Une pensée nouvelle, toutefois, venait de plus en plus souvent occuper mon esprit. Le dimanche suivant les bombardements, vers midi, j'avais pris la voiture au garage et m'étais rendu chez Hélène Anders. Il faisait un temps froid, humide, le ciel restait couvert, mais il ne pleuvait pas. En chemin, j'avais réussi à trouver un bouquet de fleurs, vendues dans la rue par une vieille, près d'une station de S-Bahn. Arrivé à son immeuble, je me rendis compte que je ne savais pas quel appartement elle habitait. Son nom ne figurait pas sur les boîtes à lettres. Une femme assez forte, qui sortait à ce moment-là, s'arrêta et me toisa de la tête aux pieds avant de me lancer, dans un fort jargon berlinois: «Vous cherchez qui?» -»Fräulein Anders». – «Anders? Il n'y a pas d'Anders ici». Je la décrivis. «Vous voulez dire la fille des Winnefeld. Mais ce n'est pas une Fräulein». Elle m'indiqua l'appartement et je montai sonner. Une dame à cheveux blancs ouvrit, fronça les sourcils. «Frau Winnefeld?» – «Oui». Je claquai des talons et inclinai la tête. «Mes hommages, meine Dame. Je suis venu voir votre fille». Je lui tendis les fleurs et me présentai. Hélène apparut dans le couloir, un chandail sur les épaules, et son visage se colora légèrement: «Oh! sourit-elle. C'est vous». – «Je suis venu vous demander si vous comptiez nager, aujourd'hui». – «La piscine fonctionne encore?» fit-elle. – «Hélas, non». J'y étais passé avant de venir: une bombe incendiaire avait frappé la voûte de plein fouet, et le concierge qui veillait sur les ruines m'avait assuré que, vu les priorités, elle ne serait certainement pas réouverte avant la fin de la guerre. «Mais j'en connais une autre». – «Alors ce sera avec plaisir. Je vais prendre mes affaires». En bas, je la fis monter dans l'auto et démarrai. «Je ne savais pas que vous étiez une Frau», dis-je au bout de quelques instants. Elle me regarda avec un air pensif: «Je suis veuve. Mon mari a été tué en Yougoslavie l'année dernière, par des partisans. Nous étions mariés depuis moins d'un an». – «Je suis désolé». Elle regardait par la vitre. «Moi aussi», dit-elle. Elle se tourna vers moi: «Mais il faut vivre, n'est-ce pas?» Je ne dis rien. «Hans, mon mari, reprit-elle, aimait beaucoup la côte dalmate. Dans ses lettres, il parlait de s'y installer après la guerre. Vous connaissez la Dalmatie?» – «Non. J'ai servi en Ukraine et en Russie. Mais je ne voudrais pas m'y installer». – «Vous voudriez habiter où?» – «Je ne sais pas, à vrai dire. Pas à Berlin, je pense. Je ne sais pas». Je lui parlai brièvement de mon enfance en France. Elle-même était berlinoise de vieille souche: ses grands-parents déjà habitaient Moabit. Nous arrivâmes dans la Prinz-Albrechtstrasse et je me garai devant le numéro 8. «Mais c'est la Gestapo!» s'écria-t-elle d'un air effrayé. Je ris: «Mais oui. Ils ont une petite piscine chauffée au sous-sol». Elle me dévisagea: «Vous êtes policier?» – «Pas du tout». Par la vitre, je désignai l'ancien hôtel Prinz-Albrecht à côté: «Je travaille là, dans les bureaux du Reichsführer. Je suis juriste, je m'occupe de questions économiques». Cela eut l'air de la rassurer. «Ne vous inquiétez pas. La piscine sert bien plus aux dactylos et aux secrétaires qu'aux policiers, qui ont autre chose à faire». En fait, la piscine était si petite qu'il fallait s'inscrire à l'avance. Nous y retrouvâmes Thomas, déjà en maillot. «Ah, je vous connais! s'exclama-t-il en baisant galamment la main blanche d'Hélène. Vous êtes l'amie de Liselotte et de Mina Wehde». Je lui indiquai les vestiaires des femmes et allai me changer, tandis que Thomas me souriait d'un air narquois. Lorsque je ressortis, Thomas, dans l'eau, parlait avec une fille, mais Hélène n'avait pas encore réapparu. Je plongeai et fis quelques longueurs. Hélène sortit des vestiaires. Son maillot de coupe moderne moulait des formes à la fois pleines et élancées; sous les courbes, les muscles se laissaient clairement deviner. Son visage, dont le bonnet de bain n'altérait pas la beauté, était joyeux: «Des douches chaudes! Quel luxe!» Elle plongea à son tour, traversa la moitié de la piscine sous l'eau, et se mit à faire des longueurs. J'étais déjà fatigué; je sortis, enfilai un peignoir, et m'assis sur une des chaises disposées autour du bassin, pour fumer et la regarder nager. Thomas, dégoulinant, vint s'asseoir à côté de moi: «Il était temps que tu te secoues». – «Elle te plaît?» Le clapotis de l'eau résonnait sur la voûte de la salle. Hélène fit quarante longueurs sans s'arrêter, un kilomètre. Puis elle vint s'appuyer sur le rebord, comme la première fois que je l'avais aperçue, et me sourit: «Vous ne nagez pas beaucoup». -
