Il régnait dans ce sanatorium une atmosphère joyeuse: la plupart des patients et convalescents étaient de jeunes officiers subalternes, de toutes les armes, dont l'humeur égrillarde se trouvait fort aiguisée, le soir, par le vin de Crimée servi aux repas et la rareté des femelles. Cela contribuait peut-être à la surprenante liberté de ton des discussions: les blagues les plus mordantes circulaient sur la Wehrmacht et les dignitaires du Parti; un officier, m'indiquant sa médaille pour la campagne d'hiver, me demanda, narquois: «Et vous, à la SS, vous n'avez pas encore reçu l'Ordre de la viande congelée?» Le fait de se trouver devant un officier du SD ne gênait en rien ces jeunes gars; ils semblaient considérer comme allant de soi que je partageais leurs opinions les plus osées. Les plus critiques étaient les officiers du groupe d'armées Centre; alors qu'en Ukraine on estimait volontiers que l'envoi, début août, de la 2e armée blindée de Guderian avait été un coup de génie qui, prenant les Russes à revers, avait permis le déblocage du front Sud enlisé, la prise de Kiev, et, à terme, l'avancée jusqu'au Donets, ceux du Centre jugeaient cela une lubie du Führer, une erreur que certains qualifiaient même de criminelle. Sans cela, soutenaient-ils avec véhémence, plutôt que de piétiner deux mois autour de Smolensk, nous aurions pris Moscou en octobre, la guerre serait finie ou presque, et on aurait pu épargner aux hommes un hiver dans des trous de neige, détail dont bien sûr ces messieurs de l'OKH n'avaient cure, car qui a déjà vu un général se geler les pieds? L'histoire, depuis, leur a sans doute donné raison, la plupart des spécialistes s'accordent là-dessus; mais les perspectives à cette époque n'étaient pas les mêmes, de telles paroles frisaient le défaitisme, voire l'indiscipline. Mais nous étions en vacances, cela ne faisait rien, je ne m'en offusquais pas. En outre, tant de vivacité, tant de jeunes hommes beaux et gais faisaient refluer des sentiments et des désirs que je n'avais pas connus depuis de longs mois. Et il ne me paraissait pas impossible d'y satisfaire: le tout était de bien choisir. Je prenais souvent mes repas en compagnie d'un jeune Leutnant de la Waffen-S S nommé Willi Partenau. Mince, d'un beau port, les cheveux presque noirs, il se remettait d'une blessure à la poitrine reçue devant Rostov. Le soir, alors que les autres jouaient aux cartes et au billard, chantaient, ou buvaient au bar, nous restions parfois à discuter, attablés devant une des baies vitrées du salon. Partenau venait d'une famille catholique et petite-bourgeoise du Rhin. Il avait eu une enfance difficile. Même avant la crise de 1929, sa famille oscillait au bord de la prolétarisation; son père, un militaire petit de taille mais tyrannique, était obsédé par la question de son statut social, et engloutissait leurs maigres ressources pour maintenir les apparences: on mangerait des patates et du chou tous les jours, mais à l'école les garçons porteraient un costume, un col amidonné et des souliers cirés. Partenau avait été élevé dans une religiosité stricte; à la moindre faute, son père le forçait à s'agenouiller sur le carrelage froid et à réciter des prières; il avait perdu la foi de bonne heure, ou plutôt l'avait remplacée par le national-socialisme.
