Jonathan Littell - Les Bienveillantes

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"En fait, j'aurais tout aussi bien pu ne pas écrire. Après tout, ce n'est pas une obligation. Depuis la guerre, je suis resté un homme discret; grâce à Dieu, je n'ai jamais eu besoin, comme certains de mes anciens collègues, d'écrire mes Mémoires à fin de justification, car je n'ai rien à justifier, ni dans un but lucratif, car je gagne assez bien ma vie comme ça. Je ne regrette rien: j'ai fait mon travail, voilà tout; quant à mes histoires de famille, que je raconterai peut-être aussi, elles ne concernent que moi; et pour le reste, vers la fin, j'ai sans doute forcé la limite, mais là je n'étais plus tout à fait moi-même, je vacillais, le monde entier basculait, je ne fus pas le seul à perdre la tête, reconnaissez-le. Malgré mes travers, et ils ont été nombreux, je suis resté de ceux qui pensent que les seules choses indispensables à la vie humaine sont l'air, le manger, le boire et l'excrétion, et la recherche de la vérité. Le reste est facultatif."Avec cette somme qui s'inscrit aussi bien sous l'égide d'Eschyle que dans la lignée de Vie et destin de Vassili Grossman ou des Damnés de Visconti, Jonathan Littell nous fait revivre les horreurs de la Seconde Guerre mondiale du côté des bourreaux, tout en nous montrant un homme comme rarement on l'avait fait: l'épopée d'un être emporté dans la traversée de lui-même et de l'Histoire.

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Le soir suivant, il y eut un nouveau raid, le cinquième et dernier de cette série. Les dommages étaient effroyables: le centre de la ville gisait en ruine ainsi qu'une bonne partie de Wedding, on dénombrait plus de 4 000 morts et 400000 sinistrés, de nombreuses usines et plusieurs ministères avaient été détruits, les communications et les transports publics mettraient des semaines à être restaurés. Les gens vivaient dans des appartements sans fenêtres ni chauffage: une part considérable des réserves de charbon, stockées dans les jardins pour l'hiver, avait brûlé. Trouver du pain était devenu impossible, les magasins restaient vides, et la NSV avait installé des cuisines de campagne dans les rues ravagées pour servir de la soupe au chou. Dans le complexe de la Reichsführung et du RSHA, on s'en sortait moins mal: il y avait de quoi manger et dormir, on fournissait des vêtements et des uniformes à ceux qui avaient tout perdu. Lorsque Brandt me reçut, je lui proposai de transférer une partie de mon équipe à Oranienburg, dans les locaux de l'IKL, et de garder un petit bureau à Berlin pour les fonctions de liaison. L'idée lui semblait bonne mais il voulait consulter le Reichsführer. Ce dernier, m'informa-t-il, avait accepté que Speer visite Mittelbau: je devais me charger de tout organiser. «Faites en sorte que le Reichsminister soit… satisfait», précisa-t-il. Il avait une autre surprise pour moi: j'étais promu Obersturmbannführer. J'étais content, mais étonné: «Pourquoi donc?» – «Le Reichsführer en a décidé ainsi. Vos fonctions ont déjà pris une certaine importance et continueront à en prendre. À ce propos, que pensez-vous de la réorganisation d'Auschwitz?» Au début du mois, l'Obersturmbannführer Liebehenschel, l'adjoint de Glücks à l'IKL, avait troqué sa place avec Höss; depuis, Auschwitz avait été divisé en trois camps distincts: le Stammlager, le complexe de Birkenau, et Monowitz avec tous les Nebenlager. Liebehenschel restait Kommandant du I et aussi Standortälteste pour les trois, ce qui lui donnait un droit de regard sur le travail des deux autres nouveaux Kommandanten, Hartjenstein et le Hauptsturmführer Schwarz, jusque-là Arbeitskommandoführer puis Lagerführer sous Höss. «Herr Standartenführer, je pense que le réaménagement administratif est une initiative excellente: le camp était beaucoup trop grand et devenait ingérable. Quant à l'Obersturmbannführer Liebehenschel, d'après ce que j'ai pu en voir, c'est un bon choix, il a tout à fait compris les nouvelles priorités. Mais je dois vous avouer que j'ai du mal, lorsque je considère la nomination de l'Obersturmbannführer Höss à l'IKL, à saisir la politique du personnel de cette organisation. J'ai le plus grand respect pour l'Obersturmbannführer Höss; je le considère comme un excellent soldat; mais si vous voulez mon avis, il devrait être à la tête d'un régiment de Waffen-SS au front. Ce n'est pas un gestionnaire. Liebehenschel traitait la majeure partie des affaires courantes de l'IKL. Ce n'est certainement pas Höss qui s'intéressera à ces détails administratifs». Brandt me scrutait à travers ses lunettes de hibou. «Je vous remercie pour la franchise de votre opinion. Mais je ne pense pas que le Reichsführer soit d'accord avec vous. Et de toute façon, même si l'Obersturmbannführer Höss a d'autres talents que Liebehenschel, il reste toujours le Standartenführer Maurer». Je hochai la tête; Brandt partageait l'opinion commune sur Glücks. Isenbeck, lorsque je le revis la semaine suivante, me rapporta ce qui se disait à Oranienburg: tout le monde comprenait bien que Höss avait fait son temps à Auschwitz, sauf Höss lui-même; apparemment, le Reichsführer en personne l'avait informé de son transfert, lors d'une visite au camp, prétextant – c'est ce que Höss racontait à Oranienburg – les émissions de la BBC sur les exterminations; sa promotion à la tête du D I rendait cela plausible. Mais pourquoi le traitait-on avec tant de délicatesse? Pour Thomas, à qui je posai la question, il n'y avait qu'une explication: Höss avait fait de la prison avec Bormann, dans les années 20, pour un meurtre vehmique; ils avaient dû rester liés et Bormann protégeait Höss. Dès que le Reichsführer eut approuvé ma proposition, je procédai à la réorganisation de mon bureau. Toute l'unité chargée des recherches, avec Asbach à sa tête, fut transférée à Oranienburg. Asbach paraissait soulagé de quitter Berlin. Avec Fräulein Praxa et deux autres assistants je me réinstallai dans mes anciens locaux de la S S-Haus. Walser n'était jamais revenu: Piontek, que j'envoyai enfin aux renseignements, me rapporta que l'abri de son immeuble avait été frappé, le soir du mardi. On estimait à cent vingt-trois le nombre de morts, la population entière de l'immeuble, il n'y avait aucun survivant, mais la majorité des cadavres déterrés étaient méconnaissables. Par acquit de conscience, je le fis porter disparu: ainsi, la police le rechercherait dans les hôpitaux; mais j'avais peu d'espoir de le retrouver vivant. Piontek en semblait fort affligé. Thomas, son mouvement de spleen passé, débordait d'énergie; maintenant que nous étions de nouveau voisins de bureau, je le voyais plus souvent. Plutôt que de l'informer de ma promotion, j'attendis, pour lui en faire la surprise, d'avoir reçu ma notification officielle et d'avoir fait coudre mes nouveaux galons et les pattes de col. Lorsque je me présentai à son bureau, il éclata de rire, fouilla sur son bureau, tira une feuille, l'agita en l'air, et s'écria: «Ah! misérable. Tu croyais me rattraper!» Il fit un avion du document et le lança vers moi; le nez vint frapper ma Croix de Fer et je le dépliai pour lire que Müller proposait Thomas comme Standartenführer. «Et tu peux être certain que ça ne sera pas refusé. Mais, ajouta-t-il avec bonne grâce, avant que ça ne soit officiel, c'est moi qui paye les dîners».

