Eco - Le pendule de Foucault

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Pour mieux l'observer, je fis un pas en arrière et me sentis effleurer la nuque. Parcouru d'un frisson, je me retournai et vis que j'avais mis en marche un pendule.

Un grand oiseau écartelé oscillait en suivant le mouvement de la lance qui le transperçait. Le fer lui traversait la tête et par le bréchet ouvert on voyait qu'il pénétrait où naguère étaient le cœur et le jabot, et il se nouait là pour se diviser en trident renversé. Une partie, plus épaisse, lui trouait l'endroit où il avait eu ses viscères et pointait vers la terre comme une épée, tandis que deux fleurets pénétraient les pattes et ressortaient symétriquement des serres. L'oiseau se balançait légèrement et les trois pointes indiquaient sur le sol la trace qu'elles auraient laissée si elles l'avaient effleuré.

« Bel exemplaire d'aigle royal, dit Salon. Mais il faut que j'y travaille quelques jours encore. J'étais justement en train de choisir les yeux. » Et il me montrait une boîte pleine de cornées et de pupilles de verre, comme si le bourreau de sainte Lucie avait recueilli les reliques de sa carrière. « Ce n'est pas toujours aussi facile qu'avec les insectes, où il suffit d'une boîte et d'une épingle. Les invertébrés, par exemple, il faut les traiter avec de la formaline. »

J'en sentais l'odeur de morgue. « Ce doit être un travail passionnant », dis-je. Et en même temps je songeais à la chose vivante qui palpitait dans le ventre de Lia. Une pensée glaciale m'assaillit : si la Chose mourait, me dis-je, je veux l'enterrer de mes propres mains, qu'elle nourrisse tous les vers du sous-sol et engraisse la terre. Ainsi seulement je la sentirais vivante...

Je me ressaisis, parce que Salon était en train de parler et il tirait à lui une étrange créature perchée sur une de ses étagères. Elle devait être longue d'une trentaine de centimètres et c'était certainement un dragon, un reptile aux grandes ailes noires et membraneuses, avec une crête de coq et la gueule grande ouverte hérissée de minuscules dents en forme de scie. « Beau, hein? Une composition à moi. J'ai utilisé une salamandre, une chauve-souris, les écailles d'un serpent... Un dragon du sous-sol. Je me suis inspiré de ça... » Il me montra sur une autre table un gros volume in-folio, à la reliure de parchemin ancien, avec des lacets de cuir. « Il m'a coûté les yeux de la tête, je ne suis pas un bibliophile, mais celui-ci je voulais l'avoir. C'est le Mundus Subterraneus d'Athanasius Kircher, première édition, 1665. Voici le dragon. Le même, ne trouvez-vous pas ? Il vit dans les anfractuosités des volcans, disait ce bon jésuite, qui savait tout, du connu, de l'inconnu et de l'inexistant...

– Vous pensez toujours aux souterrains », dis-je, me souvenant de notre conversation à Munich et des phrases que j'avais saisies à travers l'oreille de Denys.

Il ouvrit le volume à une autre page : il y avait une image du globe qui apparaissait comme un organe anatomique tumescent et noir, traversé par un réseau arachnéen de veines luminescentes, serpentines et flamboyantes. « Si Kircher avait raison, il y a plus de sentiers dans le cœur de la terre qu'il n'en existe à sa surface. Si quelque chose arrive dans la nature, cela vient de la chaleur qui fumige là-dessous... » Moi je pensais à l'œuvre au noir, au ventre de Lia, à la Chose qui cherchait à jaillir de son doux volcan.

« ... et si quelque chose arrive dans le monde des hommes, c'est là-dessous que ça se trame.

– C'est le père Kircher qui le dit ?

– Non, lui s'occupe de la nature, seulement... Mais il est singulier que la seconde partie de ce livre soit sur l'alchimie et les alchimistes et que précisément ici, vous voyez, à ce point-là, il y ait une attaque contre les Rose-Croix. Pourquoi attaque-t-il les Rose-Croix dans un livre sur le monde souterrain ? Il en savait long, notre jésuite, il savait que les derniers Templiers s'étaient réfugiés dans le royaume souterrain d'Agarttha...

– Et ils y sont encore, paraît-il, hasardai-je.

– Ils y sont encore, dit Salon. Pas à Agarttha, dans d'autres boyaux. Peut-être sous nos pieds. A présent, Milan aussi a son métro. Qui l'a voulu ? Qui a dirigé les travaux de creusement ?

