Eco - Le pendule de Foucault
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Il était déjà tard, il n'avait pas osé ressortir dans les rues, il s'était couché avec un somnifère. Le lendemain matin, il avait encore essayé de trouver Agliè. Silence. Il était descendu acheter les journaux. Par chance, la première page était toujours envahie par les funérailles, et la nouvelle du train avec le portrait-robot était dans les pages intérieures. Il était remonté en tenant le col de sa veste relevé, puis il s'était aperçu qu'il portait le même blazer. Heureusement, il n'avait pas sa cravate bordeaux.
Alors qu'il tentait une fois de plus de reconstituer les faits, il avait reçu un coup de téléphone. Une voix inconnue, étrangère, avec un accent vaguement balkanique. Un coup de fil doucereux, de quelqu'un qui n'était en rien concerné et parlait par pure bonté d'âme. Pauvre monsieur Belbo, disait-il, se trouver ainsi compromis dans une histoire bien désagréable. On ne devrait jamais accepter de faire le messager pour les autres, sans vérifier le contenu des paquets C'eût été bien empoisonnant, si quelqu'un avait signalé à la police que monsieur Belbo était l'inconnu de la place 45.
Certes, on aurait pu éviter d'en arriver jusque-là, si seulement Belbo s'était décidé à collaborer. Par exemple, s'il avait dit où se trouvait la carte des Templiers. Et comme Milan était devenue une ville brûlante, car tout le monde savait que l'auteur de l'attentat au TEE était parti de Milan, il s'avérait plus prudent de transférer toute l'affaire en territoire neutre, disons Paris. Pourquoi ne pas se donner rendez-vous à la librairie Sloane, 3 rue de la Manticore, d'ici une semaine ? Mais sans doute Belbo aurait-il eu intérêt à se mettre tout de suite en route, avant que quelqu'un ne l'identifiât. Librairie Sloane, 3 rue de la Manticore. A midi, le mercredi 20 juin, il y aurait rencontré un visage connu, ce monsieur à la barbe avec qui il avait si aimablement conversé dans le train. Il lui aurait dit où trouver d'autres amis, et puis, petit à petit, en bonne compagnie, à temps pour le solstice d'été, il aurait enfin raconté ce qu'il savait, et tout se serait terminé sans traumatismes. Rue de la Manticore, au numéro 3, facile à se rappeler.
– 109 –
Saint-Germain... Très-fin, très-spirituel... Il disait posséder toutes sortes de secrets... Il se servait souvent, pour ses apparitions, de ce fameux miroir magique qui fit, en partie, sa réputation... Comme il évoquait, par des effets de catoptrique, des ombres demandées et presque toujours reconnues, sa correspondance avec l'autre monde était une chose prouvée.
LE COULTEUX DE CANTELEU, Les sectes et les sociétés secrètes, Paris, Didier, 1863, pp. 170-171.
Belbo s'était senti perdu. Tout était clair. Agliè jugeait son histoire vraie, il voulait la carte, il lui avait organisé un piège, et maintenant il le tenait en son pouvoir. Ou Belbo allait à Paris, pour révéler ce qu'il ne savait pas (mais, qu'il ne le sût pas, il était le seul à le savoir : moi j'étais parti sans laisser d'adresse ; Diotallevi se mourait), ou bien tous les commissariats d'Italie lui tomberaient sur le râble.
Mais était-il possible qu'Agliè se fût plié à un jeu aussi sordide ? Qu'est-ce que ça lui rapportait ? Il fallait prendre ce vieux fou par les revers de son veston, et c'est seulement en le traînant à la police qu'il aurait pu sortir de cette histoire.