Ma promotion fit tout aussi peu d'effet sur l'imperturbable Fräulein Praxa, mais elle ne put cacher son étonnement lorsqu'elle reçut un appel direct de Speer: «Le Reichsminister voudrait vous parler», m'informa-t-elle d'une voix émue en me tendant le combiné. Après le dernier raid, je lui avais envoyé un message pour l'informer de mes nouvelles coordonnées. «Sturmbannführer? énonça sa voix ferme et agréable. Comment allez-vous? Pas trop de casse?» – «Mon archiviste a sans doute été tué, Herr Reichsminister. Sinon, ça va. Et vous?» – «J'ai emménagé dans des bureaux temporaires et envoyé ma famille à la campagne. Alors?» – «Votre visite à Mittelbau vient d'être approuvée, Herr Reichsminister. On m'a chargé de l'organiser. Dès que possible, je contacterai votre secrétaire pour fixer une date». Pour les questions importantes, Speer m'avait demandé d'appeler sa secrétaire personnelle, plutôt qu'un assistant. «Très bien, fit-il. À bientôt». J'avais déjà écrit à Mittelbau pour les prévenir de préparer la visite. Je téléphonai à l'Obersturmbannführer Förschner, le Kommandant de Dora, pour confirmer les arrangements. «Écoutez, maugréa sa voix fatiguée au bout du fil, on fera de notre mieux». – «Je ne vous demande pas de faire de votre mieux, Obersturmbannführer. Je demande que les installations soient présentables pour la visite du Reichsminister. Le Reichsführer a personnellement insisté là-dessus. Vous m'avez compris?» – «Bien, bien. Je donnerai encore des ordres». Mon appartement avait été plus ou moins retapé. J'avais finalement réussi à trouver du verre pour deux fenêtres; les autres restaient obstruées d'une toile de bâche cirée. Ma voisine avait non seulement fait réparer la porte mais m'avait déniché des lampes à huile en attendant que le courant soit rétabli. Je m'étais fait livrer du charbon et, une fois le gros poêle en céramique lancé, il ne faisait plus froid du tout. Je me disais que prendre un appartement au dernier étage n'avait pas été très astucieux: j'avais eu une chance inouïe d'échapper aux raids de la semaine, mais s'ils revenaient, et ils n'y manqueraient pas, cela ne pourrait durer. Au fond, je refusais de m'inquiéter: mon logement ne m'appartenait pas, et j'avais peu d'affaires personnelles; il fallait garder l'attitude sereine de Thomas envers ces choses. Je m'achetai seulement un nouveau gramophone, avec des disques des Partitas de Bach au piano, ainsi que des airs d'opéra de Monteverdi. Le soir, dans la douce et archaïque lumière d'une lampe à huile, un verre de cognac et des cigarettes à portée de main, je me renversais sur mon divan pour les écouter et oublier tout le reste.

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