Emily Brontë - Les Hauts De Hurle-Vent

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Les Hauts de Hurle-vent sont des terres situées au sommet d'une colline et balayées par les vents du nord. La famille Earnshaw y vivait, heureuse, jusqu'à ce qu'en 1771, M. Earnshaw adopte un jeune bohémien de 6 ans, Heathcliff. Ce dernier va attirer le malheur sur cette famille. Dès le début, Hindley, le fils de Earnshaw éprouve une profonde haine pour cet intrus. À la mort de son vieux bienfaiteur, Heathcliff doit subir la rancoeur de Hindley, devenu maître du domaine. Humilié par sa condition subalterne, Heathcliff, qui pourtant aime passionnément Catherine, la soeur de Hindley, jure de se venger. Sa fureur est décuplée lorsque Catherine, au tempérament aussi passionné que le sien, épouse le riche Edgar Linton…

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Je restai longtemps assise à méditer tristement. L’horloge sonna huit heures, puis neuf heures; mon compagnon continuait à marcher de long en large, la tête inclinée sur la poitrine, dans le plus complet mutisme, sauf les grognements ou les violentes exclamations qui s’échappaient de temps à autre de ses lèvres. J’écoutais, dans l’espoir de découvrir une voix de femme dans la maison, et me laissais assaillir, en attendant, par de cruels regrets et de lugubres prévisions, qui, à la fin, m’arrachèrent des soupirs et des pleurs que je ne pus réprimer. Je ne m’aperçus que ma douleur était si manifeste que quand Earnshaw, dans sa lente promenade, s’arrêta en face de moi et me jeta un regard de surprise. Profitant de l’attention qu’il m’accordait à nouveau, je m’écriai:

– Je suis fatiguée de mon voyage et voudrais aller me coucher. Où est la servante? Conduisez-moi à elle, puisqu’elle ne vient pas.

– Il n’y en a pas. Il faudra que vous fassiez votre service vous-même.

– Où dois-je coucher, alors? sanglotai-je. J’avais perdu tout amour-propre, accablée que j’étais de fatigue et de misère.

– Joseph vous montrera la chambre de Heathcliff. Ouvrez cette porte… il est là.

J’allais obéir, mais il m’arrêta tout à coup et ajouta sur le ton le plus singulier:

– Ayez l’obligeance de tourner votre clef et de tirer votre verrou… n’y manquez pas!

– Bien, dis-je. Mais pourquoi, Mr Earnshaw?

Je n’aimais pas beaucoup l’idée de m’enfermer volontairement avec Heathcliff.

– Regardez, répondit-il en tirant de son gilet un pistolet de fabrication curieuse, avec un couteau à ressort à deux tranchants fixé au canon. Voilà une grande tentation pour un homme au désespoir, n’est-il pas vrai? Je ne puis m’empêcher de monter toutes les nuits avec cette arme et d’essayer d’entrer chez lui. Si jamais je trouve sa porte ouverte, il est perdu! Je n’y manque pas une fois, même si une minute avant je me suis remémoré mille raisons qui devraient me retenir. Il faut que ce soit quelque démon qui me pousse à déjouer mes propres desseins en le tuant. Combattez ce démon pour l’amour de lui aussi longtemps que vous pourrez: quand l’heure sera venue, tous les anges du ciel ne le sauveraient pas!

Je considérai l’arme avec attention. Une idée affreuse me frappa: quelle ne serait pas ma puissance, si je possédais un semblable instrument! Je le lui pris des mains et touchai la lame. Il parut surpris de l’expression qui passa sur mon visage pendant une brève seconde: ce n’était pas de l’horreur, c’était de la convoitise. Il m’arracha le pistolet jalousement, ferma le couteau et replaça le tout dans la poche où il était caché.

– Il m’est indifférent que vous le lui disiez, reprit-il. Mettez le sur ses gardes et veillez sur lui. Je vois que vous savez en quels termes nous sommes: le danger qu’il court ne vous étonne pas.

– Que vous a fait Heathcliff? demandai-je. Quels torts a-t-il eus envers vous, qui justifient cette haine effrayante? Ne serait-il pas plus sage de le prier de quitter la maison?

– Non! tonna Earnshaw. S’il fait mine de partir, c’est un homme mort. Persuadez-le d’essayer et vous commettrez un meurtre. Faut-il que je perde tout, sans aucune chance de rien regagner? Faut-il que Hareton soit un mendiant? Oh! damnation! Je veux reprendre mon bien; et je veux avoir son or aussi; et puis son sang; et l’enfer aura son âme! Il sera dix fois plus noir avec cet hôte-là qu’il ne l’a jamais été!

