Eco - Le pendule de Foucault
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L'idée se présenta à Belbo par une nuit d'insomnie. Il s'était mis à sa fenêtre et avait vu au loin, au-dessus des toits de Milan, les lumières de la tour métallique de la RAI, la grande antenne de la ville. Une sobre et prudente tour de Babel. Et là, il avait compris.
« La Tour Eiffel, nous avait-il dit le matin suivant. Comment n'y avoir pas encore pensé ? Le mégalithe de métal, le menhir des derniers Celtes, la flèche creuse plus haute que toutes les flèches gothiques. Pourquoi donc Paris aurait eu besoin de ce monument inutile ? C'est la sonde céleste, l'antenne qui recueille des informations de toutes les fiches hermétiques enfoncées dans la croûte du globe, des statues de l'Ile de Pâques, du Machupicchu, de la Liberté de Bedloe's Island, prévue par l'initié La Fayette, de l'obélisque de Louxor, de la tour la plus haute de Tomar, du Colosse de Rhodes qui continue à émettre des profondeurs du port où plus personne ne le trouve, des temples de la jungle brahmanique, des tourelles de la Grande Muraille, du faîte d'Ayers Rock, de la flèche de Strasbourg où se pâmait l'initié Goethe, des visages de Mount Rushmore (que de choses avait comprises l'initié Hitchcock), de l'antenne de l'Empire State, dites donc vous à quel empire faisait allusion cette création d'initiés américains si ce n'est à l'empire de Rodolphe de Prague ! La Tour capte des informations du sous-sol et les confronte avec celles qui proviennent du ciel. Et qui est-ce qui nous donne la première terrifiante image cinématographique de la Tour ? René Clair dans Paris qui dort. René Clair, R.C. »
Il fallait relire l'histoire entière de la science : la compétition spatiale elle-même devenait compréhensible, avec ces satellites fous qui ne font rien d'autre que photographier l'écorce terrestre pour y repérer des tensions invisibles, des flux sous-marins, des courants d'air chaud. Et pour se parler entre eux parler à la Tour, parler à Stonehenge...
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C'est une curieuse coïncidence que l'édition in-folio de 1623, publiée sous le nom de Shakespeare, compte exactement trente-six ouvrages.
W.F.C. WIGSTON, Francis Bacon versus Phantom Captain Shakespeare : The Rosicrucian Mask, London, Kegan Paul, 1891, p. 353.
Lorsque nous échangions les résultats de nos imaginations, il nous semblait, et justement, procéder par associations indues, courts-circuits extraordinaires, auxquels nous aurions eu honte de prêter foi – si on nous l'avait imputé. C'est que nous confortait la conviction – désormais tacite, ainsi que l'impose l'étiquette de l'ironie – que nous etions en train de parodier la logique des autres. Mais dans les longues pauses où chacun accumulait des preuves pour nos commissions tripartites, et avec la conscience tranquille de rassembler des morceaux pour une parodie de mosaïque, notre cerveau s'habituait à relier, relier, relier chaque chose à n'importe quelle autre, et, pour le faire automatiquement, il devait prendre des habitudes. Je crois qu'il n'y a plus de différence, à un moment donné, entre s'habituer à faire semblant de croire et s'habituer à croire.
C'est l'histoire des espions : ils s'infiltrent dans les services secrets de l'adversaire, ils s'habituent à penser comme lui, s'ils survivent c'est parce qu'ils y réussissent, normal que peu après ils passent de l'autre côté, qui est devenu le leur. Ou l'histoire de ceux qui vivent seuls avec un chien : ils lui parlent toute la journée, au début ils s'efforcent de comprendre sa logique, puis ils prétendent que lui comprenne la leur, et d'abord ils découvrent qu'il est timide, puis jaloux, puis susceptible, enfin ils passent leur temps à lui faire des méchancetés et des scènes de jalousie, lorsqu'ils sont sûrs que lui est devenu comme eux, qu'eux sont devenus comme lui ; et quand ils sont fiers de l'avoir humanisé, en fait ce sont eux qui se sont caninisés.
