Blobel mit fin à l'Aktion quelques jours après le Nouvel An. On avait gardé plusieurs milliers de Juifs au KhTZ pour des travaux de force dans la ville; ils seraient fusillés plus tard. Nous venions d'apprendre que Blobel allait être remplacé. Lui-même le savait depuis des semaines, mais n'en avait rien dit. Il était d'ailleurs grand temps qu'il parte. Depuis son arrivé à Kharkov, il était devenu une loque nerveuse, en aussi mauvais état, presque, qu'à Lutsk: un moment, il nous réunissait pour s'extasier sur les derniers totaux cumulés du Sonderkommando, le suivant, il s'époumonait de rage, incohérent, pour une bêtise, une remarque de travers. Un jour, début janvier, j'entrai dans son bureau pour lui porter un rapport de Woytinek. Sans me saluer, il me lança une feuille de papier: «Regardez-moi cette merde». Il était ivre, blanc de colère. Je pris la feuille: c'était un ordre du General von Manstein, le commandant de la 11e armée, en Crimée. «C'est votre patron Ohlendorf qui m'a transmis ça. Lisez, lisez. Vous voyez, là, en bas? Il est déshonorant que les officiers soient présents aux exécutions des Juifs. Déshonorant! Les enculés. Comme si ce qu'ils faisaient était honorable… comme s'ils traitaient leurs prisonniers avec honneur l… J'ai fait la Grande Guerre, moi. Pendant la Grande Guerre on s'occupait des prisonniers, on les nourrissait, on ne les laissait pas crever de faim comme du bétail». Une bouteille de schnaps traînait sur la table; il s'en versa une rasade, qu'il avala d'une traite. J'étais toujours debout face à son bureau, je ne disais rien. «Comme si tous on ne prenait pas nos ordres à la même source… Les salopards. Ils veulent garder les mains propres, ces petites merdes de la Wehrmacht. Ils veulent nous laisser le sale boulot» Il se montait la tête, son visage s'empourprait. «Les chiens. Ils veulent pouvoir dire, après: "Ah non, les horreurs, c'était pas nous. C'était eux, les autres, là, les assassins de la S S. Nous n'avions rien à voir avec tout ça. Nous nous sommes battus comme des soldats, avec honneur." Mais qui c'est qui a pris toutes ces villes qu'on nettoie? Hein! Qui est-ce qu'on protège, nous, quand on élimine les partisans et les Juifs et toute la racaille? Vous croyez qu'ils se plaignent? Ils nous le demandent!» Il criait tellement qu'il postillonnait «Cette ordure de Manstein, cet hypocrite, ce demi-youtre qui apprend à son chien à lever la patte quand il entend "Heil Hitler", et qui fait accrocher derrière son bureau, c'est Ohlendorf qui me l'a dit, un panneau imprimé où c'est écrit: Mais qu'est-ce que le Führer dirait de cela? Eh bien justement, qu'est-ce qu'il en dirait, notre Führer? Qu'est-ce qu'il dirait, quand l'A OK 11 demande à son Einsatzgruppe de liquider tous les Juifs de Simferopol avant la Noël, pour que les officiers puissent passer des têtes judenfrei? Et puis qu'ils promulguent des torchons sur l'honneur de la Wehrmacht? Les porcs. Qui c'est qui a signé le Kommissarbefehl? Qui c'est qui a signé l'ordre sur les juridictions? Qui c'est? Le Reichsführer peut-être?» Il s'arrêta pour reprendre sa respiration et boire un autre verre; il avala de travers, s'étouffa, toussa. «Et si ça tourne mal, ils vont tout nous mettre sur le dos. Tout. Ils vont s'en sortir tout propres, tout élégants, en