Vous m’avez mise au courant, Hélène, des manières de votre ancien maître. Il est évidemment au bord de la folie, du moins y était-il la nuit dernière. Je frissonnais de me sentir près de lui et je pensai qu’en comparaison la grossièreté morose du domestique était agréable. Il reprit sa marche pensive; je soulevai le loquet et m’échappai dans la cuisine. Joseph était penché sur le feu, surveillant une grande marmite qui se balançait au-dessus de l’âtre; un bol de bois plein de gruau d’avoine était posé sur le banc à côté. Le contenu de la marmite commençait à bouillir, et Joseph se tourna pour plonger la main dans le bol. Je conjecturai que ces préparatifs devaient être destinés à notre souper et, comme j’avais faim, je décidai qu’il fallait que le plat fût mangeable. Aussitôt, criant sur un ton aigu: «Je vais faire le porridge», je plaçai le récipient hors de son atteinte et, tout en retirant mon chapeau et mon amazone, je poursuivis:

– Mr Earnshaw m’a annoncé que j’aurais à me servir moi-même: je vais m’y mettre. Je n’ai pas l’intention de faire la dame parmi vous, car je craindrais de mourir de faim.

– Bon Dieu! murmura-t-il en s’asseyant et en passant la main sur ses bas à côtes depuis le genou jusqu’à la cheville. S’y faut qu’je r’cevions d’nouveaux ordres, juste quand c’est que j’viens d’m’habituer à deux maîtres, s’y faut qu’j’ayons eune maîtresse su’l’dos, il est grand temps que j’disparaissions. Je n’pensions point voir jamais l’jour qu’y m’faudrait quitter la vieille maison… mais j’croyons qu’il est ben proche!

Je ne pris pas garde à ces lamentations. Je me mis vivement à l’œuvre, en soupirant au souvenir de l’époque où tout cela n’aurait été qu’une joyeuse plaisanterie; mais je fus bien vite forcée de chasser cette réminiscence. L’image de mon bonheur passé me torturait, et plus je redoutais d’en évoquer l’apparition, plus vite tournait la spatule et plus vite les poignées de farine tombaient dans l’eau. Joseph contemplait ma manière de faire la cuisine avec une indignation croissante.

– V’là! s’écria-t-il. Hareton, t’auras point d’porridge ce soir; ce n’seront ren qu’des boulettes aussi grosses qu’mon poing. C’est çà! je jetterions d’dans le bol et tout le reste, si j’étions que d’vous. Allons, tirez l’écume et ça y sera. Pan! pan! C’est eune bénédiction que l’fond y soye point crevé!

C’était certainement un mets assez grossier, je l’avoue, quand il fut versé dans les assiettes. Il y en avait quatre préparées, et l’on avait apporté de la laiterie un pot de lait frais, dont Hareton se saisit; il se mit à boire en en répandant la moitié. Je protestai et voulus qu’il versât son lait dans sa tasse. Je déclarai que je ne pourrais pas goûter à un liquide aussi malproprement manipulé. Le vieux cynique jugea bon de se montrer très scandalisé de ce raffinement; il m’assura, à plusieurs reprises, que «l’gamin y m’valait ben», et qu’il était «aussi sain comme moi», s’étonnant que je pusse être si infatuée de ma personne. Pendant ce temps, le jeune vaurien continuait de téter et me regardait d’un air de défi tout en bavant dans le pot.

– Je prendrai mon souper dans une autre pièce, déclarai-je. N’avez-vous pas un endroit que vous appelez le petit salon?

– P’tit salon! répéta-t-il en ricanant. P’tit salon! Non, nous n’avons point de p’tits salons. Si not’compagnie n’vous plaît point, y a celle du maître; et si c’est qu’vous n’aimez point celle du maître, y a la nôtre.

– Alors je vais monter. Montrez-moi une chambre.

Je mis mon assiette sur un plateau et allai moi-même chercher encore un peu de lait. Le vieux drôle se leva en grognant beaucoup et me précéda dans l’escalier. Nous montâmes jusqu’au grenier. Il ouvrait une porte de temps à autre et regardait dans les pièces devant lesquelles nous passions.

– Vlà eune chambre, dit-il enfin en faisant tourner sur ses gonds une planche branlante. Elle est ben assez bonne pour y manger un peu d’porridge. Y a un tas d’grain dans l’coin, là, qu’est gentiment propre; si vous avez peur ed’salir vot’belle robe d’soie, étendez vot’mouchoir dessus.

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