Pierre Zaccone - La Recluse

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Le 25 mars 1851, un charmant aviso gréé en goélette quittait New-York, vers cinq heures de l'après-midi, et, poussé par une brise favorable, prenait la mer, toutes voiles dehors.
C'était l'Atalante, un des plus fins, voiliers de la marine. La petite goélette faisait partie d'une escadre d'exploration qui, évoluait sur les côtes d'Amérique; elle avait reçu pour mission d'aller prendre à New-York les dépêches de France, et, après avoir mouillé quelques jours en vue du port, elle repartait, alerte et vive, pour rallier l'escadre et lui apporter les correspondances attendues…

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– Cependant, poursuivit celle-ci, quoique j’aie été bien contente de retrouver Mariette et sœur Rosalie, le jour où vous viendrez me chercher pour me reprendre auprès de vous, croyez que je n’aurai pas une seconde d’hésitation, et que je vous obéirai comme je l’ai toujours fait jusqu’à présent.

Le comte serra tendrement son enfant dans ses bras.

– Tu es bonne et soumise, dit-il, d’un ton ému, et si jamais ton bonheur pouvait être menacé, ah! crois-le bien, entends-tu, aucune considération ne m’arrêterait, dussé-je y perdre moi-même mon repos et…

– Que dites-vous là! interrompit Edmée, frappée du ton dont son père lui parlait; pourquoi prévoir de pareils malheurs?

– Tu as raison.

– Il ne se passe rien, au moins, qui vous inspire quelque crainte?

– Non, mon enfant, rassure-toi; seulement, il peut se présenter certains incidents qui m’obligeraient à m’éloigner de Paris.

– Partir… vous songez à me quitter?

– Pour quelque temps.

– Vous ne m’aviez rien dit de cela. Qu’est-il donc arrivé?

– Voyons! ne t’effraye pas, écoute-moi. Ce n’est pas la première fois que le soin de mes affaires réclame ma présence à Londres, et c’est là que je vais me rendre.

– Bientôt?

– Ce soir.

– Et quand reviendrez-vous?

– Je ne sais encore; mais compte sur moi pour abréger, autant qu’il sera possible, le temps de cette absence.

– Oh! comme je vais être triste jusqu’au moment de votre retour.

– Tu ne seras pas seule; Nancy et ta mère viendront te voir.

– Nancy est une sœur affectueuse et tendre; ma mère, quoique sévère, a toujours été bonne pour moi; mais elles n’ont pas votre tendresse, et il me semble que si j’avais un secret à confier, c’est à vous, à vous seul, que je voudrais le dire.

– Un secret? fit M. de Beaufort en regardant sa fille, que dis-tu là?

– Ce que je ne vous aurais pas dit si vous ne m’aviez appris que vous alliez partir.

M. de Beaufort eut un frisson: un moment, il eut peur qu’Edmée n’eût découvert le terrible mystère de sa naissance: il faillit se trahir.

Mais il eut la force de se contenir.

Il s’assit et attira Edmée près de lui.

– Allons, ce n’est pas sérieux, n’est-ce pas? interrogea-t-il d’un ton hésitant et sans quitter l’enfant des yeux; tu as un secret, dis-tu, toi? et depuis quand?

– Depuis plus de huit jours, répondit Edmée en baissant les yeux.

– Mais il ne s’est rien passé, cependant, que nous ayons remarqué, ta mère et moi.

– Cela m’a pourtant bien troublée.

– De quoi s’agit-il donc?

– Vous voulez le savoir?

– Eh! sans doute.

– Vous ne me gronderez pas?

– Non, non, te gronder! et pourquoi, mon Dieu? Edmée leva sur son père ses deux grands yeux candides et purs.

– Eh bien, vous vous rappelez peut-être, dit-elle, la dernière soirée qui avait amené tant de monde rue de la Chaussée-d ’Antin.

– Oui, je me le rappelle: après?

– Ce soir-là, je n’ai dansé qu’une contredanse.

– Avec M. de Pradelle?

– C’est cela.

– Eh bien?

– Eh bien, c’était la première fois que j’assistais à une fête pareille; que je me trouvais toute seule, loin de vous, et je ne sais ce qui s’est passé en moi. Depuis, j’y pense toujours.

– Pauvre enfant!… Mais tu n’as pas revu M. de Pradelle?

– Une fois seulement.

– Où cela?

– Ici.

– Il est venu à Sainte-Marthe? Dans quel but? sous quel prétexte?

