Jonathan Littell - Les Bienveillantes

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"En fait, j'aurais tout aussi bien pu ne pas écrire. Après tout, ce n'est pas une obligation. Depuis la guerre, je suis resté un homme discret; grâce à Dieu, je n'ai jamais eu besoin, comme certains de mes anciens collègues, d'écrire mes Mémoires à fin de justification, car je n'ai rien à justifier, ni dans un but lucratif, car je gagne assez bien ma vie comme ça. Je ne regrette rien: j'ai fait mon travail, voilà tout; quant à mes histoires de famille, que je raconterai peut-être aussi, elles ne concernent que moi; et pour le reste, vers la fin, j'ai sans doute forcé la limite, mais là je n'étais plus tout à fait moi-même, je vacillais, le monde entier basculait, je ne fus pas le seul à perdre la tête, reconnaissez-le. Malgré mes travers, et ils ont été nombreux, je suis resté de ceux qui pensent que les seules choses indispensables à la vie humaine sont l'air, le manger, le boire et l'excrétion, et la recherche de la vérité. Le reste est facultatif."Avec cette somme qui s'inscrit aussi bien sous l'égide d'Eschyle que dans la lignée de Vie et destin de Vassili Grossman ou des Damnés de Visconti, Jonathan Littell nous fait revivre les horreurs de la Seconde Guerre mondiale du côté des bourreaux, tout en nous montrant un homme comme rarement on l'avait fait: l'épopée d'un être emporté dans la traversée de lui-même et de l'Histoire.

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Le lendemain matin, je pris une navette militaire et montai à Simferopol. Ohlendorf me reçut avec sa politesse habituelle, sans chaleur peut-être, mais suave et agréable. «J'ai oublié de vous demander hier comment se porte Frau Ohlendorf?» – «Käthe? Très bien, merci Bien entendu je lui manque, mais Krieg ist Krieg». Une ordonnance nous servit un excellent café et Ohlendorf se lança dans une présentation rapide. «Le travail, vous verrez, sera très intéressant pour vous. Vous n'aurez pas à vous occuper des mesures executives, je laisse tout ça aux Kommandos; de toute façon, la Crimée est déjà quasiment judenrein, et on en a presque fini avec les Tsiganes aussi». – «Tous les Tsiganes?» interrompis-je, étonné. «En Ukraine, nous ne sommes pas aussi systématiques». – «Pour moi, répondit-il, ils sont aussi dangereux, si ce n'est plus, que les Juifs. Dans toutes les guerres, les Tsiganes servent d'espions, ou d'agents pour communiquer à travers les lignes. Vous n'avez qu'à voir les récits de Ricarda Huch ou de Schiller sur la guerre de Trente Ans». Il marqua une pause. «Dans un premier temps, vous aurez surtout à vous occuper de recherches. Nous allons au printemps avancer dans le Caucase – c'est un secret que je vous recommande de garder pour vous – et, comme c'est une région encore mal connue, je voudrais constituer un recueil d'informations pour le Gruppenstab et les Kommandos, en particulier en ce qui concerne les différentes minorités ethniques et leurs relations entre elles et au pouvoir soviétique. En principe, le même système d'occupation qu'en Ukraine sera appliqué, on va former un nouveau Reichskommissariat, mais bien entendu la SP et le S D doivent avoir leur mot à dire, et plus ce mot sera argumenté, plus il sera écouté. Votre supérieur direct sera le Sturmbannführer Dr. Seibert, qui est aussi le chef d'état-major du groupe. Venez avec moi, je vais vous présenter, ainsi qu'au Hauptsturmführer Ulrich, qui s'occupera de votre transfert».

