Jonathan Littell - Les Bienveillantes

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"En fait, j'aurais tout aussi bien pu ne pas écrire. Après tout, ce n'est pas une obligation. Depuis la guerre, je suis resté un homme discret; grâce à Dieu, je n'ai jamais eu besoin, comme certains de mes anciens collègues, d'écrire mes Mémoires à fin de justification, car je n'ai rien à justifier, ni dans un but lucratif, car je gagne assez bien ma vie comme ça. Je ne regrette rien: j'ai fait mon travail, voilà tout; quant à mes histoires de famille, que je raconterai peut-être aussi, elles ne concernent que moi; et pour le reste, vers la fin, j'ai sans doute forcé la limite, mais là je n'étais plus tout à fait moi-même, je vacillais, le monde entier basculait, je ne fus pas le seul à perdre la tête, reconnaissez-le. Malgré mes travers, et ils ont été nombreux, je suis resté de ceux qui pensent que les seules choses indispensables à la vie humaine sont l'air, le manger, le boire et l'excrétion, et la recherche de la vérité. Le reste est facultatif."Avec cette somme qui s'inscrit aussi bien sous l'égide d'Eschyle que dans la lignée de Vie et destin de Vassili Grossman ou des Damnés de Visconti, Jonathan Littell nous fait revivre les horreurs de la Seconde Guerre mondiale du côté des bourreaux, tout en nous montrant un homme comme rarement on l'avait fait: l'épopée d'un être emporté dans la traversée de lui-même et de l'Histoire.

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Trois jours avant le Nouvel An il neigea assez fort, et cette fois la neige tint. Inspiré par le succès de sa fête de Noël, Thomas décida de réinviter tout le monde: «Autant profiter de cette baraque avant qu'elle ne crame aussi». Je demandai à Hélène de prévenir ses parents qu'elle rentrerait tard, et ce fut une bien joyeuse fête. Un peu avant minuit, la compagnie entière s'arma de vin de Champagne et de paniers d'huîtres de la Baltique et partit à pied pour le Grunewald. Sous les arbres, la neige reposait vierge et pure; le ciel était dégagé, illuminé par une lune presque pleine, qui versait une lueur bleuâtre sur les étendues blanches. Dans une clairière, Thomas sabra le Champagne – il s'était muni d'un vrai sabre de cavalerie, décroché du mur de notre salle d'armes – et les moins maladroits s'escrimèrent à ouvrir les huîtres, art délicat et dangereux pour qui n'a pas le coup de main. À minuit, à la place de feux d'artifice, les artilleurs de la Luftwaffe allumèrent leurs projecteurs, lancèrent des fusées éclairantes, et tirèrent quelques salves de 88. Cette fois-ci, Hélène m'embrassa franchement, pas longuement, mais un baiser fort et gai qui m'envoya comme une décharge de peur et de plaisir dans les membres. Étonnant, me dis-je en buvant pour cacher mon trouble, moi qui pensais qu'aucune sensation ne m'était étrangère, voici que le baiser d'une femme me bouleverse. Les autres riaient, se lançaient des boules de neige et avalaient des huîtres à même la coquille. Hohenegg, qui gardait une chapka mitée plantée sur sa tête ovale et chauve, s'était révélé le plus adroit des écaillers: «Ça ou un thorax, c'est un peu la même chose», riait-il. Schellenberg, lui, s'était ouvert toute la base du pouce, et saignait tranquillement sur la neige en buvant du Champagne sans que personne songe à le bander. Pris de gaieté, je me mis aussi à courir et jeter des boules de neige; à mesure que nous buvions, le jeu devenait plus endiablé, nous nous plaquions les uns les autres par les jambes, comme au rugby, nous enfoncions des poignées de neige dans le cou, nos manteaux étaient trempés, mais nous ne sentions pas le froid. Je poussai Hélène dans la poudreuse, trébuchai, et m'affalai à côté d'elle; couchée sur le dos, les bras en croix dans la neige, elle riait; en tombant sa longue jupe avait remonté et sans réfléchir je portai ma main sur son genou découvert, protégé seulement par un bas. Elle tourna la tête vers moi et me regarda sans s'arrêter de rire. Puis j'ôtai ma main et l'aidai à se relever. Nous ne rentrâmes qu'après avoir vidé la dernière bouteille, il avait fallu retenir Schellenberg, qui voulait se mettre à tirer sur les vides; en marchant dans la neige, Hélène me tenait le bras. À la maison, Thomas céda galamment sa chambre ainsi que la chambre d'invités aux filles fatiguées, qui s'endormirent tout habillées à trois par lit. J'achevai la nuit en jouant aux échecs et en discutant de La Trinité d'Augustin avec Hohenegg, qui s'était passé la tête sous l'eau froide et buvait du thé. Ainsi débuta l'année 1944.

