Edmée remua lentement la tête.
– Moi!… répliqua-t-elle. Qu’importe! est-ce que j’y songe! et, pourvu qu’à votre retour, je vous voie le front souriant et le regard affectueux, j’oublierai bien vite que j’ai souffert et pleuré!
M. de Beaufort allait répondre, mais la parole s’arrêta brusquement sur ses lèvres.
Un bruit venait de se faire entendre dans la cellule voisine, et il interrogea vivement Edmée.
Celle-ci mit un doigt sur sa bouche.
– Sœur Rosalie! fit-elle en baissant la voix. La cellule qu’elle occupe est voisine de la mienne; elle vient chercher sans doute quelque objet oublié.
Machinalement, M. de Beaufort se dirigea vers la porte.
– Vous partez? dit Edmée.
– Il faut nous séparer. Sois résignée, soumise, et à mon retour…
Il se pencha à l’oreille de l’enfant.
– À mon retour, ajouta-t-il sur un ton de tendresse câline, nous parlerons de M. Gaston de Pradelle.
Edmée porta la main à son cœur.
M. de Beaufort avait gagné la porte; au même instant, celle de la cellule voisine s’ouvrit.
Sœur Rosalie sortait.
Elle s’avança le front baissé, les yeux fixés aux dalles du couloir; mais dans l’ombre rayée d’un jet de soleil, son visage apparaissait calme et mat sous son voile entr’ouvert.
Elle ne regarda ni Edmée ni M. de Beaufort. Seulement, quand elle eut passé, ce dernier demeura un moment comme foudroyé de surprise.
Il avait reconnu Fanny Stevenson.
Quand M. de Beaufort se fut retiré, Edmée quitta sa cellule et descendit au jardin, où l’attendaient Mariette et sœur Rosalie.
Mariette, qui brûlait d’impatience, la prit aussitôt par le bras, l’entraîna dans un coin de l’enclos et l’accabla de questions.
Edmée, encore toute préoccupée, ne fit que des réponses évasives. Plusieurs choses l’avaient frappée pendant l’entretien qu’elle avait eu avec son père; mais un fait surtout dominait ses impressions: c’était l’espèce de terreur qu’elle avait surprise sur son front quand sœur Rosalie avait passé.
Son père ne s’était pas expliqué à ce sujet, mais sa curiosité était violemment éveillée, et elle avait hâte de savoir.
Aussi elle s’échappa, dès qu’elle le put, des mains de Mariette, et revint vers sœur Rosalie, qui se promenait dans une allée solitaire.
Celle-ci l’accueillit de son plus invitant sourire.
– Vous avez vu M. de Beaufort, dit-elle d’un ton onctueux et doux, et vous voilà bien heureuse.
– C’est toujours une grande joie pour moi quand je vois mon père, répondit Edmée; il est si bon et il m’aime tant!
– Qui ne vous aimerait? interrompit sœur Rosalie, presque malgré elle.
– Mon père, je vous l’ai dit quelquefois, a une véritable adoration pour son Edmée, et je ne sais, de mon côté, ce que je ne ferais pas pour lui épargner un chagrin.
– Vous avez raison, mon enfant; mais M. de Beaufort est riche, honoré. Il a une femme charmante, deux enfants adorables. Quel chagrin pourrait l’atteindre?
– C’est vrai! et c’est ce que je me disais encore tout à l’heure pour me rassurer.
– Vous rassurer, à quel propos?
– Je ne sais pas; mais ce matin, j’en suis certaine, mon père avait quelque chose; je ne l’ai jamais vu si triste. Peut-être après tout, ai-je tort de m’alarmer ainsi, et cela vient sans doute de ce qu’il m’a annoncé qu’il allait partir.
– Ah! M. de Beaufort quitte Paris?
– Ce soir.
– Et où va-t-il?
– À Londres.
Sœur Rosalie eut un geste de douce compassion.
– Et c’est là ce qui vous inquiète! Vous êtes trop impressionnable aussi, et il faut vous raisonner. D’ailleurs, ne vous reste-t-il pas votre mère?
– Oui, oui, ma mère… répéta Edmée, d’un ton de rêverie vague.
