Hier soir, je suis restée assise dans mon coin, à lire quelques vieux livres jusque vers minuit. Il me paraissait tellement sinistre de remonter dans ma chambre, avec cette neige furieuse qui tourbillonnait dehors, et mes pensées qui retournaient toujours au cimetière et à la tombe fraîchement creusée! J’osais à peine lever les yeux de la page placée devant moi, tant cette triste image en prenait vite la place. Hindley était assis en face de moi, la tête appuyée sur sa main; peut-être méditait-il sur le même sujet. Il avait cessé de boire avant d’avoir perdu la raison et n’avait ni bougé ni parlé depuis deux ou trois heures. On n’entendait dans la maison rien d’autre que les hurlements du vent, qui secouait les fenêtres de temps en temps, le faible crépitement des charbons et le bruit sec de mes mouchettes quand il m’arrivait de raccourcir la mèche de la chandelle. Hareton et Joseph étaient dans leur lit, profondément endormis sans doute. C’était triste, très triste. Tout en lisant, je soupirais, car il semblait que toute joie eût disparu du monde pour n’y jamais revenir.
Ce pénible silence fut enfin rompu par le bruit du loquet de la cuisine. Heathcliff était revenu de sa veillée plus tôt que d’habitude, à cause de la tempête soudaine, je suppose. La porte était verrouillée et nous l’entendîmes faire le tour pour entrer par une autre. Je me levai et l’expression de mes sentiments me vint aux lèvres malgré moi. Hindley, qui tenait les yeux fixés sur la porte, se retourna et me regarda.
– Je vais le laisser dehors cinq minutes, s’écria-t-il. Vous n’y voyez pas d’objection?
– Non, vous pouvez même le laisser dehors toute la nuit, répondis-je. N’hésitez pas! Mettez la clef dans la serrure et tirez les verrous.
Earnshaw obéit avant que son hôte eût atteint le devant de la maison. Puis il avança sa chaise de l’autre côté de ma table et se pencha, cherchant dans mes yeux de la sympathie pour la haine brûlante qui jaillissait des siens. Comme il avait l’aspect et les sentiments d’un assassin, ce n’est pas exactement ce qu’il y trouva; mais ce qu’il y découvrit suffit pour l’encourager à parler.
– Vous et moi, dit-il, avons l’un et l’autre un grand compte à régler avec cet homme! Si nous n’étions lâches ni l’un ni l’autre, nous pourrions nous unir pour en finir. Êtes-vous aussi faible que votre frère? Endurerez-vous tout jusqu’au bout, sans jamais essayer de le lui faire payer?
– Je suis lasse maintenant d’endurer, répondis-je, et je serais heureuse de trouver une vengeance qui ne retombât pas sur moi-même. Mais la traîtrise et la violence sont des lances à deux pointes; elles blessent ceux qui y ont recours plus grièvement que leurs ennemis.
– La traîtrise et la violence sont la juste récompense de la traîtrise et de la violence! s’écria Hindley. Mrs Heathcliff, je ne vous demande que de rester immobile et muette. En êtes-vous capable, dites? Je suis sûr que vous auriez autant de plaisir que moi à assister à la fin de l’existence de ce démon. C’est la mort qui vous attend si vous ne prenez pas les devants, et pour moi c’est la ruine. Le diable emporte cet infernal coquin! Il frappe à la porte comme s’il était déjà le maître ici! Promettez-moi de vous taire, et avant que l’horloge sonne – il est une heure moins trois minutes – vous serez délivrée!
Il tira de sa poitrine l’arme que je vous ai décrite dans ma lettre et essaya d’éteindre la chandelle. Je parvins à la lui arracher et lui saisis le bras.
– Je ne me tairai pas; vous ne le toucherez pas. Laissez la porte fermée et restez tranquille!
– Non! ma résolution est prise et, pardieu! je l’exécuterai, cria ce forcené. Je vous rendrai service malgré vous et justice sera faite à Hareton. Il est inutile de vous mettre martel en tête pour me tirer d’affaire ensuite. Catherine n’est plus là. Pas un être vivant ne me regretterait ni ne rougirait de moi si je me coupais la gorge en ce moment… il est temps de faire une fin!
Autant eût valu lutter avec un ours ou raisonner avec un fou. La seule ressource qui me restât était de courir à la fenêtre et d’avertir la victime désignée du sort qui l’attendait.
– Vous feriez mieux de chercher refuge ailleurs cette nuit, m’écriai-je d’un ton plutôt triomphant. Mr Earnshaw est décidé à vous brûler la cervelle si vous persistez à essayer d’entrer.
