Emily Brontë - Les Hauts De Hurle-Vent
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– Eh bien! Nelly, dit-il en entrant à cheval dans la cour un matin, trop tôt pour que je ne fusse pas alarmée par un soudain pressentiment de mauvaises nouvelles, c’est à votre tour et au mien d’être en deuil à présent. Devinez qui nous a faussé compagnie cette fois.
– Qui? demandai-je tout émue.
– Allons! devinez! répondit-il en mettant pied à terre et attachant les rênes à un crochet près de la porte. Et préparez le coin de votre tablier: je suis certain que vous allez en avoir besoin.
– Pas Mr Heathcliff, bien sûr? m’écriai-je.
– Quoi, vous auriez des larmes pour lui? Non, Heathcliff est un gaillard jeune et vigoureux; il a l’air plus florissant que jamais, aujourd’hui. Je viens de le voir. Il reprend vite des chairs depuis qu’il est débarrassé de sa moitié.
– Qui est-ce alors, Mr Kenneth! répétai-je avec impatience.
– Hindley Earnshaw! Votre vieil ami Hindley, et mon méchant compère; quoique depuis longtemps il soit devenu trop fantasque pour moi. Là! je disais bien qu’il allait y avoir des larmes. Mais consolez-vous! Il est mort fidèle à son personnage: ivre comme un lord. Pauvre garçon! j’ai de la peine moi aussi. On regrette toujours un vieux compagnon, malgré tout; bien que celui-là fût capable des pires malices qui se puissent imaginer et qu’il m’ait joué plus d’un vilain tour. Il avait à peine vingt-sept ans, il me semble; c’est juste votre âge. Qui aurait cru que vous étiez nés la même année?
J’avoue que ce coup fut plus dur pour moi que n’avait été celui de la mort de Mrs Linton; d’anciens souvenirs assiégeaient mon cœur. Je m’assis sous le porche, je pleurai comme pour un parent et je priai le docteur de se faire introduire auprès de mon maître par un autre serviteur. Je ne pouvais m’empêcher de ressasser cette question: sa mort a-t-elle été naturelle? Quoi que je fisse, cette idée me harcelait; j’en étais si obsédée que je résolus de demander la permission d’aller à Hurle-Vent pour aider à remplir les derniers devoirs envers le défunt. Mr Linton n’y consentit qu’avec beaucoup de difficulté. Mais je plaidai éloquemment l’abandon où le corps de son beau-frère devait se trouver, je fis valoir que mon ancien maître et frère de lait avait autant que lui droit à mes services. De plus, je lui rappelai que le petit Hareton était le neveu de sa femme, qu’en l’absence de parents plus proches il devait lui servir de tuteur; qu’il fallait qu’il s’enquît de l’état de la succession et qu’il examinât les affaires de son beau-frère. Il était incapable de s’occuper de tout cela à ce moment-là, mais il me chargea d’en parler à son homme d’affaires; enfin, il me permit de partir.
Son homme d’affaires avait été également celui d’Earnshaw. Je passai au village et le priai de m’accompagner. Il secoua la tête et conseilla de laisser faire Heathcliff, affirmant que, si la vérité était connue, on découvrirait que Hareton n’était guère plus qu’un mendiant.
– Son père est mort endetté, ajouta-t-il; toute la propriété est hypothéquée, et la seule chance qui reste à l’héritier naturel est de trouver une occasion d’éveiller quelque intérêt dans le cœur de son créancier, afin que celui-ci soit amené à le ménager.
Quand je parvins à Hurle-Vent, j’expliquai que j’étais venue pour veiller à ce que tout se passât décemment. Joseph, qui avait l’air d’avoir assez de chagrin, exprima sa satisfaction de ma présence. Mr Heathcliff dit qu’il ne voyait pas qu’on eût besoin de moi, mais que je pouvais rester et régler les dispositions des obsèques, si je voulais.
– En bonne justice, observa-t-il, le corps de ce fou devrait être inhumé à la croisée des routes, sans cérémonie d’aucune sorte [13]. Il m’est arrivé de le quitter pendant dix minutes hier après-midi; il en a profité pour verrouiller les deux portes de la salle afin de m’empêcher d’entrer et il a passé la nuit à s’enivrer à mort de propos délibéré. Nous avons fait irruption ce matin, en l’entendant ronfler comme un cheval. Il était là, étendu sur le banc: on aurait pu l’écorcher et le scalper sans le réveiller. J’ai envoyé chercher Kenneth, qui est venu, mais pas avant que la brute fût changée en charogne: il était mort, froid et roide. Ainsi vous conviendrez qu’il n’y avait pas lieu de faire beaucoup d’histoires à son sujet.
Le vieux domestique confirma ces dires, mais grommela:
– J’aurions mieux aimé qu’y soye été queri le docteur lui-même! J’aurions soigné l’maître mieux qu’lui… et y n’était point mort quand j’sons parti, mais point du tout!