Je connaissais Seibert de loin; à Berlin, il dirigeait le département D (Économie) du SD. C'était un homme sérieux, franc, cordial, un excellent économiste issu de l'université de Göttingen, qui semblait aussi peu à sa place ici qu'Ohlendorf. La chute prématurée de ses cheveux s'était encore accélérée depuis son départ; mais ni ce haut front dégarni, ni son air préoccupé, ni la vieille cicatrice de duel lui tailladant le menton, ne parvenaient à lui faire perdre un certain côté adolescent, perpétuellement rêveur. Il m'accueillit avec bienveillance, me présenta à ses autres collaborateurs, puis, Ohlendorf nous ayant laissés, il me mena au bureau d'Ulrich, qui m'apparut, lui, un petit bureaucrate tatillon. «L'Oberfuhrer a une vision un peu leste des procédures d'affectation, m'informa-t-il avec aigreur. Normalement, il faut faire une demande à Berlin, puis attendre la réponse. On ne peut pas prendre des gens dans la rue comme ça». -«L'Oberfuhrer ne m'a pas trouvé dans la rue, il m'a trouvé dans un casino», lui fis-je remarquer. Il ôta ses lunettes et me regarda en plissant les yeux: «Dites-moi, Hauptsturmführer, vous faites de l'esprit?» – «Pas du tout. Si vraiment vous pensez que ce n'est pas possible, je le dirai à l'Oberfuhrer et retournerai à mon Kommando». – «Non, non, non, fit-il en se frottant l'arête du nez. C'est compliqué, voilà tout. Ça me fera encore de la paperasse. Quoi qu'il en soit, l'Oberführer a déjà envoyé un courrier à votre sujet au Brigadeführer Thomas. Quand il recevra une réponse, si elle est positive, j'en référerai à Berlin. Ça va prendre du temps. Retournez donc à Yalta, puis revenez me voir à la fin de votre congé». Le Dr. Thomas donna rapidement son accord. En attendant que Berlin avalise le transfert, je fus «temporairement détaché» du Sonderkommando 4a à l'Einsatzgruppe D. Je n'eus même pas à retourner à Kharkov, Strehlke me fit suivre le peu d'affaires que j'y avais laissé. Je pris mes quartiers à Simferopol dans une agréable maison bourgeoise prérévolutionnaire, vidée de ses occupants, rue Tchékhov, à quelques centaines de mètres du Gruppenstab. Je me plongeai avec plaisir dans mes études caucasiennes, commençant par une série d'ouvrages, études historiques, récits de voyageurs, traités d'anthropologie, la plupart datant malheureusement d'avant la Révolution. Ce n'est pas ici le lieu de m'étendre sur les particularités de cette région fascinante: que le lecteur intéressé se reporte aux bibliothèques ou bien, s'il le souhaite, aux archives de la République fédérale où il pourra peut-être retrouver, avec de la persistance et un peu de chance, mes rapports originaux, signés par Ohlendorf ou Seibert, mais identifiables grâce au signe de dictée M.A. Nous savions peu de chose des conditions régnant dans le Caucase soviétique. Quelques voyageurs occidentaux avaient pu encore s'y rendre dans les années vingt; depuis, même les renseignements fournis par l'Auswärtiges Amt, notre ministère des Affaires étrangères, restaient plutôt maigres. Pour trouver des informations, il fallait creuser. Le Gruppenstab possédait quelques exemplaires d'une revue scientifique allemande intitulée Caucasica: la plupart des articles traitaient de linguistique, de manière extrêmement technique, mais on pouvait y glaner pas mal de choses; l'Amt VII, à Berlin, avait commandé la collection complète. Il y avait aussi une copieuse littérature scientifique soviétique, mais jamais traduite et inégalement accessible; je demandai à un Dolmetscher pas trop idiot de lire les ouvrages disponibles et de m'en faire des extraits et des synthèses. En termes de renseignement, nous disposions d'informations abondantes sur l'industrie pétrolière, les infrastructures, les communications et l'industrie; sur le