Jonathan Littell - Les Bienveillantes

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"En fait, j'aurais tout aussi bien pu ne pas écrire. Après tout, ce n'est pas une obligation. Depuis la guerre, je suis resté un homme discret; grâce à Dieu, je n'ai jamais eu besoin, comme certains de mes anciens collègues, d'écrire mes Mémoires à fin de justification, car je n'ai rien à justifier, ni dans un but lucratif, car je gagne assez bien ma vie comme ça. Je ne regrette rien: j'ai fait mon travail, voilà tout; quant à mes histoires de famille, que je raconterai peut-être aussi, elles ne concernent que moi; et pour le reste, vers la fin, j'ai sans doute forcé la limite, mais là je n'étais plus tout à fait moi-même, je vacillais, le monde entier basculait, je ne fus pas le seul à perdre la tête, reconnaissez-le. Malgré mes travers, et ils ont été nombreux, je suis resté de ceux qui pensent que les seules choses indispensables à la vie humaine sont l'air, le manger, le boire et l'excrétion, et la recherche de la vérité. Le reste est facultatif."Avec cette somme qui s'inscrit aussi bien sous l'égide d'Eschyle que dans la lignée de Vie et destin de Vassili Grossman ou des Damnés de Visconti, Jonathan Littell nous fait revivre les horreurs de la Seconde Guerre mondiale du côté des bourreaux, tout en nous montrant un homme comme rarement on l'avait fait: l'épopée d'un être emporté dans la traversée de lui-même et de l'Histoire.

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Moreau vivait dans une grande maison de famille, un peu vieillotte et pleine de recoins, à Antibes près de la mer. La riche nourriture baignant dans l'huile d'olive, le beau soleil chaud d'avril, qu'on ne voit à Kiel qu'en juillet, nous ravirent tout de suite. Moreau, qui, malgré sa grossièreté, était loin d'être un homme stupide, fit des efforts particuliers pour gagner, si ce n'est notre affection, au moins notre complaisance. Ce même été il loua à une connaissance un grand voilier, et il nous emmenait en croisière aux îles de Lérins et même plus loin, jusqu'à Fréjus. Au début j'avais le mal de mer, mais cela passa vite; elle, celle dont je parle, elle n'avait pas le mal de mer. Nous nous installions ensemble, à l'avant du bateau, et nous regardions moutonner les vagues, puis nous nous regardions l'un l'autre, et à travers ce regard, par l'amertume de notre enfance et le grondement souverain de la mer, il se passa quelque chose, quelque chose d'irrémédiable: l'amour, doux-amer, jusqu'à la mort. Mais ce n'était alors encore qu'un regard. Cela ne le resta pas longtemps. Ce ne fut pas tout de suite, mais peut-être un an plus tard que nous découvrîmes ces choses; alors, un plaisir sans limites emplit notre enfance. Et puis un jour, comme je l'ai dit, on nous surprit. Il y eut des scènes sans fin, ma mère me traitait de cochon et de dégénéré, Moreau pleurait, et ce fut la fin de tout ce qui est beau. Quelques semaines plus tard, à la rentrée des classes, on nous envoya dans un pensionnat catholique, à des centaines de kilomètres l'un de l'autre, et ainsi, vom Himmel durch die Welt zur Hölle, débuta un cauchemar de plusieurs années et qui, d'une certaine manière, dure encore. Des prêtres frustrés, aigres, informés de mes péchés, me forçaient à passer des heures à genoux sur les dalles glacées de la chapelle, et ne me permettaient que des douches froides. Pauvre Partenau! Moi aussi, j'ai connu l'Église, et pire encore. Or mon père était protestant, et les catholiques, je les méprisais déjà; sous ce traitement, les quelques restes de ma naïve foi d'enfant se désagrégèrent, et plutôt que le repentir, j'appris la haine.

