– Horrible! c’est horrible!… balbutia Gaston.
– N’est-ce pas? répliqua miss Fanny; le monde, qui est rarement admis à ces cérémonies, n’y voit, le plus souvent, qu’une coutume qui diffère peu des autres solennités du culte; mais, croyez-moi, monsieur Gaston, quand je vous assure que c’est la plus redoutable épreuve par laquelle puisse passer une créature humaine…
– Ah! nous saurons empêcher qu’un pareil sort soit imposé à Edmée!
Miss Fanny ne répondit pas tout de suite. Son front s’était penché de nouveau; son regard s’était voilé; elle se prit à réfléchir.
– Dans la situation qui nous est faite, reprit-elle bientôt, nous ne pouvons prendre encore aucune résolution. Il faut s’assurer en premier lieu qu’Edmée n’est point rue de la Chaussée-d ’Antin.
– Je le saurai.
– Puis, quand vous aurez appris qu’elle ne se trouve point auprès de sa mère, vous viendrez me le dire, et nous nous concerterons.
– Je vous verrai demain.
– C’est cela. Profitons des derniers moments pendant lesquels je puis encore me soustraire à la surveillance dont je ne vais pas manquer d’être l’objet.
– Vous croyez?
– Oh! j’en suis sûre. On devine une ennemie en moi, et madame de Beaufort ne manquera pas de donner l’éveil. Mais soyez sans inquiétude: quoi qu’il arrive, quelque moyen qu’il faille employer, je saurai vous faire prévenir.
– Alors, à demain.
– C’est cela, à demain; il se fait tard, et je crains qu’on ne remarque mon absence.
Gaston serra, sur ces mots, les deux mains de Fanny Stevenson, et peu après il gagnait la porte de l’enclos.
Il était près de onze heures quand il rentra chez lui.
Il fut tout étonné d’y trouver Maxime, qui l’attendait en fumant un cigare.
Maxime avait la physionomie exceptionnellement mobile, et il ne fallut qu’un regard à Gaston pour s’apercevoir qu’il était préoccupé.
En dépit de ses propres ennuis, il en fut frappé.
– Eh! qu’as-tu donc? demanda-t-il avec intérêt, et d’où vient que je te trouve chez moi à cette heure indue?
– Je t’attendais, répondit Maxime.
– Tu as à me parler?
– C’est cela.
– À quel propos?
– J’ai un service à te demander.
– À moi? Eh! que ne le disais-tu tout de suite. De quoi s’agit-il?
– Voici. Cet après-midi j’ai été appelé au ministère.
– Que te voulait-on?
– On m’a donné l’ordre de rallier Brest sans tarder.
– Tu vas partir?
– Demain.
– Eh bien?
– Eh bien! c’est là ce qui me préoccupe. Mariette se faisait une fête de me voir tous les jours, et elle va être désolée.
– Mais tu reviendras bientôt?
– Je ne pense pas.
– Que se passe-t-il donc?
– Je l’ignore. Toutefois, je suppose que l’on a besoin de moi, et une fois à Brest je crains que l’on m’y retienne.
– Enfin, quel est le service que tu réclames de mon amitié?
– Cela t’ennuiera peut-être, mais je voudrais que tu allasses voir Mariette, au moins tous les jeudis.
– N’est-ce que cela?
– Tu y consens?
– Parbleu!
– À la bonne heure. Tu m’écriras tous les huit jours, et de cette façon…
– Tu sauras ce que fait et ce que pense mademoiselle Mariette Duparc. Ah çà! est-ce que tu serais jaloux, par hasard?
– Je ne crois pas.
– Amoureux, alors?
– Peut-être bien.
Gaston jeta un regard d’envie à son ami.
– Ah! tu es heureux, toi, dit-il avec un soupir; tu peux aimer à ton aise, sans contrainte, et tu ne redoutes pas que l’on t’enlève la charmante enfant que tu as choisie pour en faire la compagne de ta vie.
– N’en es-tu pas là toi-même?
– Hélas!
