Jonathan Littell - Les Bienveillantes

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"En fait, j'aurais tout aussi bien pu ne pas écrire. Après tout, ce n'est pas une obligation. Depuis la guerre, je suis resté un homme discret; grâce à Dieu, je n'ai jamais eu besoin, comme certains de mes anciens collègues, d'écrire mes Mémoires à fin de justification, car je n'ai rien à justifier, ni dans un but lucratif, car je gagne assez bien ma vie comme ça. Je ne regrette rien: j'ai fait mon travail, voilà tout; quant à mes histoires de famille, que je raconterai peut-être aussi, elles ne concernent que moi; et pour le reste, vers la fin, j'ai sans doute forcé la limite, mais là je n'étais plus tout à fait moi-même, je vacillais, le monde entier basculait, je ne fus pas le seul à perdre la tête, reconnaissez-le. Malgré mes travers, et ils ont été nombreux, je suis resté de ceux qui pensent que les seules choses indispensables à la vie humaine sont l'air, le manger, le boire et l'excrétion, et la recherche de la vérité. Le reste est facultatif."Avec cette somme qui s'inscrit aussi bien sous l'égide d'Eschyle que dans la lignée de Vie et destin de Vassili Grossman ou des Damnés de Visconti, Jonathan Littell nous fait revivre les horreurs de la Seconde Guerre mondiale du côté des bourreaux, tout en nous montrant un homme comme rarement on l'avait fait: l'épopée d'un être emporté dans la traversée de lui-même et de l'Histoire.

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Les deux hommes qui se poussèrent dans mon bureau étaient de vrais policiers, pas des policiers honoraires comme Thomas. Ils portaient de longs manteaux gris, en laine raide et grossière, sans doute tissée avec de la pulpe de bois, et tenaient leurs chapeaux à la main. Ils hésitèrent puis levèrent le bras en disant: «Heil Hitler!» Je leur rendis leur salut et les invitai à s'asseoir sur le divan. Ils se présentèrent: Kriminalkommissar Clemens et Kriminalkommissar Weser, du Referat V B 1, «Einsatz/Crimes capitaux». «En fait, dit l'un d'eux, peut-être Clemens, en guise d'introduction, on travaille sur requête du V A 1, qui s'occupe de la coopération internationale. Ils ont reçu une demande d'assistance judiciaire de la police française»… – «Excusez-moi, interrompis-je sèchement, puis-je voir vos papiers?» Ils me tendirent leurs cartes d'identité ainsi qu'un ordre de mission signé par un Regierungsrat Galzow, leur assignant comme tâche de répondre aux questions transmises à la justice allemande par le préfet des Alpes-Maritimes dans le cadre de l'enquête sur les meurtres de Moreau Aristide et de son épouse Moreau Héloïse, veuve Aue, née G «Donc, vous enquêtez sur la mort de ma mère, dis-je en leur rendant leurs documents. En quoi est-ce que ça concerne la police allemande? Ils ont été tués en France». – «Tout à fait, tout à fait», dit le second, sans doute Weser. Le premier tira un calepin de sa poche et le feuilleta. «C'était un meurtre très violent, apparemment, dit-il. Un fou, peut-être, un sadique. Vous avez dû être bouleversé». Ma voix resta sèche et dure: «Kriminalkommissar, je suis au courant de ce qui s'est passé. Mes réactions personnelles me concernent. Pourquoi venez-vous me voir?» – «On voudrait vous poser quelques questions», dit Weser. – «Comme témoin potentiel», ajouta Clemens. – «Témoin de quoi?» demandai-je. Il me regarda droit dans les yeux: «Vous les avez vus à cette époque-là, n'est-ce pas?» Je continuai moi aussi à le fixer: «C'est exact Vous êtes bien renseignés. Je suis allé leur rendre visite. Je ne sais pas exactement quand ils ont été tués, mais c'a été peu de temps après». Clemens examina son calepin, puis le montra à Weser. Weser reprit: «D'après la Gestapo de Marseille, on vous a délivré un laissez-passer pour la zone italienne le 26 avril. Combien de temps êtes-vous resté chez votre mère?»

– «Un jour seulement». – «Vous êtes sûr?» demanda Clemens. – «Je le pense. Pourquoi?» Weser consulta de nouveau le carnet de Clemens: «D'après la police française, un gendarme a vu un officier S S quitter Antibes en autocar le matin du 29. Il n'y avait pas beaucoup d'officiers S S dans le secteur, et ils ne se promenaient certainement pas en car». – «Il est possible que je sois resté deux nuits. J'ai beaucoup voyagé, à ce moment-là. C'est important?» -

«Peut-être. Les corps ont été découverts le 1er mai, par un laitier. Ils n'étaient déjà plus très frais. Le médecin légiste a estimé que la mort remontait à soixante ou quatre-vingt-quatre heures, soit entre le 28 au soir et le 29 au soir». – «Pour ma part, je peux vous dire que lorsque je les ai quittés ils étaient bien vivants». – «Donc, dit Clemens, si vous êtes parti le 29 au matin, ils auraient été tués dans la journée». – «C'est possible. Je ne me suis pas posé la question». – «Comment avez-vous appris leur mort?» -

«J'ai été informé par ma sœur». – «En effet, dit Weser en se penchant toujours pour voir le carnet de Clemens, elle est arrivée presque tout de suite. Le 2 mai, pour être précis. Savez-vous comment elle a appris la nouvelle?» – «Non». – «Vous l'avez revue, depuis?» demanda Clemens.

