Fanny Stevenson oublia un moment son regard attendri sur le jeune commandant.
– Vous êtes jeune, vous, monsieur Gaston, dit-elle d’un ton mélancolique et doux, vous avez pris votre chemin sur les hauteurs de la vie; vous ignorez le monde et, sûr de votre loyauté et de votre honneur, vous avez foi en l’honneur et en la loyauté des autres. Qu’elles déceptions cruelles vous attendent!
– Cependant…
– Vous croyez, n’est-ce pas, qu’à l’heure où je vous parle, Edmée est rentrée chez sa mère, et que l’on n’a eu d’autre pensée, en l’éloignant de Sainte-Marthe, que de la soustraire à l’empire que j’exerçais sur son esprit.
– Eh bien?
– Eh bien, rendez-vous demain, rue de la Chaussée-d ’Antin, demandez mademoiselle de Beaufort et vous verrez quelle réponse vous sera faite.
– Mais que supposez-vous donc? Que peut-on tenter contre la pauvre enfant?
La jeune femme se leva à cette question et, se penchant vers Gaston:
– Ah! sans doute, le temps des enlèvements ou des séquestrations iniques est passé, dit-elle, les sourcils contractés et la lèvre tordue par un amer sourire; la civilisation et vos lois modernes répudient les moyens violents que l’on employait autrefois avec l’assentiment ou la complicité d’une société qui bénéficiait de ces iniquités; il vous semble, n’est-ce pas, que tous les mystères aient été dévoilés, et vous vous persuadez volontiers que la vigilance de vos austères magistrats a rendu à jamais impossible le retour des rapts odieux ou des disparitions ténébreuses. Ah! pauvre honnête homme que vous êtes! et que vous avez mal observé ce qui se passait autour de vous!
– Eh quoi! vous prétendez…
– Dieu me garde, monsieur Gaston, de calomnier les saintes demeures qui m’ont accueillie avec tant de bienveillance, et où j’ai trouvé le calme et le repos transitoire dont j’avais un si grand besoin; mais aujourd’hui que, menacée dans mon amour maternel, je sens mon cœur s’ouvrir à toutes les appréhensions, il m’est bien permis de me rappeler ce que j’ai vu et de redouter pour mon enfant les agissements dont j’ai été témoin.
– Que voulez-vous dire?
– Il vous est arrivé quelquefois, n’est-il pas vrai, d’entendre raconter qu’une jeune fille, belle, riche, heureuse, du moins en apparence, avait tout à coup renoncé au monde, et qu’elle venait de prendre le voile! Vous vous êtes dit alors, comme les autres, qu’elle avait été poussée à cette résolution excessive par quelque désespoir d’amour ou par une vocation irrésistible.
– En effet…
– C’est parfois vrai… et on recueille souvent dans les pieuses demeures où nous sommes, de pauvres âmes blessées au combat de la vie, ou certaines natures exaltées que l’ardente séduction de la solitude, un penchant impérieux vers le mysticisme, attirent incessamment autour de ces thébaïdes, où elles croient trouver l’apaisement et des satisfactions que le monde ne peut pas leur donner.
– J’ai cru qu’il en était toujours ainsi.
– Et vous vous trompiez.
– Comment?
– Ah! vous ne savez pas les ressources inconnues et sans nombre que la haine ou le fanatisme peut rencontrer dans ces maisons, et combien, en regardant de près, on y compterait de victimes, que l’égoïsme, l’ambition, la jalousie, tous les mauvais sentiments du cœur humain, y ont enfermées de gré ou de force.
– De force?…
– Oh! il faut s’entendre… et votre étonnement est naturel. On n’enlève pas une jeune fille contre son gré, au su du monde et en pleine lumière; mais on prend la pauvre enfant à l’âge où sa raison ne s’est pas encore éveillée, où son cœur seul palpite et commence à battre… on l’entoure de soins et d’affection; on adoucit, pour elle la règle sévère du couvent; on se fait caressant et doux, et on développe insensiblement cet amour divin qui doit bientôt prendre l’âme tout entière!… Quelle vie plus heureuse, d’ailleurs, pour une créature tendre et pure, que le contact du monde n’a point encore troublée! C’est un bonheur qui souvent se double de l’âpre ivresse du sacrifice!…
Que voulez-vous que devienne une malheureuse enfant, ignorante et crédule, sous cette pression qui s’exerce à tous les instants du jour et sous toutes les formes?… Ce qu’elles deviennent toutes!… résignées ou indifférentes… quand elles n’ont pas apporté au couvent le germe de quelque amour profond, auquel cas elles se révoltent… ou meurent!…
– Vous avez vu cela?