Speer ne m'avait pas recontacté depuis la visite à Mittelbau; début janvier, il m'appela pour me souhaiter la bonne année et me demander un service. Son ministère avait déposé une requête auprès du RSHA pour épargner la déportation à quelques Juifs d'Amsterdam, spécialisés en achats de métaux, ayant des contacts précieux dans les pays neutres; le RSHA avait refusé la demande, alléguant la détérioration de la situation en Hollande et le besoin de s'y montrer spécialement sévère. «C'est ridicule, me dit Speer d'une voix lourde de fatigue. Quel risque peuvent poser à l'Allemagne trois Juifs trafiquants de métaux? Leurs services nous sont précieux en ce moment». Je lui demandai de m'envoyer une copie de la correspondance en promettant de faire de mon mieux. La lettre de refus du RSHA était signée Müller mais portait la marque de dictée du IV B 4a. Je téléphonai à Eichmann et commençai par lui souhaiter une bonne année. «Merci, Obersturmbannführer, fit-il avec son curieux mélange d'accents autrichien et berlinois. Félicitations pour votre promotion, au fait». Puis je lui exposai le cas de Speer. «Je ne l'ai pas traité moi-même, dit Eichmann. C'a dû être le Hauptsturmführer Moes, il s'occupe des cas individuels. Mais bien sûr il a raison. Vous savez combien de demandes on reçoit dans ce genre? Si on disait oui chaque fois, on n'aurait plus qu'à fermer boutique, on ne pourrait plus toucher à un seul Juif». – «Je comprends très bien, Obersturmbannführer. Mais là, c'est une requête du ministre de l'Armement et de la Production de Guerre en personne». – «Ouais. Ça doit être leur type en Hollande qui fait du zèle, et puis petit à petit c'est monté au ministre. Mais ça, c'est juste des histoires de rivalité interdépartementale. Non, vous savez, on ne peut pas accepter. De plus, la situation en Hollande est pourrie. Il y a toutes sortes de groupes qui se baladent en liberté, ça ne va pas du tout». J'insistai encore mais Eichmann s'obstinait. «Non. Si on accepte, vous savez, on dira à nouveau qu'à l'exception du Führer il n'existe plus parmi les Allemands d'antisémite convaincu. C'est impossible».

Que pouvait-il bien entendre par là? De toute façon Eichmann ne pouvait pas décider par lui-même et le savait. «Écoutez, envoyez-nous ça par écrit», finit-il par dire à contrecœur. Je décidai d'écrire directement à Müller, mais Müller me répondit la même chose, on ne pouvait pas faire d'exceptions. J'hésitais à demander au Reichsführer; je me résolus à recontacter Speer, pour voir jusqu'à quel point il tenait à ces Juifs. Mais au ministère on m'informa qu'il était en congé de maladie. Je me renseignai: il avait été hospitalisé à Hohenlychen, l'hôpital S S où j'avais été soigné après Stalingrad. Je trouvai un bouquet de fleurs et allai le voir. Il avait réquisitionné toute une suite dans l'aile privée et s'y était installé avec sa secrétaire personnelle et quelques assistants. La secrétaire m'expliqua qu'une vieille inflammation du genou s'était réveillée après un voyage de Noël en Laponie; son état empirait, le Dr. Gebhardt, le fameux spécialiste du genou, pensait qu'il s'agissait d'une inflammation rhumatoïde. Je trouvai Speer d'une humeur exécrable: «Obersturmbannführer, c'est vous. Bonne année. Alors?» Je lui expliquai que le RSHA maintenait sa position; peut-être, suggérai-je, s'il voyait le Reichsführer, il pourrait lui en toucher un mot. «Je pense que le Reichsführer a d'autres chats à fouetter, répondit-il brutalement. Moi aussi. Je dois gérer mon ministère d'ici, voyez-vous. Si vous ne pouvez pas résoudre l'affaire vous-même, laissez tomber». Je restai encore quelques minutes, puis me retirai: je sentais que j'étais de trop.