C'est peut-être parce que je me trouvais en contact quotidien avec Lia, et avec l'enfant, que j'étais, des trois, le moins affecté par le jeu. Que j'avais la conviction de mener : je me sentais encore comme un joueur d'agogõ durant le rite : on est du côté de qui produit et non pas de qui endure les émotions. Pour Diotallevi, je ne savais pas alors, maintenant je sais : il habituait son corps à penser en diabolique. Quant à Belbo, il s'identifiait, même au niveau de sa conscience. Moi je m'habituais, Diotallevi se corrompait, Belbo se convertissait. Mais tous trois perdions lentement cette lumière intellectuelle qui nous fait toujours distinguer le semblable de l'identique, la métaphore des choses en soi, cette qualité mystérieuse et fulgurante et merveilleuse grâce à laquelle nous sommes toujours à même de dire qu'un tel s'est abêti, sans toutefois penser un instant que des poils et des crocs lui ont poussé, quand le malade au contraire pense « abêti » et voit aussitôt quelqu'un qui aboie ou fouge ou rampe ou vole.
Pour Diotallevi, nous aurions pu nous en rendre compte, si nous n'avions pas été aussi excités. Je dirais que tout avait commencé à la fin de l'été. Il était réapparu plus maigre, mais ce n'était pas la sveltesse nerveuse de celui qui aurait passé quelques semaines à marcher dans les montagnes. Son teint délicat d'albinos montrait à présent des nuances jaunâtres. Si nous le remarquâmes, nous pensâmes qu'il avait passé ses vacances penché sur ses rouleaux rabbiniques. Mais en vérité nous songions à autre chose.
En effet, au cours des jours qui suivirent, nous fûmes même en mesure de régler petit à petit le problème des ailes étrangères au courant baconien.
Par exemple, la maçonnologie commune voit les Illuminés de Bavière, qui poursuivaient la destruction des nations et la déstabilisation de l'État, non seulement comme les inspirateurs de l'anarchisme de Bakounine mais aussi du marxisme même. Puéril. Les Illuminés étaient des provocateurs que les baconiens avaient infiltrés au milieu des Teutoniques, mais c'est à tout autre chose que pensaient Marx et Engels quand ils commençaient le Manifeste de 48 par cette phrase éloquente : « Un spectre hante l'Europe. » Pourquoi donc cette métaphore aussi gothique ? Le Manifeste communiste fait sarcastiquement allusion à la fantomatique chasse au Plan qui agite l'histoire du continent depuis quelques siècles déjà. Et il propose une alternative aussi bien aux baconiens qu'aux néo-templiers. Marx était un juif, peut-être était-il initialement le porte-parole des rabbins de Gérone ou de Safed, et cherchait-il à intégrer dans la recherche le peuple entier de Dieu. Puis son initiative l'entraîne : il identifie la Shekhina, le peuple en exil dans le Royaume, au prolétariat ; il trahit les attentes de ses inspirateurs, renverse les lignes d'orientation du messianisme judaïque. Templiers du monde entier, unissez-vous. La mappemonde aux ouvriers. Superbe ! Quelle meilleure justification historique pour le communisme ?
« Oui, disait Belbo, mais les baconiens aussi ont leurs accidents de parcours, vous ne croyez pas ? Certains des leurs prennent la tangente avec un rêve scientiste et finissent dans un cul-de-sac. Je veux parler, à la fin de la dynastie, des Einstein, des Fermi, qui, en cherchant le secret au cœur du microcosme, font une invention erronée. Au lieu de l'énergie tellurique, propre, naturelle, sapientiale, ils découvrent l'énergie atomique, technologique, sale, polluée...
– Espace-temps, l'erreur de l'Occident, disait Diotallevi.
– C'est la perte du Centre. Le vaccin et la pénicilline comme caricature de l'Elixir de longue vie, interrompais-je.
– De même l'autre Templier, Freud, disait Belbo, qui, au lieu de creuser dans les labyrinthes du sous-sol physique, creusait dans ceux du sous-sol psychique, comme si au sujet de ce dernier les alchimistes n'avaient pas déjà tout et mieux dit.
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