Jonathan Littell - Les Bienveillantes

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"En fait, j'aurais tout aussi bien pu ne pas écrire. Après tout, ce n'est pas une obligation. Depuis la guerre, je suis resté un homme discret; grâce à Dieu, je n'ai jamais eu besoin, comme certains de mes anciens collègues, d'écrire mes Mémoires à fin de justification, car je n'ai rien à justifier, ni dans un but lucratif, car je gagne assez bien ma vie comme ça. Je ne regrette rien: j'ai fait mon travail, voilà tout; quant à mes histoires de famille, que je raconterai peut-être aussi, elles ne concernent que moi; et pour le reste, vers la fin, j'ai sans doute forcé la limite, mais là je n'étais plus tout à fait moi-même, je vacillais, le monde entier basculait, je ne fus pas le seul à perdre la tête, reconnaissez-le. Malgré mes travers, et ils ont été nombreux, je suis resté de ceux qui pensent que les seules choses indispensables à la vie humaine sont l'air, le manger, le boire et l'excrétion, et la recherche de la vérité. Le reste est facultatif."Avec cette somme qui s'inscrit aussi bien sous l'égide d'Eschyle que dans la lignée de Vie et destin de Vassili Grossman ou des Damnés de Visconti, Jonathan Littell nous fait revivre les horreurs de la Seconde Guerre mondiale du côté des bourreaux, tout en nous montrant un homme comme rarement on l'avait fait: l'épopée d'un être emporté dans la traversée de lui-même et de l'Histoire.

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Hanika avait fait mon lit avec toutes les couvertures qu'il avait pu trouver; j'en pris deux et les lui laissai sur le divan de la première pièce, où il dormirait. Je fermai la porte et me masturbai rapidement, puis m'endormis sur-le-champ, les mains et le ventre maculés de sperme. Pour une raison ou une autre, peut-être pour rester proche de von Reichenau, qui y avait son QG, Blobel choisit de demeurer à Poltava, et nous attendîmes le Kommandostab plus d'un mois. Le Vorkommando ne restait pas inactif. Comme à Kiev, j'entrepris de monter des réseaux d'informateurs; c'était d'autant plus nécessaire vu la population bigarrée, pleine d'immigrés de toute l'URSS, parmi lesquels se cachaient certainement de nombreux espions et saboteurs; en outre, nous n'avions pu trouver aucune liste, aucun fichier du NKVD: avant de se replier ils avaient effectué un nettoyage méthodique de leurs archives, rien ne nous était resté pour nous faciliter la tâche. Travailler dans l'hôtel devenait assez pénible: tandis qu'on cherchait à taper un rapport ou discuter avec un collaborateur local, de la chambre voisine s'élevaient les cris d'un homme que l'on interrogeait, cela m'accablait. Un soir on nous servit du vin rouge à dîner: le repas à peine fini, tout remontait déjà. Cela ne m'était jamais encore arrivé avec une telle violence, et je commençais à m'inquiéter: avant la guerre, je ne vomissais jamais, depuis mon enfance je n'avais presque jamais vomi, et je me demandais à quoi cela pouvait bien correspondre. Hanika, qui avait entendu mes renvois à travers la porte de la salle de bains, avança que peut-être la nourriture était mauvaise, ou bien que je souffrais d'une grippe intestinale: je secouai la tête, ce n'était pas ça, j'en étais certain, car cela avait commencé exactement comme les haut-le-cœur, par une toux et un sentiment de lourdeur ou bien de quelque chose de bloqué, seulement c'était allé plus loin et tout était revenu d'un coup, la nourriture à peine digérée mêlée au vin, une bouillie rouge, effrayante. Enfin Kuno Callsen obtint de l'Ortskommandantur la permission d'installer le Sonderkommando dans les locaux du NKVD, sur la Sov-narkomovskaïa, la rue des commissariats du peuple soviétiques. Ce grand immeuble en forme de L date du début du siècle, et l'entrée principale se trouve dans une petite rue perpendiculaire, bordée d'arbres dénudés par l'hiver; une plaque en russe à l'angle indique que lors de la guerre civile, en mai et juin 1920, le célèbre