«Excusez-moi, Herr Obersturmbannführer. J'ai oublié un détail». Il se retourna: «Clemens! Le carnet». Il feuilleta de nouveau le calepin. «Ah oui, voilà: lorsque vous êtes allé rendre visite à votre mère, vous étiez en uniforme ou en civil?» – «Je ne me souviens plus. Pourquoi? C'est important?» – «Sans doute pas. L'Obersturmführer de Marseille qui vous a fait délivrer le laissez-passer pensait que vous étiez en civil». – «C'est possible. J'étais en congé». Il hocha la tête: «Merci. S'il y a autre chose, on vous appellera. Pardonnez-nous d'être venus comme ça. La prochaine fois, on prendra rendez-vous». Cette visite me laissa comme un mauvais goût dans la bouche. Que me voulaient donc ces deux caricatures? Je les avais trouvés très agressifs, insinuants. Bien sûr, je leur avais menti: mais si je leur avais dit que j'avais vu les corps, cela aurait créé toutes sortes de complications. Je n'avais pas l'impression qu'ils me soupçonnaient sur ce point-là; leur suspicion paraissait systématique, un travers professionnel sans doute. J'avais jugé fort déplaisantes leurs questions sur l'héritage de Moreau: ils semblaient suggérer que j'aurais pu avoir un mobile à sa mort, un intérêt pécuniaire, c'était grotesque. Était-il possible qu'ils me soupçonnent du meurtre? J'essayai de me remémorer la conversation et je dus reconnaître que c'était possible. Je trouvais cela effarant, mais l'esprit d'un policier de carrière devait être ainsi fait. Une autre question me préoccupait encore plus: pourquoi ma sœur avait-elle emmené les jumeaux? Quel rapport y avait-il entre eux et elle? Tout cela, je dois le dire, me troublait profondément. Je trouvais cela presque injuste: juste au moment où ma vie paraissait enfin tendre vers une forme d'équilibre, un sentiment de normalité, presque comme celle de tous les autres, ces flic s imbéciles venaient réveiller des questions, susciter des inquiétudes, des interrogations sans réponses. Le plus logique, à vrai dire, aurait été d'appeler ou d'écrire à ma sœur, pour lui demander ce qu'il en était de ces fichus jumeaux, et aussi pour être sûr, si jamais ces policiers venaient à l'interroger, que son récit ne contredise pas le mien, sur le point où j'avais jugé nécessaire de dissimuler une partie de la vérité. Mais, je ne sais pas trop pourquoi, je ne le fis pas tout de suite; ce n'est pas que quelque chose me retenait, mais plutôt que je n'avais pas envie de me presser. Téléphoner n'était pas une chose difficile, je pouvais le faire quand je le voulais, nul besoin de se hâter. En outre j'étais fort occupé. Mon équipe d'Oranienburg, qui, sous la direction d'Asbach, continuait à grandir, m'envoyait régulièrement des synthèses de ses études sur les travailleurs étrangers, ce qu'on appelait l'Ausländereinsatz. Ces travailleurs étaient répartis en de nombreuses catégories, sur des critères raciaux, avec des niveaux de traitement différents; ils comptaient aussi des prisonniers de guerre des pays occidentaux (mais pas les KGF soviétiques, une catégorie à part, entièrement sous le contrôle de l'OKW). Le lendemain de la visite des deux inspecteurs, je fus convoqué chez le Reichsführer, qui s'intéressait au sujet. Je fis une présentation assez longue, car le problème était complexe, mais complète: le Reichsführer écoutait presque sans rien dire, insondable derrière ses petites lunettes cerclées d'acier. En même temps, je devais préparer la visite de Speer à Mittelbau, et je me rendis à Lichtenfelde -depuis les raids les mauvaises langues berlinoises appelaient le quartier Trichterfelde, le «pré aux cratères» – me faire expliquer le projet par le Brigadeführer Kammler, le chef de l'Amtsgruppe C («Constructions») du WVHA. Kammler, un homme sec, nerveux, précis, dont le débit et les gestes rapides masquaient une volonté inflexible, me parla, et c'était la première fois que j'entendais à ce sujet autre chose que des rumeurs, de la fusée A-4, arme miraculeuse qui d'après lui changerait irréversiblement le cours de la guerre dès qu'elle pourrait être produite en série. Les Anglais avaient eu vent de son existence et, en août, avaient bombardé les installations secrètes où elle se trouvait en cours d'élaboration, au nord de l'île d'Usedom où s'était passée ma convalescence. Trois semaines plus tard, le Reichsführer proposait au Führer et à Speer de transférer les installations en sous-sol et d'en garantir le secret en employant à