– Il accompagnait M. Maxime de Palonier qui est le cousin de Mariette, et comme il m’a reconnue…

– Il t’a parlé?

– La sœur surveillante était présente.

– Enfin, que t’a-t-il dit?

– Je ne sais plus bien au juste, et je ne pourrais le répéter; mais il semblait si bon, si affectueux, que cela m’a profondément touchée.

– Oui, oui, je comprends… et c’est tout?

– À peu près.

– Qu’y a-t-il encore?

– Je n’ose continuer.

– Pourquoi donc?

– C’est que lorsque l’on m’a dit que vous me demandiez ce matin de bonne heure, j’ai cru… on m’avait donné à entendre…

– Quoi? quoi? Tu me fais mourir.

– On m’avait dit que M. de Pradelle m’aimait et qu’il devait vous demander ma main…

Edmée n’acheva pas et alla cacher sa tête rougissante sur la poitrine de son père.

Celui-ci respira: l’enfant ne savait rien! Toutes ses terreurs s’apaisèrent.

– Ne rougis pas, dit-il en l’embrassant avec effusion; il n’y a rien là qui puisse t’émouvoir à ce point. La recherche d’un homme comme M. de Pradelle ne pourrait être que bien accueillie; mais je ne l’ai pas vu encore, et tu as peut-être eu tort de te laisser ainsi surprendre. Il faut être prudente, bien réfléchir avant de donner le pur trésor de ton cœur, et prendre garde surtout à bien placer ton affection. À ton âge, on obéit facilement à ses impressions, on s’abandonne volontiers parce qu’on ne soupçonne pas le mal, et plus tard on regrette amèrement quelquefois…

– Ce n’est pas pour M. de Pradelle que vous dites cela! répliqua Edmée avec une vivacité où il y avait presque un reproche.

– Non, ce n’est pas de lui qu’il s’agit.

– Et de qui donc?

– On m’a parlé de cette jeune fille dont tu viens toi-même de prononcer le nom.

– Mariette!…

– Mariette, oui; et puis encore…

– Achevez!…

– Cette sœur Rosalie, qui s’est emparée de ton esprit et qui me semble avoir une grande part dans ton amitié?…

– Ce sont les deux seules personnes dont la compagnie m’aide à supporter l’ennui qui me prend bien souvent ici.

M. de Beaufort ferma les yeux, pour ne pas voir la douloureuse expression qui vint troubler le regard d’Edmée.

– Ne me parle pas ainsi, dit-il aussitôt; au moment où je vais te quitter, ne m’enlève pas le peu de courage qui me reste; je serai quelque temps sans te revoir, et en m’éloignant, je veux emporter la certitude que tu ne seras pas malheureuse.

– Me suis-je jamais plainte?

– Non, non, chère âme, tu es ma joie et ma consolation, mais il faut que tu me promettes que pendant mon absence, tu seras obéissante et soumise aux volontés de ta mère.

– Ne l’ai-je pas toujours été?

– Tu es la meilleure des filles, mais j’ai besoin d’être tout à fait rassuré.

– Que dois-je faire pour cela?

– T’engager à te montrer réservée avec mademoiselle Duparc, ainsi qu’avec sœur Rosalie, et surtout…

– Surtout?

– Jusqu’à mon retour, ne plus revoir M. de Pradelle.

Edmée étouffa un soupir qui ressemblait à un sanglot et mordit ses lèvres jusqu’au sang.

Puis, comprimant fortement son cœur, qui battait à faire éclater sa poitrine, elle leva sur son père ses yeux où il n’y avait plus trace de larmes.

– Cher père, dit-elle, d’une voix dont la fermeté inattendue surprit M. de Beaufort, quoique je sois bien jeune encore et que j’ignore les premiers mots de la vie, cependant je lis dans votre cœur comme dans le mien même, et il y a des choses que vous cherchez en vain à me cacher, et que je devine.

– Que veux-tu dire?

– Répondez-moi donc sans détourner les regards! Si je fais ce que vous me demandez, puis-je être certaine que vous, du moins, vous serez heureux?

M. de Beaufort ne s’attendait pas à cette question qui trahissait, sous la soumission d’Edmée, le douloureux sacrifice qu’elle s’imposait, et il se rejeta effrayé, les mains attachées à son front.

– Heureux! Pauvre enfant! balbutia-t-il. Si je suis heureux! Mais! toi! toi!

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