sujet des relations ethniques ou politiques, par contre, nos dossiers restaient presque vides. Un certain Sturmbannführer Kurreck, de l'Amt VI, avait rejoint le groupe pour monter des «Sonderkommando Zeppelin», un projet de Schellenberg: il recrutait des «activistes antibolcheviques» dans les Stalag et les Oflag, provenant souvent de minorités ethniques, pour les envoyer derrière les lignes russes à des fins d'espionnage ou de sabotage. Mais le programme démarrait tout juste et n'avait encore rien donné-Ohlendorf m'envoya consulter l'Abwehr. Ses relations avec l'AOK, très tendues au début de la campagne, s'étaient nettement améliorées depuis l'arrivée de von Manstein en remplacement du général von Schobert, tué en septembre dans un accident d'avion. Il n'arrivait toujours pas à s'entendre avec le chef d'état-major, l'Oberst Wöhler, qui tendait à vouloir traiter les Kommandos comme des unités de la polic e militaire secrète, et refusait d'appeler Ohlendorf par son grade, une insulte sérieuse. Mais les relations de travail avec le Ic/AO, le Major Eisler, étaient bonnes, et celles avec l'officier du contre-renseignement, le Major Riesen, excellentes, surtout depuis que l'Einsatzgruppe participait activement à la lutte antipartisans. J'allai donc voir Eisler qui me renvoya vers un de ses spécialistes, le Leutnant Dr. Voss. Voss, un homme affable d'environ mon âge, n'était pas réellement un officier, mais plutôt un chercheur universitaire détaché à l'Abwehr pour la durée de la campagne. Il sortait comme moi de l'université de Berlin; ce n'était ni un anthropologue ni un ethnologue, mais un linguiste, profession qui, comme j'allais bientôt en juger, pouvait rapidement déborder les problèmes étroits de la phonétique, de la morphologie ou de la syntaxe pour générer sa propre Weltanschauung. Voss me reçut dans un petit bureau où il lisait, les pieds sur une table couverte d'ouvrages empilés et de feuillets épars. Lorsqu'il me vit frapper à sa porte ouverte, sans même me saluer (j'étais son supérieur hiérarchique et il aurait au moins dû se lever), il me demanda: «Voulez-vous du thé? J'ai du vrai thé». Sans attendre une réponse il appela: «Hans! Hans!» Puis il grogna: «Oh, où est-il donc passé?», posa son livre, se leva, passa devant moi et disparut dans le couloir. Il réapparut un instant plus tard: «C'est bon. L'eau chauffe». Puis il me lança: «Mais ne restez pas planté là! Entrez». Voss avait un étroit visage fin et des yeux animés; avec ses cheveux blonds en bataille, rasés sur le côté, il ressemblait à un adolescent sortant du collège. Mais la coupe de son uniforme était d'un bon tailleur, et il le portait avec élégance et assurance. «Bonjour! Qu'est-ce qui vous amène ici?» Je lui expliquai l'objet de ma démarche. «Ainsi le SD s'intéresse au Caucase. Pourquoi? Prévoyons-nous d'envahir le Caucase?» Devant ma mine déconfite, il éclata de rire. «Mais ne faites pas cette tête-là! Croyez bien que je suis au courant. De toute façon, je ne suis là que pour ça. Je suis spécialisé en langues indo-germaniques et indo-iraniennes, avec aussi une sous-spécialisation en langues caucasiques. Donc tout ce qui m'intéresse se trouve là-bas; ici, je piétine. J'ai appris le tatar, mais ça n'est pas d'un intérêt majeur. Heureusement, j'ai trouvé de bons ouvrages scientifiques à la bibliothèque. Au fur et à mesure de notre avancée je dois constituer une collection scientifique complète et l'envoyer à Berlin». Il éclata de rire. «Si on était resté en paix avec Staline, on aurait pu les commander. C'aurait coûté assez cher, mais certainement moins qu'une invasion». Une ordonnance apporta de l'eau chaude et Voss tira du thé d'un tiroir. «Sucre? Je ne peux pas vous offrir de lait, malheureusement». – «Non, merci». Il