La «chambre» était une espèce de débarras qui empoisonnait le malt et le grain; différents sacs pleins de ces denrées étaient empilés tout autour, laissant un large espace libre au milieu.
– Voyons! m’écriai-je en le regardant d’un air furieux, ce n’est pas là un endroit pour passer la nuit. Je désire voir ma chambre à coucher.
– Chambre à coucher! répéta-t-il sur un ton moqueur. Vous avez vu toutes les chambres à coucher qu’y a ici… v’la la mienne!
Il me désigna un second galetas, qui ne différait du premier que parce que les murs y étaient plus nus et qu’il s’y trouvait un grand lit bas, sans rideaux, avec un couvre-pied indigo à un bout.
– Qu’ai-je à faire de la vôtre? répliquai-je. Je suppose que Mr Heathcliff ne loge pas sous les toits, n’est-ce pas?
– Oh! c’est la chambre de M’sieu Heathcliff que vous d’sirez? s’écria-t-il comme s’il faisait une découverte. Vous pouviez donc point l’dire tout dret? J’vous aurions expliqué, sans m’donner tant d’peine, qu’c’est tout justement la seule que vous n’puissiez point voir… y la tient toujours fermée à clef et personne y entre jamais qu’lui.
– Voilà une jolie maison, Joseph, ne pus-je m’empêcher d’observer, et d’agréables habitants. Je crois que l’essence concentrée de toute la folie qu’il y a dans le monde s’est logée dans ma cervelle le jour que j’ai lié mon sort au leur! Quoi qu’il en soit, ce n’est pas la question pour le moment… il y a d’autres chambres. Pour l’amour du ciel, dépêchez-vous et laissez-moi m’installer quelque part.
Il ne répondit pas à cette adjuration. Il se borna à redescendre péniblement et d’un air bourru les degrés de bois et à s’arrêter devant une pièce qu’à la qualité supérieure de son ameublement je jugeai devoir être la meilleure de la maison. Il y avait un tapis: un bon tapis, mais le dessin en était caché sous une couche de poussière; une cheminée tendue de papier tailladé qui tombait en lambeaux; un beau lit de chêne avec de grands rideaux rouges d’une étoffe d’un certain prix, de fabrication moderne, mais qui avaient manifestement été mis à rude épreuve. Les bandes du haut, arrachées de leurs anneaux, pendaient en festonnant, et la tige de fer qui les supportait était courbée en arc d’un côté, laissant la draperie traîner sur le plancher. Les chaises aussi étaient endommagées, beaucoup d’entre elles sérieusement; de profondes entailles dégradaient les panneaux des murs. J’essayais de me décider à entrer dans cette pièce et à en prendre possession, quand mon imbécile de guide annonça: «C’t ici la chambre du maître». Pendant ce temps mon souper était refroidi, mon appétit enfui et ma patience épuisée. J’insistai pour avoir sur-le-champ un lieu de refuge et les moyens de me reposer.
– Mais où diable? commença le religieux vieillard. Le Seigneur nous bénisse! Le Seigneur nous pardonne! Où diable c’est-y qu’vous voulez aller? Vous êtes lassante, à la fin des fins! Vous avez tout vu, excepté l’petit bout d’chambre de Hareton. Y en a pus d’autre dans la maison.
J’étais si irritée que je lançai à terre mon plateau avec tout ce qui était dessus; puis je m’assis sur le haut de l’escalier, me cachai le visage dans les mains et pleurai.
– Ah! ah! s’écria Joseph. Ben fait, Miss Cathy! ben fait, Miss Cathy! Eh ben! l’maître y va trébucher dans c’te vaisselle cassée; et alors nous entendrons quéqu’chose; nous verrons c’qui s’passera. Que stupide folie! Vous mériteriez d’être en pénitence jusqu’à la Noël, pour j’ter ainsi à vos pieds les précieux dons de Dieu dans vos rages insensées! Mais je m’trompions fort, on vous n’montrerez point c’te énergie-là longtemps. Pensez-vous que Heathcliff y va supporter ces jolies manières? J’voudrions qu’y vous y prenne, à ce p’tit jeu-là. Oui, je l’voudrions.