– «Non». – «Où se trouve-t-elle, maintenant?» demanda Weser. – «Elle habite avec son mari en Poméranie. Je peux vous donner l'adresse, mais je ne sais pas s'ils y sont. Ils vont souvent en Suisse». Weser prit le carnet des mains de Clemens et nota quelque chose. Clemens me demanda: «Vous n'êtes pas en relation avec elle?» – «Pas très souvent», répondis-je. -»Et votre mère, vous la voyiez souvent?» demanda Weser. Ils semblaient systématiquement parler à tour de rôle et ce petit jeu m'énervait au plus haut point. «Pas trop, non plus», répondis-je le plus sèchement possible. -»Bref, fit Clemens, vous n'êtes pas très proche de votre famille». – «Meine Herren, je vous l'ai déjà dit, je n'ai pas à vous parler de mes sentiments intimes. Je ne vois pas en quoi mes relations avec ma famille peuvent vous concerner». – «Lorsqu'il y a meurtre, Herr Obersturmbannführer dit sentencieusement Weser, tout peut concerner la police». Ils ressemblaient vraiment à une paire de flics de films américains. Mais sans doute le faisaient-ils exprès.

«Ce Herr Moreau était votre beau-père par alliance, n'est-ce pas?» reprit Weser. – «Oui. Il a épousé ma mère en… 1929, je crois. Ou peut-être 28». – «1929, c'est exact», dit Weser en étudiant son calepin. – «Êtes-vous au courant de ses dispositions testamentaires?» demanda abruptement Clemens. Je secouai la tête: «Pas du tout. Pourquoi?» – «Herr Moreau n'était pas pauvre, dit Weser. Vous héritez peut-être d'une somme coquette.» – «Ça m'étonnerait. Mon beau-père et moi ne nous entendions pas du tout». – «C'est possible, reprit Clemens, mais il n'avait pas d'enfant, ni de frères ou de sœurs. S'il est mort intestat, c'est vous et votre sœur qui vous partagerez tout» – «Je n'y avais même pas songé, dis-je sincèrement Mais, au lieu de spéculer dans le vide, dites-moi: a-t-on trouvé un testament?» Weser feuilletait le calepin: «À vrai dire, nous ne le savons pas encore». -»Moi, en tout cas, déclarai-je, personne ne m'a contacté à ce sujet» Weser griffonna une note sur le calepin. «Une autre question, Herr Obersturmbannführer: il y avait deux enfants chez Herr Moreau. Des jumeaux. Vivants». – «J'ai vu ces enfants. Ma mère m'a dit que c'était ceux d'une amie. Vous savez qui ils sont?» – «Non, grogna Clemens. Apparemment les Français ne le savent pas non plus». – «Ils ont été témoins du meurtre?» – «Ils n'ont jamais desserré les dents», dit Weser. -»C'est possible qu'ils aient vu quelque chose», ajouta Clemens. – «Mais ils ne voulaient pas parler», répéta Weser. – «Ils étaient peut-être choqués», expliqua Clemens. – «Et que sont-ils devenus?» demandai-je. – «Justement, répondit Weser, c'est ça qui est curieux. Votre sœur les a pris avec elle». – «On ne comprend pas très bien pourquoi, dit Clemens. Ni comment». – «De surcroît, ça semble hautement irrégulier», commenta Weser. – «Hautement, répéta Clemens. Mais à l'époque c'étaient les Italiens. Avec eux tout est possible». -

«Oui, vraiment tout, surenchérit Weser. Sauf une enquête dans les règles.» – «C'est la même chose avec les Français, d'ailleurs», reprit Clemens. – «Oui, eux, c'est pareil, confirma Weser. Ça n'est pas un plaisir de travailler avec eux». – «Meine Herren, finis-je par les interrompre. Tout cela est très bien, mais en quoi est-ce que cela me concerne?» Clemens et Weser se regardèrent «Voyez-vous, je suis très occupé en ce moment. À moins que vous n'ayez d'autres questions précises, je pense que nous pouvons en rester là?» Clemens hocha la tête; Weser feuilleta le calepin et le lui rendit Puis il se leva: «Excusez-nous, Herr Obersturmbannführer,» – «Oui, dit Clemens en se levant à son tour. Excusez-nous. Pour le moment, c'est tout» – «Oui, reprit Weser, c'est tout. Merci pour votre coopération». Je leur tendis la main: «Je vous en prie. Si vous avez d'autres questions, n'hésitez pas à me recontacter». Je pris des cartes de visite dans mon présentoir et leur en tendis une à chacun. «Merci», dit Weser en l'empochant. Clemens examina la sienne: «Représentant spécial du Reichsführer-SS pour l'Arbeitseinsatz, lut-il. Qu'est-ce que c'est?» – «C'est un secret d'État, Kriminalkommissar», répondis-je. – «Oh. Mes excuses». Les deux me saluèrent et se dirigèrent vers la porte. Clemens, qui avait une bonne tête de plus que Weser, l'ouvrit et sortit; Weser s'arrêta sur le pas de la porte et se retourna:

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