Hanika se révéla vite une bien meilleure ordonnance que Popp. Tous les matins, je trouvais mes bottes cirées et un uniforme nettoyé, séché et repassé; au petit déjeuner, il produisait souvent quelque chose pour améliorer l'ordinaire. Il était très jeune; il avait été versé de la Hitlerjugend dans la Waffen-SS, et de là s'était retrouvé affecté au Sonderkommando; mais il ne manquait pas de qualités. Je le formai au classement des dossiers, pour qu'il puisse me ranger ou me trouver des documents. Ries était passé à côté d'une perle: le garçon était aimable, serviable, il suffisait de savoir le prendre. La nuit, pour un peu, il aurait dormi en travers de ma porte, comme un chien ou un domestique de roman russe. Mieux nourri, reposé, son visage s'arrondissait, c'était en fait un beau garçon malgré l'acné juvénile.
Blobel, lui, devenait de plus en plus lunatique; il buvait, piquait des crises de rage folles, sans aucun prétexte. Il se choisissait parmi les officiers une tête de Turc, et il le poursuivait des jours durant, sans relâche, le harcelant sur chaque aspect de son travail. En même temps c'était un bon organisateur, il avait un sens développé des priorités et des contraintes pratiques. Heureusement, il n'avait pas encore eu l'occasion de tester son nouveau Saurer; le camion était resté bloqué à Kiev, et il en attendait la livraison avec impatience. L'idée même de la chose me faisait froid dans le dos, et j'espérais bien être parti avant qu'il ne le reçoive. Je continuais à souffrir de haut-le-cœur brutaux, accompagnés parfois de remontées de gaz douloureuses et exténuantes; mais je gardais cela pour moi. Mes rêves aussi, je n'en parlais à personne. Presque chaque nuit maintenant, je montais dans un métro, chaque fois différent mais toujours comme excentré, décalé, imprévisible, et qui m'habitait d'une circulation permanente de trains qui vont et viennent, d'escaliers mécaniques ou d'ascenseurs qui montent et descendent d'un niveau à l'autre, de portes qui s'ouvrent et se ferment à contre-temps, de signaux passant du vert au rouge sans que les trains s'arrêtent, de lignes se croisant sans aiguillage, et de terminus où les passagers attendent en vain, un réseau détraqué, bruyant, immense, interminable, traversé par un trafic incessant et insensé. Dans ma jeunesse j'adorais le métro; je l'avais découvert à dix-sept ans lorsque j'étais monté à Paris, et à la moindre occasion je le prenais simplement pour le plaisir du mouvement, de regarder les gens, les stations qui défilent. La CMP venait, l'année précédente, de reprendre le nord-sud, et pour le prix d'un ticket je pouvais traverser la ville de part en part. Bientôt je connaissais mieux la géographie souterraine de Paris que sa surface. Avec d'autres internes de ma prépa, je sortais la nuit grâce à un double de clef que les étudiants se passaient de génération à génération et, armés de petites lampes de poche, nous attendions sur un quai la dernière rame pour ensuite nous glisser dans les tunnels et marcher sur les voies de station à station. Nous avions vite découvert de nombreuses galeries et puits d'accès fermés au public, ce qui ne laissait pas d'être utile lorsque des cheminots, dérangés dans leur travail nocturne, tentaient de nous pourchasser. Cette activité souterraine laisse toujours dans mon souvenir la trace d'une forte émotion, faite d'un sentiment amical de sécurité et de chaleur, avec sans doute une lointaine couleur erotique, aussi. À cette époque déjà, les métros peuplaient mes rêves, mais maintenant, ils véhiculaient une angoisse translucide et acidulée, je ne pouvais jamais arriver là où je devais, je manquais mes correspondances, les portes des wagons me claquaient au nez, je voyageais sans billet, dans la peur des contrôleurs, et je me réveillais souvent envahi d'une panique froide, abrupte, qui me laissait comme débordé.