J’insistai pour que les funérailles fussent convenables. Mr Heathcliff me dit que je pouvais agir à ma guise; cependant il me pria de ne pas oublier qu’en toute cette affaire c’était de sa poche que sortait l’argent. Son attitude resta froide, indifférente, n’indiquant ni joie ni chagrin; si l’on pouvait y lire quelque chose, c’était la cruelle satisfaction d’avoir réussi une besogne difficile. Je remarquai cependant une fois sur sa figure une expression qui ressemblait à de l’exultation: ce fut à l’instant que le cercueil sortit de la maison. Il eut l’hypocrisie de se mettre en deuil. Avant de suivre le convoi avec Hareton, il fit monter sur la table le malheureux enfant et murmura, avec une singulière jouissance:
– Maintenant, mon petit gars, tu es à moi! Et nous verrons bien si un arbre ne pousse pas aussi tordu qu’un autre quand le même vent les courbe!
Le naïf petit être écouta ces paroles avec plaisir; il jouait avec les moustaches de Heathcliff et lui tapotait la joue. Mais moi, je compris ce qu’il voulait dire et j’observai sèchement:
– Cet enfant doit retourner avec moi à Thrushcross Grange, monsieur. Il n’y a rien au monde qui vous appartienne moins que lui.
– Linton l’a-t-il dit? demanda-t-il.
– Sans doute… il m’a ordonné de le ramener, répondis-je.
– Bien, dit le coquin, nous ne discuterons pas cette question pour le moment. Mais j’ai envie de m’essayer à élever un enfant. Par conséquent, vous déclarerez à votre maître que, s’il cherche à m’enlever celui-ci, je me verrai obligé de le remplacer par le mien. Je ne m’engage pas à laisser partir Hareton sans contestation; mais je vous certifie que je ferai venir l’autre. N’oubliez pas de le lui dire.
Cette menace suffisait à nous lier les mains. J’en fis part en revenant à Edgar Linton qui, s’étant peu intéressé à la question dès le début, ne parla plus d’intervenir. Je ne crois d’ailleurs pas qu’il eût pu le faire utilement, s’il en avait jamais eu la volonté.
L’hôte était maintenant le maître à Hurle-Vent. Sa possession était solide et il prouva à l’attorney [14], qui, à son tour, le prouva à Mr Linton, qu’Earnshaw avait hypothéqué jusqu’à son dernier mètre de terrain pour avoir de quoi subvenir à sa passion du jeu; et lui, Heathcliff, était le prêteur. C’est ainsi que Hareton, qui devrait être aujourd’hui le premier propriétaire du pays, a été réduit à un état de complète dépendance de l’ennemi invétéré de son père, et qu’il vit dans sa propre maison comme un domestique, sauf qu’il n’a même pas l’avantage de toucher des gages: tout à fait incapable de se faire rendre droit, parce qu’il est sans aucun ami et qu’il ignore le tort dont il est victime.
CHAPITRE XVIII
Les douze années qui suivirent cette lugubre période, continua Mrs Dean, furent les plus heureuses de ma vie. Mes plus grands soucis, durant ce laps de temps, furent causés par les légères indispositions que notre petite Catherine dut subir comme tous les enfants, riches ou pauvres. Du reste, après les six premiers mois, elle poussa comme un jeune mélèze, et commença de marcher et de parler à sa manière avant que la bruyère eût fleuri pour la seconde fois sur la tombe de Mrs Linton. C’était la créature la plus séduisante qui eût jamais apporté un rayon de soleil dans une maison désolée: une réelle beauté de figure, avec les beaux yeux noirs des Earnshaw, mais le teint clair, les traits délicats, les cheveux dorés et bouclés des Linton. Son humeur était vive, mais sans rudesse, et tempérée par un cœur sensible et ardent à l’excès dans ses affections. Cette aptitude à se donner tout entière me rappelait sa mère. Elle ne lui ressemblait pourtant pas, car elle savait être douce comme une colombe, elle avait une voix caressante et une expression pensive; sa colère n’était jamais furieuse, son amour jamais violent, mais profond et tendre. Néanmoins, il faut le reconnaître, elle avait des défauts qui gâtaient ses dons: une tendance à être impertinente, par exemple, et l’entêtement qu’acquièrent infailliblement les enfants gâtés, que leur caractère soit bon ou mauvais. S’il arrivait qu’un domestique fît quelque chose qui lui déplût, c’était toujours: «Je le dirai à papa». Et si son père la réprimandait, fût-ce simplement du regard, on aurait cru que c’était pour elle une affaire à lui briser le cœur: je ne crois pas qu’il lui ait jamais adressé une parole dure. Il s’était chargé entièrement de son éducation et il y trouvait un amusement. Par bonheur la curiosité et une intelligence vive faisaient d’elle une bonne élève. Elle apprenait vite et avec ardeur et elle fit honneur à son maître. Jusqu’à l’âge de treize ans, elle n’était pas une fois sortie seule de l’enceinte du parc. En de rares occasions, Mr Linton l’emmenait avec lui à un mille, ou à peu près, au dehors; mais il ne la confiait jamais à personne d’autre. Le nom de Gimmerton ne représentait rien à son esprit; la chapelle était, à l’exception de sa propre demeure, le seul bâtiment dont elle eût approché et où elle fût entrée. Les Hauts de Hurle-Vent et Mr Heathcliff n’existaient pas pour elle. Elle vivait parfaitement recluse et, en apparence, parfaitement satisfaite. Parfois, cependant, quand elle regardait la campagne par la fenêtre de sa chambre, elle demandait:
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