– Vous feriez mieux d’ouvrir la porte, espèce de…, répondit-il en m’appliquant une épithète élégante que je préfère ne pas répéter.
– Je ne me mêlerai de rien, répliquai-je à mon tour. Entrez et faites-vous tuer si cela vous convient. J’ai fait mon devoir.
Là-dessus, je fermai la fenêtre et repris ma place au coin du feu. J’avais trop peu d’hypocrisie à ma disposition pour feindre d’être inquiète du danger qui le menaçait. Earnshaw m’accabla de jurons, affirmant que j’aimais encore le scélérat et me prodiguant toutes sortes d’insultes pour ma couardise. Quant à moi, dans le secret de mon cœur (et ma conscience ne me l’a jamais reproché), je pensais que ce serait pour lui une vraie bénédiction si Heathcliff le délivrait de sa misère; et que ce n’en serait pas une moindre pour moi-même s’il envoyait Heathcliff dans la demeure qui lui convient. Comme j’étais plongée dans ces réflexions, un coup que lança ce dernier dans la croisée derrière moi la fit tomber avec fracas, et dans l’encadrement apparut son visage sombre d’où jaillit un éclair sinistre. Les montants étaient trop rapprochés pour permettre à ses épaules de suivre, et je souris, exultant de me croire en sûreté. Ses cheveux et ses vêtements étaient blancs de neige et ses dents aiguës de cannibale, qui se montraient sous l’effet du froid et de la rage, brillaient dans l’obscurité.
– Isabelle, laissez-moi entrer, ou je vous en ferai repentir, «grogna-t-il», comme dit Joseph.
– Je ne puis pas commettre un meurtre, répondis-je. Mr Hindley est en sentinelle avec un couteau et un pistolet chargé.
– Faites-moi entrer par la porte de la cuisine.
– Hindley y sera avant moi, répliquai-je. Quel pauvre amour est le vôtre, qui ne peut supporter une averse de neige! Vous nous avez laissés en paix dans nos lits aussi longtemps qu’a brillé une lune d’été, mais au premier retour offensif de l’hiver il faut que vous couriez vous mettre à l’abri! Heathcliff, à votre place, j’irais m’étendre sur sa tombe et y mourir comme un chien fidèle. Le monde assurément ne vaut plus pour vous la peine d’y vivre, je pense. Vous m’aviez pénétrée de la conviction bien nette que Catherine était toute la joie de votre existence: je ne peux pas croire que vous songiez à survivre à sa perte.
– Il est là, n’est-ce pas? s’écria Hindley en se précipitant vers l’ouverture. Si j’arrive à passer le bras dehors, je peux l’atteindre!
Je crains, Hélène, que vous ne me considériez comme foncièrement mauvaise; mais vous ne savez pas tout, aussi ne vous hâtez pas de juger. Je n’aurais pour rien au monde aidé ou encouragé un attentat, même sur lui. Mais il m’était impossible de ne pas souhaiter qu’il fût mort. Aussi fus-je terriblement désappointée, et épouvantée, à la pensée des conséquences de mes railleries, quand il se jeta sur l’arme d’Earnshaw et la lui arracha des mains.
Le coup partit et le couteau, projeté en arrière, s’enfonça dans le poignet de son possesseur. Heathcliff l’en retira brutalement, en déchirant les chairs, et le jeta tout sanglant dans sa poche. Puis il prit une pierre, abattit le montant qui séparait deux fenêtres et sauta dans la pièce. Son adversaire était tombé sans connaissance sous l’effet de la violente douleur et du flot de sang qui jaillissait d’une artère ou d’une grosse veine. Le misérable le frappa à coups de pied, lui heurta la tête à plusieurs reprises sur les dalles, en me retenant d’une main pendant ce temps-là pour m’empêcher d’aller appeler Joseph. Il fit preuve d’un empire surhumain sur soi-même en s’abstenant de l’achever complètement; enfin, à bout de souffle, il s’arrêta et tira le corps en apparence inanimé jusque sur le banc. Il déchira alors la manche de la veste d’Earnshaw et pansa la blessure avec une rudesse brutale, crachant et jurant pendant l’opération avec autant d’énergie qu’il en avait mis auparavant à le piétiner. Redevenue libre, je ne perdis pas de temps pour aller chercher le vieux serviteur qui, ayant fini par comprendre le sens de mon récit précipité, accourut en bas, haletant, en descendant les marches quatre à quatre.
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