agitant du papier à chiottes comme ça» – il m'avait arraché le feuillet des mains et le secouait en l'air – «et en disant: "Non, ce n'est pas nous qui avons tué les Juifs, les commissaires, les Tsiganes, on peut le prouver, vous voyez, on n'était pas d'accord, c'est tout de la faute du Führer et des S S"…» Sa voix devenait geignarde. «Bordel, même si on gagne ils nous enculeront. Parce que, écoutez-moi, Aue, écoutez-moi bien» – il chuchotait presque, maintenant, sa voix était rauque – «un jour tout ça va ressortir. Tout. Il y a trop de gens qui savent, trop de témoins. Et quand ça ressortira, qu'on ait gagné ou perdu la guerre, ça va faire du bruit, ça va être le scandale. Il faudra des têtes. Et ça sera nos têtes qu'on servira à la foule tandis que tous les Prusso-youtres comme von Manstein, tous les von Rundstedt et les von Brauchitsch et les von Kluge retourneront à leurs von manoirs confortables et écriront leurs von mémoires, en se donnant des claques dans le dos les uns les autres pour avoir été des von soldats si décents et honorables. Et nous on finira au rebut. Ils nous referont un 30 juin, sauf que cette fois les pigeons ça sera la S S. Les salauds». Il crachait partout sur ses papiers. «Les salauds, les salauds. Nos têtes sur un plateau, et eux avec leurs petites mains blanches toutes propres et élégantes, bien manucurées, pas une goutte de sang. Comme si pas un seul d'entre eux n'avait jamais signé un ordre d'exécution. Comme si pas un seul d'entre eux n'avait jamais tendu le bras en criant "Heil Hitler!" quand on leur parlait de tuer les Juifs». Il bondit de sa chaise et se mit au garde-à-vous, le torse bombé, le bras dressé presque à la verticale, et rugit: «Heil Hitler! Heil Hitler! Sieg Heil!» Il se rassit d'un coup et se mit à marmonner. «Les salauds. Les honorables petits salopards. Si seulement on pouvait les fusiller aussi. Pas Reichenau, lui c'est un moujik, mais les autres, tous les autres». Il devenait de plus en plus incohérent. Enfin il se tut. J'en profitai pour lui tendre rapidement le rapport de Woytinek et m'excuser. Il se remit à crier dès que j'eus franchi la porte mais je ne m'arrêtai pas. Enfin son remplaçant arriva. Blobel ne s'éternisa pas: il nous fit un bref discours d'adieu et prit le premier train pour Kiev. Personne, je crois, ne le regrettait, d'autant que notre nouveau commandant, le Standartenführer Dr. Erwin Weinmann, contrastait positivement avec son prédécesseur. C'était un homme jeune, il avait à peine quelques années de plus que moi, d'une grande retenue, au visage préoccupé, presque triste, et un authentique national-socialiste de conviction. Tout comme le Dr. Thomas, il était médecin de profession, mais il travaillait depuis plusieurs années à la Staatspolizei. Il fit tout de suite bonne impression. «J'ai passé plusieurs jours à Kiev avec le Brigadeführer Thomas», nous informa-t-il d'emblée, «et il m'a expliqué les immenses difficultés auxquelles les officiers et les hommes de ce Kommando ont dû faire face. Sachez que ce ne fut pas en vain et que l'Allemagne est fière de vous. Je vais passer les jours qui suivent à me familiariser avec le travail du Kommando; à cet effet, je souhaiterais avoir une discussion franche et libre avec chacun d'entre vous, individuellement».