Enfin les premières gelées saisirent les routes et je pus partir. Le froid était tombé d'un coup, en une nuit; au matin, joyeuses, la vapeur des haleines, les fenêtres blanches de givre. Avant le départ, j'enfilai tous mes pull-overs; Hanika avait réussi à me dénicher une chapka en loutre pour quelques reichsmarks; à Kharkov, il faudrait vite trouver des vêtements chauds. Sur la route, le ciel était pur, bleu, des nuées de passereaux tournoyaient devant les bois; près des villages, les paysans fauchaient les joncs des étangs gelés pour recouvrir leurs isbas. La route elle-même restait périlleuse: le gel, par endroits, avait figé les crêtes chaotiques de la fange, soulevées par le passage des blindés et des camions, et ces arêtes durcies faisaient déraper les véhicules, déchiraient les pneus, parfois même causaient des renversements lorsqu'un chauffeur avait mal pris l'angle et perdait le contrôle de sa machine. Ailleurs, en dessous d'une fine croûte qui se brisait sous les roues, la boue restait visqueuse, traître. Tout autour s'étalaient la steppe vide, les champs moissonnés, quelques forêts. Il y a environ cent vingt kilomètres de Poltava à Kharkov: le voyage demanda une journée. On entrait dans la ville par des faubourgs dévastés aux murs calcinés, chamboulés, renversés, parmi lesquels, hâtivement déblayées, s'entassaient en de petites meules les carcasses tordues et brûlées du matériel de guerre gaspillé pour la vaine défense de la ville. Le Vorkommando s'était installé dans l'hôtel International, qui bordait une immense place centrale dominée, au fond, par l'entassement constructiviste du Dom Gosprom, des bâtiments cubiques, disposés en arc de cercle, avec deux hautes arches carrées et une paire de gratte-ciel, étonnante construction pour cette large ville paresseuse avec ses maisons en bois et ses vieilles églises tsaristes. La Maison du Plan, incendiée au cours des combats, dressait ses façades massives et ses étagements de fenêtres éventrées juste à côté, sur la gauche; au centre de la place, un imposant Lénine en bronze tournait le dos aux deux blocs, et, indifférent aux véhicules et aux blindés allemands rangés à ses pieds, invitait d'un geste large les passants à lui. Dans l'hôtel la confusion régnait; la plupart des chambres avaient les vitres brisées, il s'y engouffrait un froid amer. Je réquisitionnai une petite suite à peu près habitable, laissai Hanika se débrouiller avec les fenêtres et le chauffage, et redescendis trouver Callsen. «Les combats pour la ville ont été intenses, me résuma-t-il, il y a eu beaucoup de destructions, vous l'avez bien vu; il sera difficile de trouver à loger le Sonderkommando en entier». Le Vorkommando avait néanmoins commencé son travail de S P et interrogeait des suspects; on avait en outre, sur demande de la 6e armée, arrêté de nombreux otages afin de prévenir des sabotages comme à Kiev. Callsen avait développé son analyse politique: «La population de la ville est en majorité russe, les problèmes délicats liés aux relations avec les Ukrainiens se poseront moins ici. Il y a aussi une importante population juive, bien que beaucoup aient fui avec les bolcheviques». Blobel lui avait donné l'ordre de convoquer les meneurs juifs et de les fusiller: «Pour les autres, on verra plus tard». Dans la chambre, Hanika avait réussi à boucher les fenêtres avec du carton et des bâches, et il avait trouvé quelques bougies pour l'éclairage; mais les pièces restaient glaciales. Durant un long moment, assis sur le divan tandis qu'il faisait chauffer du thé, je me laissai occuper par une fantaisie: prétextant le froid, je l'invitais à dormir avec moi, pour la chaleur mutuelle, puis lentement, au cours de la nuit, je lui passais la main sous la tunique, embrassais ses jeunes lèvres, et fouillais dans son pantalon pour en extraire sa verge raidie. Séduire un subordonné, même consentant, voilà qui était hors de question; mais cela faisait bien longtemps que je n'avais plus songé à de telles choses, et je ne cherchai pas à résister à la douceur de ces images. Je regardais sa nuque et me demandais s'il avait jamais connu une fille. Il était vraiment très jeune, mais même avant son âge, au pensionnat, nous faisions déjà, entre garçons, tout ce qu'on peut faire, et les garçons plus âgés, qui devaient alors avoir eu l'âge que Hanika avait maintenant, savaient se trouver des filles, au village voisin, ravies d'être culbutées. Ma pensée maintenant glissait: à la place de sa frêle nuque venaient se dessiner des nuques autrement puissantes, celles d'hommes que j'avais connus ou même simplement aperçus, et je considérais ces nuques avec le regard d'une femme, comprenant soudainement avec une netteté effrayante que les hommes ne contrôlent rien, ne dominent rien, qu'ils sont tous des enfants et même des jouets, mis là pour le plaisir des femmes, un plaisir insatiable et d'autant plus souverain que les hommes croient contrôler les choses, croient dominer les femmes, alors qu'en réalité les femmes les absorbent, ruinent leur domination et dissolvent leur contrôle, pour en fin de compte prendre d'eux bien plus qu'ils ne veulent donner. Les hommes croient en toute honnêteté que les femmes sont vulnérables, et que cette vulnérabilité, il faut soit en profiter, soit la protéger, tandis que les femmes se rient, avec tolérance et amour ou bien avec mépris, de la vulnérabilité infantile et infinie des hommes, de leur fragilité, cette friabilité si proche de la perte de contrôle permanente, cet effondrement perpétuellement menaçant, cette vacuité incarnée dans une si forte chair. C'est bien pour cela, sans aucun doute, que les femmes tuent si rarement. Elles souffrent bien plus, mais elles auront toujours le dernier mot. Je buvais mon thé.
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