– Oui, j’ai vu cela, monsieur Gaston, et j’espère que vous comprenez maintenant pourquoi je veux arracher mon Edmée à une pareille destinée…
– Mais M. de Beaufort aime sa fille…
– Il l’aime! Je le crois, je l’ai vu!… repartit Fanny Stevenson; et pourtant, Edmée vous l’a peut-être dit, à vous, comme elle me l’a dit, à moi! À plusieurs reprises, M. de Beaufort l’a préparée au sort qu’on lui destine. On lui a fait entrevoir mille dangers dans ce monde qu’elle ne connaissait pas… On l’a effrayée, troublée, on a exalté sa nature mélancolique et tendre, si bien qu’à de certains moments elle a pu entrevoir le cloître comme un refuge où elle se trouverait à l’abri de toute atteinte, Chère enfant!… Son père était la seule personne en qui elle eût confiance; elle a cru à ses paroles, a été touchée de sa tristesse, et dans sa candeur, elle s’est laissée persuader.
– Ainsi, vous croyez qu’elle accepterait?…
– Elle en souffrira profondément, mais elle se soumettra.
– Ah! il ne faut pas que cela soit.
– Cela ne sera pas.
– Enfin, que voulez-vous?
– Je veux que ma fille vive, entendez-vous? Je veux qu’elle aime et qu’elle soit aimée! Je veux qu’elle ne soit pas ensevelie vivante dans cette tombe que l’on prépare pour elle!
– Que dites-vous?
Fanny Stevenson parcourait la chambre à pas heurtés, avec des mouvements de fauve. Aux derniers mots de Gaston, elle s’arrêta brusquement, le regard allumé d’une flamme sombre.
– Ah! vous n’avez rien vu encore, dit-elle, et vous ignorez tout! Mais moi! moi! Tenez, voulez-vous que je vous dise? Ce sont de ces tableaux que l’on ne peut oublier, et que l’on conserve toujours devant les yeux, ne les eût-on entrevus qu’une fois! C’est terrible, voyez-vous, et bien fait pour épouvanter l’imagination. La veille encore, on allait et venait, dans toute sa volonté libre; on pouvait sortir, on pouvait surtout ne pas rentrer! Mais une fois le jour solennel arrivé, tout est fini! Une porte de bronze se ferme sur vous pour ne plus se rouvrir, et les ténèbres du cloître vous enveloppent à jamais, comme les ténèbres de la mort même! Et ce n’est point là seulement un pur symbole, un spectacle institué pour frapper les âmes crédules et dont les esprits sceptiques peuvent se railler! Non! car moi, qui ne crois plus depuis longtemps à ces superstitions et ces mœurs d’un autre âge, je suis souvent sortie de ces solennités la pâleur au front et l’épouvante au cœur.
– Vous! vous! miss Fanny?
– Vous n’avez jamais assisté à de pareils spectacles, et c’est sinistre. La mort même ne provoque pas d’aussi redoutables émotions. Comme pour une cérémonie funèbre, le chœur est tendu de deuil; les chants retentissent sous les voûtes sonores, l’orgue fait entendre des accents qui ressemblent à des sanglots; puis, les prières murmurées à voix basse par toute la communauté. L’église s’emplit d’un âcre parfum d’encens et de cierges allumés. C’est un mélange de recueillement et d’ardente curiosité. Tout à coup, les chants éclatent avec plus d’intensité! Un mouvement se fait, et la victime paraît. Pauvre chère Edmée? Elle est vêtue de blanc, comme ces belles jeunes filles qu’attend un époux impatient du bonheur promis. C’est une statue qui marche. Son regard semble hanté par des visions de l’autre monde; son visage a l’impassibilité du marbre; déjà on a porté une main sacrilège sur son opulente chevelure qui, dénouée, l’eût naguère enveloppée tout entière; elle ne regrette rien pourtant; on la dirait insensible et glacée, inconsciente du sacrifice qui va s’accomplir. Alors, savez-vous ce qui se passe, car ce n’est rien encore? On la couche sur la dalle froide, on étend sur son beau corps de vierge le drap noir rayé d’une croix blanche, et l’on commence les prières des morts et le De profundis !
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