Il avait sauté dans un taxi et il s'était rendu au petit hôtel particulier, près de la piazza Piola. Fenêtres fermées ; sur le portail d'entrée, l'affiche d'une agence immobilière : A LOUER. Mais c'est dingue, Agliè habitait ici il y a une semaine encore, c'est d'ici qu'il lui avait téléphoné Il avait sonné à la porte de la maison voisine. « Ce monsieur ? Il a déménagé juste hier. Je ne sais vraiment pas où il a pu aller, je le connaissais à peine de vue, c'était une personne si réservée, et il était toujours en voyage, je crois. »
Il ne restait plus qu'à se renseigner à l'agence. Mais là-bas, on n'avait jamais entendu parler d'Agliè. L'hôtel particulier avait été loué en son temps par une entreprise française. Les versements arrivaient régulièrement par voie bancaire. La location avait été résiliée en l'espace de vingt-quatre heures, et on avait renoncé à la caution laissée en dépôt. Tous leurs rapports, uniquement par lettre, avaient été avec un certain monsieur Ragotgky. Ils ne savaient rien d'autre.
Ce n'était pas possible. Qu'il fût Rakosky ou Ragotgky, le mystérieux visiteur du colonel, recherché par l'astucieux De Angelis et par l'Interpol, se baladait à la recherche d'immeubles à louer. Dans notre histoire, le Rakosky d'Ardenti était une réincarnation du Rackovskij de l'Okhrana, et ce dernier du toujours revenant Saint-Germain. Mais en quoi cela concernait-il Agliè ?
Belbo était allé à son bureau, montant comme un voleur, s'enfermant dans sa pièce. Il avait essayé de faire le point.
Il y avait de quoi perdre la tête, Belbo était sûr de l'avoir déjà perdue. Et personne à qui se confier. Alors qu'il épongeait ses gouttes de transpiration, il feuilletait presque machinalement des manuscrits arrivés la veille sur sa table, sans même savoir ce qu'il pouvait faire, et soudain, en tournant une page, il avait vu écrit le nom d'Agliè.
Il avait regardé le titre du manuscrit. L'œuvrette d'un diabolique quelconque, la Vérité sur le comte de Saint-Germain. Il était revenu sur la page. On y disait, citant la biographie de Chacornac, que Claude-Louis de Saint-Germain s'était fait successivement passer pour Monsieur de Surmont, comte Soltikof, Mister Welldone, marquis de Belmar, prince Rackoczi ou Ragozki, et ainsi de suite, mais que ses noms de famille étaient comte de Saint-Martin et marquis d'Agliè, nom d'une propriété piémontaise de ses aïeux.
Parfait, à présent Belbo pouvait être tranquille. Non seulement il était traqué pour terrorisme sans moyen de s'en sortir, non seulement le Plan était vrai, non seulement Agliè avait disparu en l'espace de deux jours, mais par-dessus le marché ce n'était pas un mythomane, il était bien le vrai et immortel comte de Saint-Germain, et il n'avait jamais rien fait pour le cacher. La seule et unique chose vraie dans ce tourbillon de mensonges qui se vérifiaient, c'était son nom. Ou même pas, son nom aussi était faux, Agliè n'était pas Agliè, mais peu importait qui il était parce que de fait il se comportait, et désormais depuis des années, comme le personnage d'une histoire que nous, nous aurions inventée seulement plus tard.
Dans tous les cas, Belbo n'avait pas d'alternative. Agliè disparu, il ne pouvait pas montrer à la police qui lui avait donné la valise. Et, à supposer que la police l'eût cru, il en serait ressorti qu'il l'avait reçue d'un homme recherché pour homicide, que, depuis au moins deux ans, il utilisait comme conseiller. Bel alibi.
Mais pour pouvoir concevoir toute cette histoire – qui déjà par elle-même était passablement romanesque – et pour amener la police à bien l'accepter, il fallait en supposer une autre, qui allait au-delà de la fiction même. En somme, que le Plan, inventé par nous, correspondait point par point, y compris cette haletante recherche finale de la carte, à un vrai plan, à l'intérieur duquel Agliè, Rakosky, Rackovskij, Ragotgky, le monsieur avec la barbe, le Tres, tutti quanti, et en remontant jusqu'aux Templiers de Provins, se trouvaient déjà. Et que le colonel avait vu juste. Mais qu'il avait vu juste en se trompant, car tout au bout du compte notre Plan à nous était différent du sien, et si le sien était vrai, le nôtre n'aurait pas pu être vrai, ou inversement, et donc si nous avions raison nous, pourquoi dix ans avant Rakosky devait-il voler un faux mémorial au colonel ?
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