Pendant un instant, j’ai détourné la tête, tant est puissante et cruelle l’alternative où je me débats, et dans le trou qui se creuse sans limites sous mes yeux, j’ai laissé perdre les doux bruits qu’elle faisait… Est-ce que je deviens fou? Non, c’est la vérité qui est folle.
De mon corps tout entier, de ma pensée tout entière, je surmonte ma défaillance charnelle, ma chair se tait et ne rêve plus, et par-dessus mes lourdes ruines, je commence à regarder.
Comme si elle avait pitié de moi, elle se rhabille, se recouvre toute.
Maintenant, elle a allumé la lampe. Elle a remis une robe; elle me cache tous les beaux secrets qu’elle cache à tous; elle est rentrée dans le deuil de sa pudeur.
Elle me donne encore quelques mouvements éparpillés. La voici qui se mesure la taille; elle se met un peu de rouge au bord de l’oreille, puis l’enlève; elle se sourit à la glace, de deux façons différentes, et même elle prend une pose désappointée, un instant. Elle invente mille petits mouvements inutiles et utiles… Elle découvre des gestes de coquetterie qui, comme les gestes de pudeur, revêtent une sorte de beauté austère d’être accomplis dans la solitude…
Puis, à l’instant où, prête et merveilleusement enclose, elle vient de se considérer d’un sublime coup d’œil suprême – de nouveau, nos regards se croisent.
Elle est appuyée d’une main sur la table où brille la lampe sans abat-jour… Sa figure et ses mains resplendissent et le rayonnement libre de la lampe baigne d’un éclat plus vif son menton, le tour de son visage, le dessous de ses yeux.
Je ne la reconnais plus, tandis qu’elle surgit de l’ombre avec ce masque de soleil; mais je n’ai jamais vu un mystère de si près… Je reste là, tout enveloppé de sa lumière, tout palpitant d’elle, tout bouleversé par sa présence nue, comme si j’avais ignoré jusque-là ce que c’est qu’une femme.
Ainsi que tout à l’heure, elle sourit avant que ses yeux se soient détachés de moi, et je sens la valeur extraordinaire de ce sourire et la richesse de cette figure…
Elle s’en va… Je l’admire, je la respecte, je l’adore; j’ai pour elle une sorte d’amour que rien de réel n’abîmera, et qui n’a aucune raison ni d’espérer, ni de finir. Non, en vérité, je ne savais pas ce que c’était qu’une femme.
Elle n’assista pas au dîner. Elle partit de la maison le lendemain.
Je la revis au moment où elle partit. Je me trouvais tout en bas de l’escalier, dans le demi-jour du vestibule, tandis qu’on s’empressait au-devant d’elle. Elle descendait; sa main si fine, gantée de blanc, sautelait sur la luisante rampe noire, comme un papillon. Son pied pointait en avant, petit et brillant. Elle me parut moins grande que la veille, mais elle était en tout semblable à ce qu’elle était la première fois que je l’aperçus. Sa bouche était si petite qu’il semblait qu’elle la rapetissait. Elle était vêtue en gris-perle, la robe gazouillante… Elle passait, elle s’en allait, elle s’évaporait, parfumée…
Elle m’avait effleuré; elle aurait pu me voir, à cet instant, mais naturellement, elle ne me vit pas – et pourtant, dans l’ombre de nos chambres, nous avions fait tous deux un seul sourire! Elle était redevenue la lumière close, sans pitié, que sont les personnes qu’on rencontre au milieu des autres. Il n’y avait pas de mur entre nous; il y avait l’espace infini et le temps éternel: il y avait toutes les forces du monde.
C’est ainsi que je l’aperçus dans mon dernier coup d’œil – sans bien comprendre, car on ne comprend jamais tout un départ. Je ne la reverrais plus. Tant de grâces allaient se flétrir et se dissiper; tant de beauté, de douce faiblesse, tant de bonheur, étaient perdus. Elle s’enfuyait lentement, vers l’incertaine vie, puis vers la mort certaine. Quels que fussent ses jours, elle allait vers son dernier jour.