Son état d'ailleurs se dégradait rapidement; lorsque je rappelai quelques jours plus tard pour avoir de ses nouvelles, sa secrétaire m'informa qu'il ne prenait pas d'appels. Je passai quelques coups de fil: on le disait dans le coma, à deux doigts de la mort. Je trouvais étrange qu'une inflammation du genou, même rhumatoïde, en arrive à ce point-là. Hohenegg, à qui j'en parlai, n'avait pas d'opinion. «Mais s'il rend l'âme, ajouta-t-il, et qu'on me laisse l'autopsier, je vous dirai ce qu'il avait». Moi aussi, j'avais d'autres chats à fouetter. Le soir du 30 janvier, les Anglais nous infligèrent leur pire raid depuis ceux de novembre; je perdis de nouveau mes vitres, et une partie de mon balcon s'effondra. Le lendemain, Brandt me convoquait et m'informait, aimablement, que la SS-Gericht avait demandé au Reichsführer la permission d'enquêter sur moi à propos du meurtre de ma mère. Je rougis et bondis hors de mon siège: «Herr Standartenführer! Cette histoire est une infamie née dans le cerveau malade de policiers carriéristes. Je suis prêt à accepter une enquête pour laver mon nom de tout soupçon. Mais dans ce cas, je demande à être mis en congé jusqu'à ce que je sois innocenté. Il serait inacceptable que le Reichsführer garde dans son état-major personnel un homme soupçonné d'une telle horreur». – «Calmez-vous, Obersturmbannführer. Aucune décision n'a encore été prise. Racontez-moi plutôt ce qui s'est passé». Je me rassis et lui narrai les événements, m'en tenant à la version que j'avais donnée aux policiers. «C'est ma visite à Antibes qui les a rendus fous. Il est vrai que ma mère et moi avons longtemps été en froid. Mais vous savez quelle blessure j'ai reçue à Stalingrad. D'être aussi près de la mort, ça fait réfléchir: je me suis dit qu'il fallait régler nos histoires une fois pour toutes. Hélas, c'est elle qui est morte, d'une manière atroce, inouïe». – «Et comment pensez-vous que ce soit arrivé?» – «Je n'en ai aucune idée, Herr Standartenführer. J'ai commencé à travailler pour le Reichsführer peu de temps après, et je ne suis pas retourné là-bas. Ma sœur, qui s'est rendue à l'enterrement, m'a parlé de terroristes, d'un règlement de comptes; mon beau-père fournissait de nombreux articles à la Wehrmacht». – «C'est malheureusement tout à fait possible. Ce genre de choses arrive de plus en plus souvent, en France.» Il pinça les lèvres et pencha la tête, faisant jouer la lumière sur ses lunettes. «Écoutez, je pense que le Reichsführer souhaitera vous parler avant de prendre une décision. En attendant, permettez-moi de vous suggérer de rendre visite au juge qui a formulé la demande. Il s'agit du juge Baumann, de la cour de la SS et de la polic e de Berlin. C'est un homme tout à fait honorable: si vraiment vous êtes la victime d'une malveillance particulière, peut-être pourrez-vous l'en convaincre vous-même».

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