J’espérais pouvoir suivre ici ce développement pas à pas, et j’avais commencé d’en raconter le détail. Mais outre que le temps me manque pour en noter minutieusement toutes les phases, il m’est extrêmement difficile aujourd’hui d’en retrouver l’enchaînement exact. Mon récit m’entraînant, j’ai rapporté d’abord des réflexions de Gertrude, des conversations avec elle, beaucoup plus récentes, et celui qui par aventure lirait ces pages s’étonnera sans doute de l’entendre s’exprimer aussitôt avec tant de justesse et raisonner si judicieusement. C’est aussi que ses progrès furent d’une rapidité déconcertante: j’admirais souvent avec quelle promptitude son esprit saisissait l’aliment intellectuel que j’approchais d’elle et tout ce dont il pouvait s’emparer, le faisant sien par un travail d’assimilation et de maturation continuel. Elle me surprenait, précédant sans cesse ma pensée, la dépassant, et souvent d’un entretien à l’autre je ne reconnaissais plus mon élève.
Au bout de peu de mois il ne paraissait plus que son intelligence avait sommeillé si longtemps. Même elle montrait plus de sagesse déjà que n’en ont la plupart des jeunes filles que le monde extérieur dissipe et dont maintes préoccupations futiles absorbent la meilleure attention. Au surplus elle était, je crois, sensiblement plus âgée qu’il ne nous avait paru d’abord. Il semblait qu’elle prétendît tourner à profit sa cécité, de sorte que j’en venais à douter si, sur beaucoup de points, cette infirmité ne lui devenait pas un avantage. Malgré moi je la comparais à Charlotte et lorsque parfois il m’arrivait de faire répéter à celle-ci ses leçons, voyant son esprit tout distrait par la moindre mouche qui vole, je pensais: «Tout de même, comme elle m’écouterait mieux, si seulement elle n’y voyait pas!»
Il va sans dire que Gertrude était très avide de lectures; mais, soucieux d’accompagner le plus possible sa pensée, je préférais qu’elle ne lût pas beaucoup – ou du moins pas beaucoup sans moi – et principalement la Bible, ce qui peut paraître bien étrange pour un protestant. Je m’expliquerai là-dessus; mais, avant que d’aborder une question si importante, je veux relater un petit fait qui a rapport à la musique et qu’il faut situer, autant qu’il m’en souvient, peu de temps après le concert de Neuchâtel.
Oui, ce concert avait eu lieu, je crois, trois semaines avant les vacances d’été qui ramenèrent Jacques près de nous. Entre-temps il m’était arrivé plus d’une fois d’asseoir Gertrude devant le petit harmonium de notre chapelle, que tient d’ordinaire Mlle de La M… chez qui Gertrude habite à présent. Louise de La M… n’avait pas encore commencé l’instruction musicale de Gertrude. Malgré l’amour que j’ai pour la musique, je n’y connais pas grand-chose et ne me sentais guère capable de rien lui enseigner lorsque je m’asseyais devant le clavier auprès d’elle.
– Non, laissez-moi, m’a-t-elle dit, dès les premiers tâtonnements. Je préfère rester seule.
Et je la quittais d’autant plus volontiers que la chapelle ne me paraissait guère un lieu décent pour m’y enfermer seul avec elle, autant par respect pour le saint lieu, que par crainte des racontars – encore qu’à l’ordinaire je m’efforce de n’en point tenir compte; mais il s’agit ici d’elle et non plus seulement de moi. Lorsqu’une tournée de visites m’appelait de ce côté, je l’emmenais jusqu’à l’église et l’abandonnais donc, durant de longues heures, souvent, puis allais la reprendre au retour. Elle s’occupait ainsi patiemment, à découvrir des harmonies, et je la retrouvais vers le soir, attentive, devant quelque consonance qui la plongeait dans un ravissement prolongé.