Là-dessus, il redescendit à sa tanière en grognant et emporta la chandelle avec lui; je restai dans l’obscurité. La réflexion qui succéda à ma sotte action me força de reconnaître la nécessité de faire taire mon orgueil, d’étouffer ma colère et de me hâter d’en faire disparaître les traces. Une aide inattendue se présenta tout à coup sous forme de Throttler, que je reconnus maintenant pour le fils de notre vieux Skulker: il avait passé ses premiers mois à la Grange et avait été donné par mon père à Mr Hindley. Je crois qu’il me reconnut aussi. Il frotta son nez contre le mien en manière de salut, puis se hâta de dévorer le porridge, pendant que je tâtonnais de marche en marche, ramassant les débris de faïence et essuyant les éclaboussures de lait sur la rampe avec mon mouchoir. Nos travaux étaient à peine terminés que j’entendis le pas d’Earnshaw dans le corridor. Mon aide baissa la queue et se colla contre le mur; je me glissai dans l’encoignure de la porte la plus proche. Les efforts du chien pour éviter son maître n’eurent pas de succès, comme me l’apprirent un bruit de pas précipités et un hurlement prolongé et pitoyable. J’eus plus de chance: il passa, entra dans sa chambre et ferma la porte. Aussitôt après, Joseph monta avec Hareton pour le mettre au lit. J’avais trouvé un refuge dans la chambre de Hareton et le vieillard, en me voyant, dit:
– Y a d’la place pour vous et vot’orgueil, à présent, que j’pensions, dans la salle. Elle est vide. Vous pouvez l’avoir tout entière à vous, et à Celui qu’est toujours là en tiers, et en ben mauvaise compagnie!
Je profitai avec empressement de l’avis; et, à l’instant même où je me jetais sur une chaise, près du feu, ma tête s’inclina et je m’endormis. Mon sommeil fut profond et doux, mais il prit fin beaucoup trop tôt. Mr Heathcliff me réveilla. Il venait de rentrer et me demandait, de sa manière charmante, ce que je faisais là. Je lui expliquai que, si j’étais encore debout si tard, c’est qu’il avait la clef de notre chambre dans sa poche. L’adjectif notre l’offensa mortellement. Il jura que sa chambre n’était pas et ne serait jamais la mienne et qu’il… mais je ne veux pas reproduire son langage ni décrire sa conduite habituelle: il est ingénieux et inlassable quand il s’agit de s’attirer mon horreur! L’étonnement qu’il me cause parfois est tel que ma frayeur en est étouffée; pourtant, je vous assure, un tigre ou un serpent venimeux ne pourraient m’inspirer une terreur égale à celle qu’il fait naître en moi. Il me mit au courant de la maladie de Catherine, accusa mon frère d’en être cause et me promit qu’il me ferait souffrir à la place d’Edgar, jusqu’à ce qu’il puisse mettre la main sur lui.
Je le hais… je suis bien misérable…j’ai été folle! Gardez-vous de souffler mot de tout cela à la Grange Je vous attendrai chaque jour… ne trompez pas mon attente!
ISABELLE.
Dès que j’eus fini de lire cette lettre, j’allai trouver le maître. Je lui annonçai que sa sœur était arrivée à Hurle-Vent, qu’elle m’avait écrit pour me faire part du chagrin que lui causait l’état de Mrs Linton et de son ardent désir de le voir; j’ajoutai qu’elle souhaitait qu’il voulût bien lui faire parvenir aussitôt que possible un gage de pardon, par mon entremise.
– De pardon! dit Linton. Je n’ai rien à lui pardonner, Hélène. Vous pouvez aller à Hurle-Vent cette après-midi, si vous voulez, et lui dire que je ne suis pas irrité, mais affligé de l’avoir perdue; d’autant plus que je ne puis croire qu’elle soit jamais heureuse. Il ne saurait cependant être question pour moi d’aller la voir; nous sommes séparés pour toujours. Si elle veut réellement m’obliger, qu’elle persuade le coquin qu’elle a épousé de quitter le pays.
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