– Je dirai, des ingénieurs spécialisés.

– Voilà, cachez-vous les yeux des deux mains. Et en attendant, vous publiez des livres d'on ne sait trop qui, dans votre maison d'édition. Vous avez combien de juifs parmi vos auteurs ?

– Nous ne demandons pas de fiches génétiques aux auteurs, répondis-je d'un ton sec.

– N'allez pas me croire antisémite. Certains de mes meilleurs amis sont juifs. Je pensais à une certaine sorte de juifs...

– Lesquels ?

– Je sais de quoi je veux parler... »

– 79 –

Il ouvrit son coffret. Dans un désordre indescriptible s'y trouvaient des faux cols, des caoutchoucs, des ustensiles de ménage, des insignes de diverses écoles techniques, même le chiffre de l'Impératrice Alexandra Feodorovna et la croix de la Légion d'honneur. Sur tous ces objets son hallucination lui montrait le sceau de l'Antéchrist, sous l'aspect d'un triangle ou de deux triangles croisés.

Alexandre CHAYLA, « Serge A. Nilus et les Protocoles », La Tribune juive, 14 mai 1921, p. 3.

« Voyez-vous, ajouta-t-il, je suis né à Moscou. Ce fut précisément en Russie, quand j'étais jeune, que parurent des documents secrets juifs où l'on disait en lettres claires et nettes que, pour assujettir les gouvernements, il faut travailler dans le sous-sol. Écoutez. » Il prit un petit carnet où il avait recopié à la main des citations : « " A cette époque, toutes les villes auront des chemins de fer métropolitains et des passages souterrains : c'est à partir d'eux que nous ferons sauter en l'air toutes les villes du monde. " Protocoles des Anciens Sages de Sion, document numéro neuf ! »

Il me vint à l'esprit que la collection de vertèbres, la boîte remplie d'yeux, les peaux qu'il tendait sur les armatures, tout cela venait d'un camp d'extermination. Mais non, j'avais affaire à un vieux nostalgique, qui traînait avec lui des vieux souvenirs de l'antisémitisme russe.

« Si je comprends bien, il existe un conventicule de juifs, pas tous, qui complote quelque chose. Mais pourquoi dans les souterrains ?

– Cela me semble évident ! Qui complote, s'il complote, complote dessous, pas à la lumière du jour. Tout le monde sait ça depuis la nuit des temps. La domination du monde signifie la domination de ce qui se trouve dessous. Des courants souterrains. »

Je me souvins d'une question d'Agliè dans son cabinet, et des druidesses dans le Piémont, qui évoquaient les courants telluriques.

« Pourquoi les Celtes creusaient-ils des sanctuaires dans le coeur de la terre, desservis par des galeries qui communiquaient avec un puits sacré ? continuait Salon. Le puits s'enfonçait dans des couches radioactives, c'est connu. Comment est construite Glanstonbury ? Et il ne s'agit pas peut-être de l'île d'Avalon, d'où prend son origine le mythe du Graal ? Et qui invente le Graal, si ce n'est un Juif ? »

De nouveau le Graal, bonté divine. Mais quel Graal, il n'y a qu'un seul Graal, c'est ma Chose, en contact avec les couches radioactives de l'utérus de Lia, et qui peut-être à présent navigue, heureuse, vers la bouche du puits, peut-être s'apprête à sortir et moi je reste là au milieu de ces hibous empaillés, cent morts et un qui fait semblant d'être vivant.

« Toutes les cathédrales sont construites là où les Celtes avaient leurs menhirs. Pourquoi plantaient-ils des pierres dans le sol, avec tout ce que cela leur coûtait de peine ?

– Et pourquoi les Égyptiens se fatiguaient-ils tant à élever leurs pyramides ?

– Justement. Antennes, thermomètres, sondes, des aiguilles comme celles des médecins chinois, plantés où le corps réagit, dans les points nodaux. Au centre de la terre, il y a un noyau de fusion, quelque chose de semblable au soleil, et même un véritable soleil autour duquel tourne quelque chose, sur des trajectoires différentes. Des orbites de courants telluriques. Les Celtes savaient où ils étaient et comment les dominer. Et Dante, et Dante ? Qu'est-ce qu'il veut nous raconter avec l'histoire de sa descente dans les profondeurs ? Vous me comprenez, cher ami ? »

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