Un des premiers jours d’août, il y a à peine un peu plus de six mois de cela, n’ayant point trouvé chez elle une pauvre veuve à qui j’allais porter quelque consolation, je revins pour prendre Gertrude à l’église où je l’avais laissée; elle ne m’attendait point si tôt et je fus extrêmement surpris de trouver Jacques auprès d’elle. Ni l’un ni l’autre ne m’avaient entendu entrer, car le peu de bruit que je fis fut couvert par les sons de l’orgue. Il n’est point dans mon naturel d’épier, mais tout ce qui touche à Gertrude me tient à cœur: amortissant donc le bruit de mes pas, je gravis furtivement les quelques marches de l’escalier qui mène à la tribune; excellent poste d’observation. Je dois dire que, tout le temps que je demeurai là, je n’entendis pas une parole que l’un et l’autre n’eussent aussi bien dite devant moi. Mais il était contre elle et, à plusieurs reprises, je le vis qui prenait sa main pour guider ses doigts sur les touches. N’était-il pas étrange déjà qu’elle acceptât de lui des observations et une direction dont elle m’avait dit précédemment qu’elle préférait se passer? J’en étais plus étonné, plus peiné que je n’aurais voulu me l’avouer à moi-même et déjà je me proposais d’intervenir lorsque je vis Jacques tout à coup tirer sa montre.
– Il est temps que je te quitte, à présent, dit-il; mon père va bientôt revenir.
Je le vis alors porter à ses lèvres la main qu’elle lui abandonna; puis il partit. Quelques instants après, ayant redescendu sans bruit l’escalier, j’ouvris la porte de l’église de manière qu’elle pût l’entendre et croire que je ne faisais que d’entrer.
– Eh bien, Gertrude! Es-tu prête à rentrer? L’orgue va bien?
– Oui, très bien, me dit-elle de sa voix la plus naturelle; aujourd’hui j’ai vraiment fait quelques progrès.
Une grande tristesse emplissait mon cœur, mais nous ne fîmes l’un ni l’autre aucune allusion à ce que je viens de raconter.
Il me tardait de me trouver seul avec Jacques. Ma femme, Gertrude et les enfants se retiraient d’ordinaire assez tôt après le souper, nous laissant tous deux prolonger studieusement la veillée. J’attendais ce moment. Mais devant que de lui parler je me sentis le cœur si gonflé et par des sentiments si troublés que je ne savais ou n’osais aborder le sujet qui me tourmentait. Et ce fut lui qui brusquement rompit le silence en m’annonçant sa résolution de passer toutes les vacances auprès de nous. Or, peu de jours auparavant, il nous avait fait part d’un projet de voyage dans les hautes-Alpes, que ma femme et moi avions grandement approuvé; je savais que son ami T…, qu’il choisissait pour compagnon de route, l’attendait; aussi m’apparut-il nettement que ce revirement subit n’était point sans rapport avec la scène que je venais de surprendre. Une grande indignation me souleva d’abord, mais craignant, si je m’y laissais aller, que mon fils ne se fermât à moi définitivement, craignant aussi d’avoir à regretter des paroles trop vives, je fis un grand effort sur moi-même et du ton le plus naturel que je pus:
– Je croyais que T… comptait sur toi, lui dis-je.
– Oh! reprit-il, il n’y comptait pas absolument, et du reste, il ne sera pas en peine de me remplacer. Je me repose aussi bien ici que dans l’Oberland et je crois vraiment que je peux employer mon temps mieux qu’à courir les montagnes.
– Enfin, dis-je, tu as trouvé ici de quoi t’occuper?
Il me regarda, percevant dans le ton de ma voix quelque ironie, mais, comme il n’en distinguait pas encore le motif, il reprit d’un air dégagé:
– Vous savez que j’ai toujours préféré le livre à l’alpenstock.
– Oui, mon ami, fis-je en le regardant à mon tour fixement; mais ne crois-tu pas que les leçons d’accompagnement à l’harmonium présentent pour toi encore plus d’attrait que la lecture?
Sans doute il se sentit rougir, car il mit sa main devant son front, comme pour s’abriter de la clarté de la lampe. Mais il se ressaisit presque aussitôt, et d’une voix que j’aurais souhaitée moins assurée:
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