Dzerjinski y avait son siège. Les officiers logeaient toujours à l'hôtel; Hanika nous avait déniché un poêle; malheureusement, il l'avait installé dans le petit salon où il dormait et, si je laissais la porte ouverte, ses atroces grincements de dents venaient ruiner mon sommeil. Je lui demandai de bien chauffer les deux pièces durant la journée, pour que je puisse en me couchant fermer la porte; mais à l'aube le froid me réveillait, et je finissais par dormir habillé, avec un bonnet en laine, jusqu'à ce que Hanika me trouvât des couettes que j'entassais pour dormir nu, comme j'en avais l'habitude. Je continuais de vomir presque tous les soirs ou au moins un soir sur deux, tout de suite à la fin des repas, et une fois même avant d'avoir fini, je venais de boire une bière froide avec ma côtelette de porc, et cela remonta si vite que le liquide était encore frais, une sensation hideuse. Je parvenais toujours à vomir proprement, dans un W-C ou un lavabo, sans trop me faire remarquer, mais ça restait épuisant: les immenses haut-le-cœur qui précédaient la remontée des aliments me laissaient vidé, drainé de toute énergie pour de longs moments. Au moins la nourriture revenait-elle si rapidement qu'elle n'était pas encore acide, la digestion avait à peine débuté et cela n'avait aucun goût, il me suffisait de me rincer la bouche pour me sentir mieux.

Les spécialistes de la Wehrmacht avaient méticuleusement fouillé tous les bâtiments publics, à la recherche d'explosifs et de mines, et avaient désamorcé quelques engins; malgré cela, quelques jours après la première chute de neige, la Maison de l'Armée rouge explosa, tuant le commandant de la 60e division, son chef d'état-major, son Ïa, et trois commis, que l'on retrouva horriblement mutilés. Le même jour il y eut quatre autres explosions; les militaires étaient furieux. L'ingénieur en chef de la 6e armée, l'Oberst Selle, donna l'ordre de placer des Juifs dans tous les grands bâtiments pour prévenir de nouvelles explosions. Von Reichenau, lui, voulait des représailles. Le Vorkommando ne fut pas mêlé à cela: la Wehrmacht s'en chargea. L'Ortskommandant fit pendre des otages à tous les balcons de la ville. Derrière nos bureaux, deux rues, la Tchernychevski et la Girchman, s'entremêlaient pour former une étendue irrégulière, comme une vague place entre des petits immeubles semés là sans aucun plan. Plusieurs de ces demeures, de périodes et de couleurs différentes, s'ouvraient à la rue par un angle tronqué, leur élégante porte d'entrée coiffée d'un petit balcon; bientôt, à chaque rambarde, un ou plusieurs hommes pendaient comme des sacs. Sur une maison de maître d'avant la dernière guerre, vert pâle et à trois étages, deux atlantes musclés, flanquant la porte, soutenaient le balcon de leurs bras blancs, repliés derrière leurs têtes: lorsque je passai, un corps tressaillait encore entre ces cariatides impassibles. Chaque pendu arborait autour du cou une pancarte en russe. Pour me rendre au bureau, j'aimais marcher, soit sous les tilleuls et les peupliers nus de la longue rue Karl-Liebknecht, soit en coupant par le vaste jardin des Syndicats avec son monument à Chevtchenko; il ne s'agissait que de quelques centaines de mètres, et le jour les rues étaient sûres. Dans la rue Liebknecht aussi on pendait des gens. Sous un balcon, une foule s'était attroupée. Plusieurs Feldgendarmes étaient sortis par la porte-fenêtre et attachaient solidement six cordes avec des nœuds coulants. Puis ils rentrèrent dans la pièce sombre. Au bout d'un moment ils réapparurent, portant un homme aux bras et aux jambes liés, la tête couverte d'une cagoule. Un Feldgendarme lui passa un nœud coulant autour du cou, puis l'écriteau, puis lui retira la cagoule. Un instant, je vis les yeux exorbités de l'homme, des yeux de cheval emballé; puis, comme saisi de fatigue, il les ferma. Deux des Feldgendarmes le soulevèrent et le firent lentement glisser du balcon. Ses muscles ligotés furent pris de grands