tels ont reconnu que les empires glorieux étaient en ordre. Et la stupidité des logiciens, des historiens et des critiques leur a fait croire que l'ordre des empires était mère de leur gloire, quand je dis que leur ordre comme leur gloire était le fruit de leur seule ferveur. Pour créer l'ordre je crée un visage à aimer. Mais eux se proposent l'ordre comme une fin en soi, et un tel ordre, quand on dispute sur lui, et le perfectionne, devient d'abord économie et simplicité. Et l'on t'élude ce qui est difficile à énoncer, alors que rien de ce qui importe véritablement ne s'énonce et que je n'ai point connu encore un professeur qui sût me dire simplement pourquoi j'aimais le vent dans le désert sous les étoiles. Et l'on s'accorde sur l'usuel car est aisé le langage qui exprime l'usuel. Et l'on peut dire sans craindre un démenti qu'il vaut mieux trois sacs d'orge qu'un seul. Bien que je pense apporter plus aux hommes si, simplement, je les oblige, pour qu'ils aient bu de ce breuvage qui rend vaste, de marcher quelquefois la nuit sous les étoiles dans le désert.
«L'ordre est le signe de l'existence et non sa cause. De même que le plan du poème est signe qu'il est achevé et marque de sa perfection. Ce n'est point au nom d'un plan que tu travailles, mais tu travailles pour l'obtenir. Mais eux qui disent à leurs élèves: «Voyez cette grande œuvre et l'ordre qu'elle montre. Fabriquez-moi d'abord un ordre, ainsi votre œuvre sera grande», quand l'œuvre alors sera squelette sans vie et détritus de musée.
«Je fonde l'amour du domaine et voilà que tout s'ordonne et la hiérarchie des métayers, des bergers et des moissonneurs et le père à la tête. Comme s'ordonnent les pierres autour du temple quand tu leur imposes de servir à glorifier Dieu. Alors l'ordre naîtra de la passion des architectes.
«Ne trébuche donc point dans ton langage. Si tu imposes la vie tu fondes l'ordre et si tu imposes l'ordre tu imposes la mort. L'ordre pour l'ordre est caricature de la vie.»
LXVI
Cependant il me vint le problème de la saveur des choses. Et ceux de ce campement-ci fabriquaient des poteries qui étaient belles. Et ceux de cet autre, qui étaient laides. Et je comprenais avec évidence qu'il n'était point de loi formulable pour embellir les poteries. Ni par dépense pour l'apprentissage, ni par concours et honneurs. Et même je remarquais que ceux-là qui travaillaient au nom d'une ambition autre que la qualité de l'objet, et même s'ils consacraient leurs nuits à leur travail, aboutissaient à des objets prétentieux et vulgaires et compliqués. Car en fait, leurs nuits de veille, il les accordaient à leur vénalité ou à leur luxure ou à leur vanité, c'est-à-dire à soi-même, et ils ne s'échangeaient plus en Dieu en s'échangeant contre un objet devenu source de sacrifice et image de Dieu, où les rides et les soupirs et les paupières alourdies et les mains tremblantes d'avoir tant pétri et les satisfactions du soir après le travail et l'usure de la ferveur vont se confondre. Car je ne connais qu'un acte fertile qui est la prière, mais je connais aussi que tout acte est prière s'il est don de soi pour devenir. Tu es comme l'oiseau qui bâtit son nid et le nid est tiède, comme l'abeille qui fait son miel et le miel est doux, comme l'homme qui pétrit son urne par l'amour de l'urne, donc par amour, donc par prière. Crois-tu au poème qui fut écrit pour être vendu? Si le poème est objet de commerce, il n'est plus poème. Si l'urne est objet de concours elle n'est plus urne et image de Dieu. Mais image de ta vanité ou de tes appétits vulgaires.
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