Les Hitlerjugend, puis la SS, lui avaient enfin permis de fuir ce milieu asphyxiant. Il était encore à l'entraînement lors des campagnes de Grèce et de Yougoslavie, et se désolait de les avoir manquées; sa joie n'avait pas connu de bornes lorsqu'il s'était vu affecter à la «Leibstandarte Adolf Hitler» pour l'invasion de la Russie. Un soir, il m'avoua avoir été horrifié par sa première expérience des méthodes radicales employées par la Wehrmacht et la S S pour combattre les partisans; mais sa conviction profonde que seul un adversaire barbare et entièrement inhumain pouvait susciter des mesures si extrêmes n'en avait été que renforcée. «Au SD, vous avez dû voir des choses atroces», ajouta-t-il; je l'assurai que oui, mais que je préférais ne pas m'étendre sur le sujet. À la place je lui parlai un peu de ma vie, et surtout de ma petite enfance. J'avais été un enfant fragile. Ma sœur et moi n'avions qu'un an lorsque notre père partit pour la guerre. Le lait, la nourriture se firent rares, je grandis maigre, pâle, nerveux. J'adorais alors jouer dans la forêt près de notre maison; nous habitions en Alsace, il y a là de grands bois, j'allais observer les insectes ou tremper mes pieds dans les ruisseaux. Un incident me restait clairement en mémoire: dans un pré ou un champ, je trouvai un chiot abandonné, à l'air malheureux, et mon cœur s'emplit de pitié pour lui, je voulais le ramener à la maison; mais quand je m'approchai pour le prendre, le petit chien, effrayé, me fuyait. J'essayai de lui parler doucement, de l'amadouer pour qu'il me suive, mais sans succès. Il ne s'enfuyait pas, il se tenait toujours à quelques mètres de moi, mais il ne me laissait pas approcher. Enfin, je m'assis dans l'herbe et éclatai en sanglots, brisé de pitié pour ce chiot qui ne voulait pas me permettre de l'aider. Je le suppliais: «S'il te plaît, le chien, viens avec moi!» Enfin il se laissa faire. Ma mère fut horrifiée lorsqu'elle le vit en train de japper dans notre jardin, attaché à la palissade, et à force d'arguments elle me convainquit de l'amener à la Société protectrice des animaux où, j'ai depuis toujours songé, on dut l'abattre dès que j'eus le dos tourné. Mais peut-être cet incident a-t-il eu lieu après la guerre et le retour définitif de mon père, à Kiel où nous étions partis lorsque les Français reprirent l'Alsace. Mon père, enfin revenu auprès de nous, parlait peu, il paraissait sombre, plein d'amertume. Avec ses diplômes, il n'avait pas tardé à se refaire une situation au sein d'une grande firme; à la maison, il restait souvent seul dans sa bibliothèque, où, lorsqu'il n'était pas là, je me glissais en cachette pour jouer avec ses papillons épinglés, certains grands comme une main d'adulte, que je sortais de leurs boîtes et faisais tournoyer sur leur longue aiguille comme une roue coloriée en carton, jusqu'à ce qu'un jour il me surprenne et me punisse. Vers cette époque, je me mis à chaparder chez nos voisins, très certainement, je le compris plus tard, pour attirer son attention: je volais des pistolets en fer-blanc, des lampes de poche, d'autres jouets, que j'enterrais dans une cachette au fond de notre jardin; même ma sœur n'était pas au courant; enfin on découvrit tout. Ma mère pensait que je volais pour le pur plaisir de faire le mal; mon père m'expliqua patiemment la Loi, puis me flanqua une fessée. Ceci se passait non pas à Kiel mais sur l'île de Sylt, où nous passions nos vacances d'été. Pour y arriver, on prenait le train qui court le long du barrage Hindenburg: à marée haute, la voie est entourée d'eau, et depuis le train on avait l'impression de rouler sur la mer, les vagues montaient jusqu'aux roues, battaient les moyeux! La nuit, au-dessus de mon lit, des trains électriques fusaient à travers le ciel étoilé de mes rêves. Très tôt, il me semble, je recherchais avidement l'amour de tous ceux que je rencontrais. Cet instinct, de la part des adultes, du moins, se voyait généralement payé de retour, car j'étais un garçon à la fois beau et très intelligent. Mais à l'école, je me trouvai confronté à des enfants cruels et agressifs, dont beaucoup avaient perdu leur père à la guerre, ou étaient battus et négligés par des pères revenus brutalisés et à moitié fous des tranchées. Ils se vengeaient, à l'école, de ce manque d'amour à la maison en se retournant vicieusement contre d'autres enfants plus frêles et plus fragiles. On me frappait, j'avais peu d'amis; au sport, lorsqu'on formait les équipes, personne ne voulait de moi. Alors, au lieu de quémander leur affection, je sollicitais leur attention. J'essayais aussi d'impressionner les enseignants, plus justes que les garçons de mon âge; comme j'étais intelligent, c'était facile: mais alors les autres me traitaient de chouchou et ne m'en battaient que de plus belle. Bien entendu, je ne parlais pas de cela à mon père.
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