soubresauts, puis se calmèrent, il balançait tranquillement, la nuque brisée net, tandis que les Feldgendarmes pendaient le suivant. Les gens regardèrent jusqu'au bout, je regardai aussi, empli d'une fascination mauvaise. Je scrutais avidement les visages des pendus, des condamnés avant qu'on ne les passe par-dessus la rambarde: ces visages, ces yeux effrayés ou effroyablement résignés, ne me disaient rien. Plusieurs des morts avaient la langue qui dépassait, grotesque, des flots de salive coulaient de leur bouche sur le trottoir, certains des spectateurs riaient. L'angoisse m'envahissait comme une vaste marée, le bruit des gouttes de salive m'horripilait. Jeune encore, j'avais vu un pendu. Cela c'était passé dans l'affreux pensionnat où l'on m'avait enfermé; j'y souffrais, mais je n'étais pas le seul. Un soir, après le dîner, il y avait une prière spéciale, je ne me souviens plus pour quoi, et je m'étais fait dispenser, prétextant mes origines luthériennes (c'était un collège catholique); ainsi, je pus retourner à ma chambre. Chaque chambrée était organisée par classes et comptait environ quinze lits doubles. En montant, je passai par la chambre voisine, où couchaient les premières (j'étais en seconde, je devais avoir quinze ans); il y avait là deux garçons, qui avaient eux aussi échappé à la messe: Albert, avec qui j'étais plus ou moins lié, et Jean R., un garçon étrange, peu aimé, mais qui faisait peur aux autres élèves avec ses crises violentes et désordonnées. Je bavardai avec eux quelques minutes avant de regagner ma chambre où je me couchai pour lire, un roman de E.R. Burroughs, lecture évidemment interdite comme tout dans cette prison. J'achevais un second chapitre lorsque soudain j'entendis la voix d'Albert, un hurlement dément: «Au secours! Au secours! À moi!» Je bondis de mon lit, le cœur battant, puis une pensée me retint: et si Jean R. était en train de tuer Albert? Albert criait toujours. Alors je me forçai à aller voir; terrifié, prêt à m'enfuir, j'avançai vers la porte et la poussai. Jean R. pendait à une poutre, un ruban rouge autour du cou, le visage déjà bleu; Albert, hurlant, le tenait par les jambes et tentait de le soulever. Je filai de la chambrée et dévalai les escaliers, criant à mon tour, à travers le préau, vers la chapelle. Plusieurs professeurs sortirent, hésitèrent, puis se mirent à courir vers moi, suivis d'une foule d'élèves. Je les menai à la chambre où tout le monde voulut entrer; dès qu'ils comprirent, deux professeurs bloquèrent la porte, faisant reculer les élèves dans le couloir, mais j'étais déjà entré, je vis tout. Deux ou trois des professeurs soutenaient Jean R. tandis qu'un autre s'escrimait furieusement pour couper le gros ruban avec un canif ou une clef. Enfin Jean R. tomba comme un arbre abattu, entraînant les professeurs au sol avec lui. Albert, recroquevillé dans un coin, sanglotait, les mains crispées devant son visage. Le père Labourie, mon professeur de grec, tentait d'ouvrir la mâchoire de Jean R., il s'y prenait à deux mains pour écarter les dents, de toutes ses forces, mais sans succès. Je me souviens distinctement du bleu profond et luisant du visage de Jean R., et de ses lèvres violettes, couvertes d'écume blanche. Puis l'on me fit sortir. Cette nuit-là, je la passai à l'infirmerie, on voulait m'isoler des autres garçons, je suppose; je ne sais pas où ils mirent Albert. Un peu plus tard, on m'envoya le père Labourie, un homme doux et patient, qualités rares dans cet établissement. Il n'était pas comme les autres prêtres et j'aimais discuter avec lui. Le lendemain matin, tous les élèves furent réunis à la chapelle pour un long sermon sur l'abomination du suicide, Jean R., nous informa-t-on, avait survécu; et il fallut prier pour le salut de son âme de pêcheur. Nous ne le revîmes jamais. Comme tous les élèves étaient assez secoués, les bons pères décidèrent d'organiser une longue randonnée dans les bois.

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