– «Elle n'est pas encore morte», dit l'homme qui l'examinait. L'infirmier de la section s'approcha:
«Emmenez-la dans la maison». Plusieurs hommes la soulevèrent; sa tête pendait en arrière, sa robe boueuse collait à son ventre énorme, la pluie martelait son corps. Ils la portèrent dans la maison et la déposèrent sur une table. Une vieille sanglotait dans un coin, autrement l'isba était vide. La fille râlait. L'infirmier lui déchira sa robe et l'examina. «Elle est foutue. Mais elle est à terme, on peut encore sauver le bébé, avec un peu de chance». Il commença à donner des instructions aux deux soldats qui se tenaient là. «Faites chauffer de l'eau». Je ressortis sous la pluie et allai retrouver Ott, qui était retourné aux véhicules. «Qu'est-ce qui se passe, alors?» – «La fille va mourir. Votre infirmier essaye de lui faire une césarienne». – «Une césarienne?! Il est devenu fou, ma parole!» Il se mit à remonter la ruelle en pataugeant, jusqu'à la maison. Je le suivis. Il entra d'un coup: «C'est quoi ce bordel, Grève?» L'infirmier tenait un petit paquet sanglant, emmailloté dans un drap, et achevait de nouer le cordon ombilical. La fille, morte, gisait les yeux grands ouverts sur la table, nue, couverte de sang, éventrée du nombril au sexe. «Ça a marché, Herr Untersturmführer, dit Grève. Il devrait vivre. Mais il faudrait trouver une nourrice». – «Tu es fou! cria Ott. Donne-moi ça!»
– «Pourquoi?» – «Donne-moi ça!» Ott était blême, il tremblait. Il arracha le nouveau-né des mains de Grève et, le tenant par les pieds, lui fracassa le crâne contre le coin du poêle. Puis il le jeta à terre. Grève écumait: «Pourquoi avez-vous fait ça?!» Ott hurlait aussi: «Tu aurais mieux fait de le laisser crever dans le ventre de sa mère, pauvre con! Tu aurais dû le laisser tranquille! Pourquoi tu l'as fait sortir? Il n'y était pas suffisamment au chaud?» Il pivota sur ses talons et sortit. Grève sanglotait: «Vous auriez pas dû faire ça, vous auriez pas dû faire ça». Je suivis Ott qui tempêtait dans la boue et la pluie devant le Scharführer et quelques hommes attroupés. «Ott»…, appelai-je. Derrière moi retentit un appel: «Untersturmführer!» Je me retournai: Grève, les mains encore rouges de sang, sortait de l'isba avec son fusil épaulé. Je reculai et il se dirigea droit sur Ott. «Untersturmführer!» Ott se retourna, vit le fusil et se remit à crier: «Quoi, enculé, qu'est-ce que tu veux encore? Tu veux tirer, c'est ça, vas-y!» Le Scharführer hurlait aussi: «Grève, nom de Dieu, baisse ce fusil!» – «Vous auriez pas dû faire ça», criait Grève en continuant à s'avancer vers Ott. – «Eh bien vas-y, connard, tire!» – «Grève, arrête tout de suite!» vociférait le Scharführer. Grève tira; Ott, frappé à la tête, vola en arrière et s'effondra dans une flaque avec un grand bruit d'eau. Grève gardait son fusil levé; tout le monde s'était tu. On n'entendait plus que le battement de la pluie sur les flaques, la boue, les casques des hommes, le chaume des toits. Grève tremblait comme une feuille, le fusil à l'épaule. «Il aurait pas dû faire ça», répétait-il stupidement. – «Grève», dis-je doucement. L'air hagard, Grève braqua son fusil sur moi. J'écartai très lentement les mains sans rien dire. Grève redirigea son fusil vers le Scharführer. Deux des hommes braquaient à leur tour leurs fusils sur Grève. Grève gardait son fusil pointé sur le Scharführer. Les hommes pouvaient l'abattre mais il tuerait sans doute aussi le Scharführer. «Grève, dit calmement le Scharführer, t'as vraiment fait une connerie. Ott était une ordure, d'accord. Mais là t'es vraiment dans la merde». -»Grève, dis-je. Posez votre arme. Sinon on va être obligés de vous tuer. Si vous vous rendez je témoignerai en votre faveur». – «De toute façon je suis foutu», dit Grève. Il visait toujours le Scharführer. «Si vous tirez je mourrai pas seul». Il braqua de nouveau son fusil sur moi, à bout portant. La pluie dégoulinait du canon, juste devant mes yeux, elle ruisselait sur mon visage. «Herr Hauptsturmführer! appela le Scharführer. Vous êtes d'accord pour que je règle ça à ma manière? Pour éviter plus de casse». Je fis signe que oui. Le Scharführer se tourna vers Grève. «Grève. Je te donne cinq minutes d'avance. Après ça on vient te chercher». Grève hésita. Puis il baissa son fusil et détala vers la forêt. Nous attendîmes. Je regardai Ott. Il avait la tête dans l'eau, son visage dépassait juste, avec un trou noir au centre du front. Le sang formait des volutes noirâtres dans l'eau tourbeuse. La pluie lui avait lavé le visage, tambourinait