– Est-ce que mademoiselle de Beaufort…
– Mademoiselle de Beaufort a disparu, mon ami, et j’ignore ce que l’on veut faire d’elle.
– Voilà qui est grave.
– N’est-ce pas?
– Que vas-tu faire?
– Eh! le sais-je? Je verrai, je chercherai, je fouillerai tous les couvents de Paris, s’il le faut; mais, à coup sûr, je ne m’arrêterai que lorsque j’aurai épuisé tous les moyens; mais ne pensons pas à cela pour le moment. Tu vas partir, et puisque tu le désires, je verrai mademoiselle Mariette.
– Je ne doutais pas de ton assentiment, et j’ai écrit à la supérieure pour la prévenir.
– Tout est pour le mieux. D’ailleurs, ce me sera déjà un moyen de pénétrer à Sainte-Marthe, et peut-être y trouverai-je une facilité de plus pour la recherche que je vais entreprendre.
– Alors, c’est convenu?
– Compte sur moi.
Et les deux amis se séparèrent.
Un mois s’était passé sans amener aucun changement important dans la situation de nos personnages.
Maxime de Palonnier était parti pour Brest, et depuis son départ, il avait écrit plusieurs fois à Gaston pour lui renouveler les recommandations qu’il lui avait faites au sujet de Mariette, et pour lui demander, en post-scriptum, s’il avait enfin quelques renseignements sur Edmée.
Gaston avait répondu que les choses étaient toujours dans le même état, qu’il avait vu mademoiselle Duparc, et qu’il l’avait trouvée bien triste de son absence et impatiente de son retour. Quant à mademoiselle de Beaufort, il n’en avait rien appris; elle avait décidément disparu. À diverses reprises, il s’était présenté à l’hôtel de la Chaussée-d ’Antin, et s’était heurté à un parti pris de discrétion absolue. Madame de Beaufort était restée impénétrable, et il n’avait rien pu deviner.
Il était évident pour lui qu’Edmée avait été conduite dans un autre couvent, et que des ordres sévères avaient été donnés pour qu’on l’empêchât de communiquer avec les personnes du dehors.
Elle était séparée du monde, et le hasard seul ou un miracle pouvait désormais le mettre sur la trace de la pauvre recluse!
Gaston venait de passer un mois terrible.
Pendant les premiers jours qui avaient suivi la disparition de la chère victime, il s’était multiplié avec une sorte de fièvre; il avait parcouru la capitale, cherchant âprement une piste, comme quelque agent de police lancé à la poursuite d’un criminel. Il avait visité toutes les communautés, inventant des prétextes, s’ingéniant à mille ruses qu’en d’autres circonstances sa nature droite et chevaleresque eût certainement répudiées; mais un sentiment supérieur de justice et d’amour le soutenait; il y avait là une iniquité monstrueuse à démasquer, et il n’avait reculé devant aucune investigation, quelque indiscrète qu’elle lui parût à lui-même.
Il était d’ailleurs soutenu dans son âpre recherche par les excitations de Fanny Stevenson.
Celle-ci, bien qu’elle se contînt, n’avait pas d’autre pensée que de retrouver sa fille. Seulement une crainte la retenait encore et la garrottait dans son inaction.
Elle comprenait que son ennemie, madame de Beaufort, avait les yeux fixés sur elle: que tous ses mouvements étaient surveillés; que ses moindres paroles étaient recueillies; qu’enfin ses tristesses et ses larmes pouvaient devenir des révélations funestes dont on ne manquerait pas de te servir contre elle!
Et elle se taisait, dévorant son impatience, étouffant ses révoltes, dissimulant ses colères aveugles, de peur d’exalter davantage encore l’implacable bourreau qui tenait entre ses mains le cœur de son enfant!
Oh! cette femme! cette Juliette de Beaufort! que n’eût-elle pas donné pour la tenir à son tour terrifiée et vaincue, et lui rendre toutes les tortures qu’elle lui faisait endurer!
Elle ne songeait plus guère à autre chose.
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