Et sans avoir conscience de ce qu’elle disait, sans se douter qu’elle pensait tout haut, elle ajouta, comme dans une explosion de tendresse:
– Oh! comme je l’aurais aimée, si elle m’avait elle-même aimée comme mon père!
Sœur Rosalie ne releva pas le propos.
Elle était plus émue qu’elle n’eût voulu le paraître; une pensée obstinée pesait sur son esprit; elle avait sur les lèvres mille questions qu’elle retenait avec peine.
– Chère enfant, dit-elle enfin, vous avez tort de vous abandonner ainsi; je veux vous voir plus forte: d’ailleurs, votre père ne s’absente pas souvent, il reviendra bientôt, et vous oublierez ces petits chagrins auxquels vous vous étonnerez vous-même d’avoir donné tant d’importance.
– Vous croyez? fit Edmée en essayant de sourire.
– Vous aurez d’autres amitiés, d’autres attachements, qui vous seront une compensation plus douce que vous ne pouvez le supposer.
– Si c’était vrai!
– Je vous en réponds. Voyons, vous n’avez pas toujours été aussi malheureuse que vous croyez l’être en ce moment. Rappelez-vous votre enfance, reculez le plus que vous pourrez dans vos souvenirs, à cette époque éloignée, quand vous étiez toute petite. Votre mère vous aimait d’un égal amour, votre sœur et vous; elle ne vous distinguait pas dans sa tendresse. Vous aviez une même part toutes deux dans ses caresses. Moi, je connais aussi le cœur des mères; il peut s’égarer peut-être quelquefois et être incité à faire un choix entre deux belles jeunes filles, devenues, en grandissant, de caractère différent. Mais devant deux enfants charmants et doux, qui sourient et bégaient, appelant les baisers de leurs jolies lèvres roses, est-ce qu’il y a à choisir? Il n’y a qu’à aimer de toutes les expansions divines de son âme maternelle! Souvenez-vous! Et je suis bien certaine que vous me direz que c’est ainsi que vous a aimée madame de Beaufort!
Pendant que sœur Rosalie parlait, Edmée écoutait d’une oreille avide, et comme suspendue à ses lèvres.
Quelque chose d’anormal se passait en elle.
On eût dit qu’elle avait naguère un voile sur les yeux, et que ce voile venait de se déchirer. Sa poitrine se soulevait avec force; ses mains pressaient son front moite; elle regardait sœur Rosalie avec une sorte d’effarement.
– Qu’avez-vous? fit celle-ci, en l’observant avec une poignante attention.
– C’est étrange… balbutia Edmée.
– Quoi donc?
– Ce que vous me dites là, ce souvenir que vous venez d’évoquer.
– Eh bien?
– C’est la première fois que j’y pense. J’avais oublié, et jamais je n’avais cherché à me rappeler…
– Et maintenant?
– Je me souviens.
– Vous voyez!…
– Oui! C’est bien cela! J’étais toute petite. Avais-je deux ans? Je ne sais plus! Mais mon père était là, et déjà il m’aimait, comme toujours, depuis…
– Vous étiez en France…
– Attendez! Mon Dieu!… c’est donc un rêve que j’ai fait.
– Non, non! ne vous arrêtez pas! insista Fanny Stevenson, la gorge serrée, les doigts crispés sur son rosaire. Ce n’est pas un rêve. Rappelez-vous encore… mais plus loin, avant votre père! Ne voyez-vous pas, là-bas, dans la brume de vos souvenirs d’enfant… un pays à la végétation luxuriante; avec la mer infinie pour horizon, et plus près… tout près, un grand fleuve large et profond, sur la berge duquel vous alliez tremper vos petits pieds blancs?
Edmée se rejeta brusquement en arrière, et regarda sœur Rosalie avec une véritable épouvante.
– D’où savez-vous cela? interrogea-t-elle en frissonnant.
– C’est vrai, n’est-ce pas?
– Qui vous l’a dit?
– Et sur cette berge où vous couriez déjà, vous n’étiez pas seule?
– En effet.
– Il y avait là une femme, jeune, qui suivait vos pas, attentive, caressante, vous parlant avec tout son cœur, vous dévorant de caresses; vous apprenant à prononcer les premiers mots que vous ne faisiez que bégayer.
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