prépara deux tasses, m'en tendit une, et se rabattit sur sa chaise, une jambe levée contre sa poitrine. La pile de livres masquait en partie son visage et je me décalai. «Qu'est-ce que vous voulez que je vous raconte, alors?» – «Tout». – «Tout! Vous avez du temps, alors». Je souris: «Oui. J'ai du temps». – «Excellent. Commençons donc par les langues, puisque je suis linguiste. Vous savez certainement que les Arabes, dès le Xe siècle, appelaient le Caucase la Montagne des Langues. C'est tout à fait ça. Un phénomène unique. Personne n'est vraiment d'accord sur le nombre exact, parce qu'on se dispute encore au sujet de certains dialectes, notamment du Daghestan, mais ça tourne autour de la cinquantaine. Si on raisonne en termes de groupes ou de familles de langues, on a tout d'abord les langues indo-iraniennes: l'arménien, bien sûr, une langue magnifique, l'ossète, qui m'intéresse particulièrement, et le tat. Je ne compte bien entendu pas le russe. Ensuite il y a les langues turques, qui sont toutes échelonnées sur le pourtour des montagnes: le turc karatchaï, balkar, nogaï et koumyk au nord, puis l'azéri et le dialecte mes-khète au sud. L'azéri est la langue qui ressemble le plus à celle qu'on parle en Turquie, mais elle conserve les anciens apports persans dont Kemal Atatûrk a purifié le turc dit moderne. Tous ces peuples, bien entendu, sont les débris des hordes turco-mongoles qui ont envahi la région au XIIIe siècle, ou bien des restes de migrations postérieures. Les Khans nogaï ont d'ailleurs régné pendant très longtemps sur la Crimée. Vous avez vu leur palais à Bakhtchi-Saraï?» -«Malheureusement non. C'est la zone du front». – «C'est vrai. Moi j'ai eu un permis. Les complexes troglodytes sont extraordinaires, aussi». Il but un peu de thé. «Où en était-on? Ah, oui. Vous avez ensuite la famille la plus intéressante de loin, qui est la famille caucasique ou ibéro-caucasique. Je vous arrête tout de suite: le kartvélien ou géorgien n'a aucun rapport avec le basque. C'est une idée émise par Humboldt, paix à sa grande âme, et reprise depuis, mais à tort. Le terme ibéro- se réfère simplement au groupe caucasique sud. D'ailleurs, on n'est même pas certains que ces langues aient un rapport entre elles. On le pense – c'est le postulat de base des linguistes soviétiques – mais c'est indémontrable génétiquement. Tout au plus peut-on dessiner des sous-familles qui, elles, présentent une unité génétique. Pour le sud-caucasique, c'est-à-dire le kartvélien, le svane, le mingrèle et le laz, c'est à peu près certain. De même pour le caucasique du Nord-Ouest: malgré les» – il émit une sorte de sifflement chuintant assez particulier – «un peu déroutants des dialectes abkhazes, il s'agit essentiellement, avec l'abaza, l'adyghé et le kabarde-tcherkesse, ainsi qu'avec l'oubykh qui est presque en voie d'extinction et qu'on ne trouve plus que chez quelques locuteurs en Anatolie, d'une seule langue avec de fortes variantes dialectales. Idem pour le vaïnakh, qui connaît plusieurs formes dont les principales sont le tchétchène et l'ingouche. Par contre, au Daghestan, c'est encore très confus. On a dégagé quelques ensembles comme l'avar et les langues andi, dido ou tsez, lak et lesghiennes, mais certains chercheurs pensent que les langues vaïnakh leur sont apparentées, d'autres non; et à l'intérieur des sous-groupes il y a de grosses controverses. Par exemple sur la relation entre le kubachi et le dargva; ou alors sur l'affiliation génétique du khynalug, que certains préfèrent voir comme une langue isolée, ainsi que l'archi». Je ne comprenais pas grand-chose, mais l'écoutai avec émerveillement distiller sa matière. Son thé aussi était très bon. Enfin je demandai:

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