«C'est les cigarettes. Je n'ai plus de souffle». – «C'est dommage». De nouveau, elle leva les bras et se laissa couler; mais cette fois elle remonta au même endroit et se hissa hors de la piscine d'un mouvement souple. Elle prit une serviette, s'essuya le visage et vint s'asseoir à côté de nous en ôtant son bonnet et secouant sa chevelure humide. «Et vous, lança-t-elle à Thomas, vous vous occupez aussi de questions économiques?» – «Non, répondit-il. Je laisse ça à Max. Il est bien plus intelligent que moi». – «Il est policier», ajoutai-je. Thomas fit une moue: «Disons que je suis dans la sécurité». – «Brrr…, fit Hélène. Ça doit être sinistre». – «Oh, pas tant que ça». J'achevai ma cigarette et retournai nager un peu. Hélène fit encore vingt longueurs; Thomas flirtait avec une des dactylos. Après, je me rinçai sous la douche et me changeai; laissant là Thomas, je proposai à Hélène d'aller prendre un thé. «Où ça?» -
«Bonne question. Sur Unter den Linden il n'y a plus rien. Mais on trouvera». Finalement je l'amenai à l'hôtel Esplanade, dans la Bellevuestrasse: il était un peu abîmé, mais avait survécu au pire; à l'intérieur du salon de thé, à part les planches aux fenêtres, masquées par des rideaux en brocart, on aurait pu se croire avant la guerre. «C'est un bel endroit, murmura Hélène. Je ne suis jamais venue». – «Les gâteaux sont excellents, paraît-il. Et ils ne servent pas d'ersatz». Je commandai un café et elle un thé; nous prîmes aussi un petit assortiment de gâteaux. Ils étaient en effet fameux. Lorsque j'allumai une cigarette, elle m'en demanda une. «Vous fumez?» – «Parfois». Plus tard, elle dit pensivement: «C'est dommage qu'il y ait cette guerre. Les choses auraient pu être si bien». – «Peut-être. Je dois vous avouer que je n'y pense pas». Elle me regarda: «Dites-le-moi franchement: nous allons perdre, n'est-ce pas?» – «Non! dis-je, choqué. Bien sûr que non». De nouveau, elle regardait dans le vide et tirait une dernière bouffée de sa cigarette. «Nous allons perdre», dit-elle. Je la raccompagnai chez elle. Devant l'entrée, elle me serra la main avec un air sérieux. «Merci, dit-elle. Cela m'a fait grand plaisir». – «J'espère que ce ne sera pas la dernière fois». – «Moi aussi. À bientôt». Je la regardai franchir le trottoir et disparaître dans l'immeuble. Puis je rentrai chez moi écouter Monteverdi.
Je ne comprenais pas ce que je cherchais avec cette jeune femme; mais je ne cherchais pas à le comprendre. Ce qui me plaisait, chez elle, c'était sa douceur, une douceur telle que je croyais qu'il n'en existait que dans les tableaux de Vermeer de Delft, à travers laquelle se laissait clairement sentir la force souple d'une lame d'acier. J'avais pris beaucoup de plaisir à cet après-midi, et pour le moment je ne cherchais pas plus loin, je ne voulais pas penser. Penser, je le pressentais, aurait tout de suite entraîné des questions et des exigences douloureuses: pour une fois, je n'en ressentais pas le besoin, j'étais content de me laisser porter par le cours des choses, comme par la musique à la fois souverainement lucide et émotive de Monteverdi, et puis l'on verrait bien. Au cours de la semaine qui suivit, dans les moments creux du travail, ou le soir, chez moi, la pensée de son visage grave ou de la tranquillité de son sourire me revenait, presque chaleureuse, une pensée amie, affectueuse, qui ne m'effrayait pas. Mais le passé est une chose qui, lorsqu'il a planté ses dents dans votre chair, ne vous lâche plus. Vers le milieu de la semaine qui suivit les bombardements, Fräulein Praxa vint frapper à la porte de mon cabinet. «Herr Obersturmbannführer? Il y a là deux messieurs de la Kripo qui souhaiteraient vous voir». J'étais plongé dans un dossier particulièrement touffu; agacé, je répondis: «Eh bien, qu'ils fassent comme tout le monde, qu'ils prennent rendez-vous». – «Très bien, Herr Obersturmbannführer». Elle referma la porte. Une minute plus tard elle frappa de nouveau: «Excusez-moi, Herr Obersturmbannführer. Ils insistent. Ils disent de vous dire que c'est pour une affaire personnelle. Ils disent que cela concerne votre mère». J'inspirai profondément et refermai mon dossier: «Faites-les entrer, alors».
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