la construction uniquement des détenus de camps de concentration. Kammler lui-même avait choisi le site, des galeries souterraines du Harz utilisées par la Wehrmacht pour stocker des réserves de fuel. Une société avait été créée pour gérer le projet, la Mittelwerke GmbH, sous le contrôle du ministère de Speer; la SS, toutefois, gardait l'entière responsabilité de l'aménagement du site ainsi que de la sécurité sur place. «L'assemblage des fusées a déjà commencé, même si les installations ne sont pas achevées; le Reichsminister devrait être satisfait». – «J'espère simplement que les conditions de travail des détenus sont adéquates, Herr Brigadeführer, répliquai-je. Je sais que c'est un souci constant du Reichsminister». – «Les conditions sont ce qu'elles sont, Obersturmbannführer. C'est la guerre, après tout. Mais je peux vous assurer que le Reichsminister n'aura pas à se plaindre du niveau de productivité. L'usine est sous mon contrôle personnel, j'ai moi-même choisi le Kommandant, un homme efficace. Le RSHA ne vient pas me poser de problèmes, non plus: j'ai placé un homme à moi, le Dr. Bischoff, pour veiller à la sécurité de la production et prévenir le sabotage. Jusqu'à maintenant, il n'y a pas eu d'ennuis. De toute façon, ajouta-t-il, j'ai inspecté plusieurs KL avec des subordonnés du Reichsminister Speer, en avril et en mai; ils n'ont pas eu trop de plaintes, et Mittelbau vaut bien Auschwitz».
La visite eut lieu un vendredi de décembre. Il faisait un froid coupant. Speer était accompagné de spécialistes de son ministère. Son avion spécial, un Heinkel, nous transporta jusqu'à Nordhausen; là, une délégation du camp menée par le Kommandant Förschner nous accueillit et nous convoya jusqu'au site. La route, barrée de nombreux postes de contrôle SS, longeait le versant sud du Harz; Förschner nous expliquait que le massif tout entier était déclaré zone interdite, on avait lancé d'autres projets souterrains un peu plus au nord, dans des camps auxiliaires de Mittelbau; à Dora même, la partie nord des deux tunnels avait été affectée à la construction de moteurs d'avion Junker. Speer écoutait ses explications sans rien dire. La route débouchait sur une grande place de terre battue; sur un côté s'alignaient les baraquements des gardes S S et de la Kommandantur; en face, encombrée de piles de matériaux de construction et recouverte de filets de camouflage, renfoncée sous une crête plantée de sapins, béait l'entrée du premier tunnel. Nous y entrâmes à la suite de Förschner et de plusieurs ingénieurs de Mittelwerke. La poussière de gypse et la fumée acre des explosifs industriels me prirent à la gorge; mêlées à elles venaient d'autres odeurs indéfinissables, douces et nauséabondes, qui me rappelaient mes premières visites de camp. À mesure que nous avancions, les Häftlinge, alertés par le Spiess qui précédait la délégation, se rangeaient au garde-à-vous et arrachaient leurs calots. La plupart étaient d'une maigreur épouvantable; leurs têtes, posées en un équilibre précaire sur des cous décharnés, ressemblaient à des boules hideuses décorées d'énormes nez et d'oreilles découpés dans du carton, et dans lesquelles on aurait enfoncé une paire d'yeux immenses, vides et qui refusaient de se fixer sur vous. Près d'eux, les odeurs que j'avais remarquées en entrant devenaient une puanteur immonde qui émanait de leurs vêtements souillés, de leurs plaies, de leurs corps mêmes. Plusieurs des hommes de Speer, verts, tenaient des mouchoirs sur leur visage; Speer gardait les mains dans le dos et examinait tout avec un air fermé et tendu. Reliant les deux tunnels principaux, le A et le B, des galeries transversales s'échelonnaient tous les vingt-cinq mètres: la première d'entre elles nous découvrit des rangées de châlits en bois grossier, superposés sur quatre niveaux, desquels, sous les coups de trique d'un sous-officier SS, dévalait pour venir se mettre au garde-à-vous une horde grouillante de détenus dépenaillés, la plupart nus ou presque, certains avec les jambes tachées de merde. Les voûtes de béton nu suintaient d'humidité. Devant les couchettes, à l'intersection du tunnel principal, de grands fûts métalliques, coupés en deux dans le sens de la longueur et posés sur le côté, servaient de latrines; ils débordaient presque d'un liquide gluant, jaune, vert, brun, puant. Un des assistants de Speer s'exclama:
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