Weinmann nous apportait une nouvelle d'importance. Von Reichenau avait enfin été remplacé à la tête de l'A OK 6, au début de l'année, par un nouveau venu au théâtre des opérations, le General der Panzertruppe Friedrich Paulus, un de ses anciens chefs d'état-major qui depuis 1940 était chargé de la planification à l'OKW, et qu'il avait recommandé. Or Paulus avait déjà perdu son protecteur. La veille de l'arrivée de Weinmann à Kharkov, après sa course à pied matinale par – 20 °, von Reichenau s'était effondré, terrassé par une crise cardiaque selon les uns, une embolie cérébrale selon les autres; Weinmann avait appris la chose dans le train, par un officier de l'A OK. Comme von Reichenau vivait encore, le Führer avait donné l'ordre de le ramener en Allemagne; son avion s'écrasa près de Lemberg, et on le trouva encore sanglé à son siège, son bâton de Feldmarschall à la main, triste fin pour un héros allemand. Après des hésitations, on désigna le Generalfeldmarschall von Bock à sa place; le jour même de sa nomination, les Soviétiques, cherchant à capitaliser leurs succès de Moscou, lançaient une offensive à partir d'Izyoum, au sud de Kharkov, en direction de Poltava. Il faisait maintenant – 30 °, presque plus un seul véhicule ne circulait, le ravitaillement devait se faire en wagon panje et la Rollbahn perdait plus d'hommes que les divisions au front. Les Russes, eux, alignaient en masse un redoutable nouveau char, le T-34, invulnérable au froid et qui terrifiait les Landser; heureusement, il ne résistait pas à nos 88. Paulus transféra l'A OK 6 de Poltava à Kharkov, ce qui mit de l'animation dans notre ville. Les Rouges visaient certainement à encercler Kharkov, mais leur pincette nord ne démarra jamais; la pincette sud, elle, enfonça nos lignes et fut contenue avec difficulté vers la fin du mois, devant Krasnograd et Paulograd, ce qui laissa une énorme saillante de plus de soixante-dix kilomètres encastrée dans notre front, une dangereuse tête de pont au-delà du Donets. Les partisans, à l'arrière de nos lignes, intensifiaient leurs opérations; même Kharkov devenait peu sûre: les attentats, malgré une répression féroce, se multipliaient; sans doute la famine ouverte qui sévissait en ville y contribuait-elle. Le Sonderkommando ne fut pas épargné. Un jour tout au début de février, j'avais rendez-vous dans un bureau de la Wehrmacht, sur le Maïdan Tereleva, dans le centre. Hanika m'accompagnait pour essayer de trouver de quoi améliorer nos rations et je le laissai à ses courses. L'entretien fut bref, je ressortis rapidement. En haut des marches, je fis une pause pour humer l'air froid, aigu, puis allumai une cigarette. Je contemplai la place en tirant les premières bouffées. Le ciel était lumineux, de ce bleu si pur des hivers russes qu'on ne voit nulle part ailleurs. Sur le côté, trois vieilles kolkhoziennes, assises sur des caisses, attendaient de vendre quelques pauvres légumes fripés; sur la place, au pied du monument bolchevique à la libération de Kharkov (celle de 1919), une demi-douzaine d'enfants jouaient malgré le froid avec une balle en chiffons. Quelques-uns de nos Orpo traînaient un peu plus bas. Hanika se tenait à l'angle, près de l'Opel dont le chauffeur laissait tourner le moteur. Hanika semblait pâle, renfermé; mes éclats récents l'avaient ébranlé; moi aussi, il me tapait sur les nerfs. Un autre enfant déboula d'une ruelle et galopa vers la place. Il tenait quelque chose à la main. Arrivé à la hauteur de Hanika il explosa. La détonation souffla les vitres de l'Opel, j'entendis distinctement tinter le verre sur le pavé. Les Orpo, pris de panique, se mirent à tirer en rafales sur les enfants qui jouaient. Les vieilles hurlaient, la balle de chiffons se désagrégea dans le sang. Je courus vers Hanika: il était agenouillé dans la neige et se tenait le ventre. La peau de son visage, piquée d'acné, était d'une pâleur effroyable, avant que je ne l'atteigne sa tête bascula en arrière et ses yeux bleus, je le vis nettement, se confondirent avec le bleu du ciel. Le ciel effaça ses yeux. Puis il s'effondra de côté. Le gamin était mort, le bras arraché; sur la place, les policiers, choqués, s'approchaient des enfants morts que les kolkhoziennes secouaient en poussant des cris stridents. Weinmann se montra plus concerné par la bavure de nos Orpo que par la mort de Hanika:
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