C’est tout ce que je pouvais dire d’elle.
… Ce matin, tandis que le jour est venu autour de moi, donnant à chaque détail une précision déserte, mon cœur se débat et se plaint. Partout, l’étendue est vide. Lorsque quelque chose est vraiment fini, ne semble-t-il pas que tout soit fini?
Je ne sais pas son nom… Elle ira dans son destin comme moi dans le mien. Si nos deux existences s’étaient liées, elles ne se connaîtraient guère; maintenant, quelle nuit! Mais je n’oublierai jamais l’incomparable soir où nous fûmes ensemble.
Ce matin, je pense à la vision si grande d’avant-hier. Mais déjà je la revois avec moins d’émotion; déjà, elle s’est un peu éloignée de mon cœur puisque un jour s’est passé. Va-t-elle mourir sans que je fasse rien pour elle?
Un désir me prend; l’écrire, fixer d’une façon définitive tous les détails de ce que j’ai ressenti, pour que les jours ne les dispersent pas en passant, comme de la poussière.
Mais, tout de suite, la blancheur du papier m’apporte l’oubli de ce que j’ai à dire, un éblouissement doux où se fond toute la précision de mes souvenirs.
Grâce à une attention tendue et ramenée sans cesse, malgré une fatigue grandissante derrière les yeux, j’écris, j’écris tout. Je m’enfièvre. Je crois que je traduis exactement la réalité des choses. Puis je me relis, et ce n’est rien, – que des mots qui gisent devant moi.
L’oppression extraordinaire, la simplicité tragique, l’harmonie intense et déchirée, où est tout cela? Cette écriture ne vit pas. C’est un grillage de mots sur la réalité; les phrases sont là, noires et régulières, à travers le papier, comme des chaînes.
Comment faut-il faire pour que de ces signes morts s’élève la vérité?
J’ai essayé de tourner la difficulté. J’ai cherché le détail typique, évocateur… Me rappelant une impression qui m’était venue, lorsque je l’avais tout d’abord aperçue dans la lueur de la fenêtre, je voulus y insister: « Il y avait sur elle du bleu, du vert, du jaune .» Cela n’a jamais été ainsi; ce barbouillage d’enfant n’est pas la vérité; je le détruis… L’important, c’est de décrire son corps. Je m’y consacre minutieusement, je fais des comparaisons avec une statue antique. En me relisant, dans une colère, j’anéantis d’un trait ce replâtrage.
J’essaie des mots crus, plus énergiques, me semble-t-il, et, peu à peu, je me laisse aller à inventer des détails pour atteindre à l’acuité du souvenir: « Elle prenait des poses lubriques …»
Non! non! Ce n’est pas vrai!
Tout cela sont des mots inertes qui laissent subsister, sans pouvoir y toucher, la grandeur de ce qui fut; ce sont des bruits inutiles et vains; c’est comme l’aboi d’un chien, le bruit des branches au souffle du vent.
J’ai ouvert ma main, laissé rouler ma plume, accablé d’impuissance, de défaite, de morne folie.
Comment se fait-il qu’on ne puisse pas dire ce qu’on a vu? Comment se fait-il que la vérité fuie devant nous comme si ce n’était pas de la vérité, et qu’on ne puisse pas, malgré sa sincérité, être sincère? On n’a pas évoqué une chose quand on l’a appelée par son nom. Les mots, les mots, on a beau les connaître depuis son enfance, on ne sait pas ce que c’est.
Mon frisson, ma mélancolie, ma détresse sont perdus. Je suis condamné à être oublié. On passera devant moi sans me regarder ou sans me voir. On ne se souciera pas de ce que je puis renfermer. Je ne peux être sur la terre qu’un croyant.
* * *
Je restai plusieurs jours sans rien voir. Ces jours furent torrides. Au commencement, le ciel avait été gris et pluvieux; maintenant, septembre flamboyait en finissant. Vendredi… Eh quoi, il y avait déjà une semaine que j’étais dans cette maison!…
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