Tout, dans cette école, était déformé et perverti. La nuit, des garçons plus âgés venaient s'asseoir au bord de mon lit et me mettaient la main entre les jambes jusqu'à ce que je les gifle; alors ils riaient, se levaient tranquillement, et repartaient; mais dans les douches, après le sport, ils se coulaient contre moi en frottant rapidement leur machin sur mon derrière. Les prêtres aussi invitaient parfois des garçons dans leurs bureaux pour les confesser, puis, par des promesses de cadeaux ou par intimidation, leur faisaient commettre des gestes criminels. Peu étonnant que le malheureux Jean R. ait tenté de se suicider. J'étais dégoûté, je me sentais couvert de fange. Je n'avais personne à qui faire appel: mon père n'aurait jamais permis cela, mais mon père, je ne savais pas où le trouver. Parce que je refusais de me soumettre à leurs désirs odieux, les grands me traitaient aussi vicieusement que les révérends pères. Ils me battaient au moindre prétexte, m'obligeaient à les servir, à cirer leurs chaussures, à brosser leurs costumes. Une nuit, j'ouvris les yeux: trois d'entre eux se tenaient debout à côté de mon lit, se frottant par-dessus mon visage; avant que je puisse réagir, leurs choses affreuses m'aveuglaient. Ce genre de situation, il n'y avait qu'un moyen d'y échapper, un moyen classique, se choisir un protecteur. Pour cela le collège avait élaboré un rituel précis. Le garçon le plus jeune était appelé le descendu; le garçon plus âgé devait faire les avances, qui pouvaient être repoussées sur place; sinon, il avait le droit d'exposer ses arguments. Mais je n'étais pas encore prêt: je préférais souffrir, et rêver à mon amour perdu. Puis un incident étrange me fit changer d'avis. Mon voisin de lit, Pierre S., avait mon âge. Sa voix, une nuit, me réveilla. Il ne geignait pas: au contraire, il parlait haut et distinctement, mais de toute évidence il dormait. Moi-même je n'étais qu'à moitié éveillé, mais si je ne me souviens pas précisément de ses paroles, l'horreur dont elles m'ont empli reste aiguë. C'était à peu près: «Non, pas encore, c'est assez», ou bien: «S'il te plaît, c'est trop, seulement la moitié.» À y réfléchir, le sens de ces paroles est équivoque; mais dans le cœur de la nuit mon interprétation ne me semblait faire aucun doute. Et j'étais glacé, moi-même gagné par cette grande peur, je me recroquevillai au fond de mon lit, essayant de ne pas entendre. Même alors, la violence de mon effroi, la rapidité avec laquelle il m'avait envahi me surprenaient. Ces paroles, je le compris dans les journées suivantes, qui disaient comme en transparence des choses enfouies, innommables, devaient trouver leurs sœurs cachées au fond de moi, et celles-ci, réveillées, dressaient leurs têtes sinistres et ouvraient leurs yeux brillants. Petit à petit, j'en venais à me dire ceci: Si je ne peux l'avoir, elle, alors quelle différence tout cela peut-il me faire? Un jour un garçon m'accosta dans les escaliers: «Je t'ai vu au sport, me dit-il, j'étais sous toi, sur l'obstacle, tes shorts étaient grands ouverts». C'était un garçon athlétique d'environ dix-sept ans, aux cheveux ébouriffés, assez fort pour intimider les autres. «D'accord», répondis-je avant de dévaler les marches. Après cela je n'eus plus trop de problèmes. Ce garçon, qui se nommait André N., me donnait des petits cadeaux et de temps à autre m'entraînait aux toilettes. Une poignante odeur de peau fraîche et de sueur émanait de son corps, parfois mêlée à de légers relents de merde, comme s'il s'était mal torché. Les toilettes, elles, puaient l'urine et le désinfectant, elles étaient toujours sales, et aujourd'hui encore pour moi l'odeur des hommes et du sperme évoque l'odeur du phénol et de l'urine, ainsi que la porcelaine sale, la peinture écaillée, la rouille et les loquets brisés. Au début, il ne faisait que me toucher, ou bien je le prenais dans ma bouche. Puis il voulut autre chose. Cela, je le connaissais, je l'avais déjà fait avec elle, après l'apparition de ses règles; et ça lui avait donné du plaisir, pourquoi ça ne m'en donnerait-il pas à moi aussi? Et puis, raisonnai-je, cela me rapprocherait encore d'elle; d'une certaine manière, je pourrais ainsi ressentir presque tout ce qu'elle ressentait, lorsqu'elle me touchait, m'embrassait, me léchait, puis m'offrait ses fesses maigres et étroites. Cela me fit mal, elle aussi cela avait dû lui faire mal, et puis j'attendis, et lorsque je jouis, j'imaginai que c'était elle qui jouissait ainsi, une jouissance fulgurante, déchirante, j'en arrivais presque à oublier à quel point ma jouissance était une chose pauvre et bornée à côté de la sienne, sa jouissance océanique de femme déjà.

Après, sans doute, c'est devenu une habitude. Lorsque je regardais des filles, essayais de m'imaginer prenant leurs seins laiteux dans ma bouche puis frottant ma verge dans leurs muqueuses, je me disais: À quoi bon, ce n'est pas elle et ce ne le sera jamais. Mieux vaut donc que moi-même je sois elle et tous les autres, moi. Ces autres, je ne les aimais pas, je vous l'ai expliqué du premier abord. Ma bouche, mes mains, ma verge, mon cul les désiraient, parfois intensément, à en perdre le souffle, mais d'eux je ne voulais que leurs mains, leur verge et leur bouche. Cela ne veut pas dire que je ne ressentais rien. Lorsque je contemplais le beau corps nu de Partenau, déjà si cruellement blessé, une angoisse sourde m'envahissait: si je passais mes doigts sur son sein, effleurant la pointe puis sa cicatrice, j'imaginais ce sein de nouveau écrasé par le métal; lorsque j'embrassais ses lèvres, je voyais sa mâchoire arrachée par un éclat brûlant de shrapnel; et quand je descendais entre ses jambes, me plongeais dans ses organes luxuriants, je savais que quelque part une mine attendait, prête à les déchiqueter. Ses bras puissants, ses cuisses agiles étaient également vulnérables, aucune partie de son corps chéri n'était à l'abri. Le mois prochain, dans une semaine, demain même, toute cette si belle et douce chair pouvait en un instant se transformer en viande, en une masse sanguinolente et carbonisée, et ses yeux si verts s'éteindre pour toujours. Parfois, je manquais d'en pleurer. Mais lorsque, guéri, il repartit enfin, je ne ressentis aucune tristesse. Il fut d'ailleurs tué l'année suivante, à Koursk.

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