sur ses yeux ouverts et étonnés, lui remplissait lentement la bouche, coulait aux commissures. «Andersen, dit le Scharführer. Prends trois hommes et va le chercher». – «On va pas le trouver, Herr Scharführer». – «Va le trouver.» Il se tourna vers moi: «Vous avez des objections, Herr Hauptsturmführer?» Je secouai la tête: «Aucune». D'autres hommes nous avaient rejoints. Quatre d'entre eux se dirigeaient vers le bois, leurs fusils sous l'épaule. Quatre autres se chargèrent du cadavre d'Ott et le portèrent par la capote vers le camion. Je les suivais avec le Scharführer. Ils chargèrent le corps par une ridelle; le Scharführer envoya des hommes donner le signal du regroupement. Je voulais fumer mais c'était impossible, même sous la capote. Les hommes, par groupes, rejoignaient les véhicules. Nous attendîmes ceux que le Scharführer avait envoyés à la recherche de Grève, guettant le coup de feu. Je notai que le staroste avait prudemment disparu, mais ne dis rien. Enfin Andersen et les autres réapparurent, des ombres grises émergeant à travers la pluie. «On a cherché dans le bois, Herr Scharführer. Mais on n'a rien trouvé. Il doit se cacher». – «C'est bon. Montez». Le Scharführer me regarda: «De toute façon les partisans auront sa peau, à ce salaud». – «Je vous l'ai dit, Scharführer, je n'ai aucune objection à votre décision. Vous avez évité de nouvelles effusions de sang, je vous félicite». – «Merci, Herr Hauptsturmführer». Nous reprîmes la route, emportant le corps d'Ott. Le retour à Péréïaslav prit encore plus de temps que l'aller. À l'arrivée, sans même me changer, j'allai expliquer l'incident à Hafner. Il réfléchit longuement. «Vous pensez qu'il va rejoindre les partisans?» demanda-t-il enfin. – «Je pense que s'il y a des partisans par là et qu'ils le trouvent, ils le tueront Sinon de toute façon il ne passera pas l'hiver». – «Et s'il essaye de vivre au village?» – «Ils ont bien trop peur, ils le dénonceront. Soit à nous, soit aux partisans». – «Bon». Il réfléchit encore. «Je vais le déclarer déserteur, armé et dangereux, et puis voilà». Il fit encore une pause. «Pauvre Ott. C'était un bon officier». – «Si vous voulez mon avis, fis-je sèchement, on aurait dû l'envoyer se reposer il y a longtemps. Ça aurait peut-être évité cette histoire». – «Vous avez sans doute raison». Une grande flaque allait en s'élargissant sous ma chaise. Hafner étira le cou et fit saillir son large menton carré: «Quelle merde, quand même. Vous voulez vous charger du rapport pour le Standartenführer?» – «Non, c'est votre Kommando après tout. Faites-le et puis je le contresignerai, comme témoin. Vous m'en ferez aussi des doubles, pour l'Amt III». – «Entendu». J'allai enfin me changer et fumer une cigarette. Dehors, la pluie battait encore, on pouvait croire qu'elle ne finirait jamais.
De nouveau, je dormis mal; à Péréïaslav il ne semblait pas pouvoir en être autrement. Les hommes grognaient, ronflaient; dès que je m'assoupissais, les grincements de dents du petit Waffen-SS venaient couper mon sommeil et m'en tiraient abruptement. Dans cette somnolence pâteuse, le visage d'Ott dans l'eau et le crâne du soldat russe se confondaient: Ott, couché dans la flaque, ouvrait grande la bouche et me tirait la langue, une langue épaisse et rose et fraîche, comme s'il m'invitait à l'embrasser. Je me réveillai angoissé, fatigué. Au petit déjeuner, je fus de nouveau pris de toux, puis de haut-le-cœur violents; je me réfugiai dans un couloir vide, mais rien ne vint. Lorsque je regagnai le mess Häfner m'attendait avec un télétype: «Kharkov vient de tomber, Herr Hauptsturmführer. Le Standartenführer vous veut à Poltava». – «À Poltava?» J'indiquai d'un geste les fenêtres trempées. «Il exagère. Comment compte-t-il que je m'y rende?» – «Les trains circulent encore, de Kiev à Poltava. Quand les partisans ne les font pas dérailler. Il y a un convoi de la Rollbahn qui part pour Iagotine; j'ai téléphoné à la division, ils veulent bien vous prendre. Iagotine est sur la voie et de là vous pourrez vous débrouiller pour trouver un train». Hafner était vraiment un officier tout à fait efficace. «Bien, je vais prévenir mon chauffeur». – «Non, votre chauffeur restera ici. L'Admiral ne passera jamais jusqu'à Iagotine. Vous partirez dans les camions de la Rollbahn. J'enverrai le chauffeur avec la voiture à Kiev quand ça sera possible». – «Bien». – «Le convoi part à midi. Je vous remettrai des dépêches pour le Standartenführer, y compris le rapport sur la mort d'Ott». -
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