Je pris tout de suite rendez-vous avec ce juge Baumann. Il me reçut dans son cabinet de travail à la cour: c'était un juriste d'un certain âge, en uniforme de Standartenführer, avec un visage carré et un nez de travers, un air de lutteur. J'avais mis mon meilleur uniforme et toutes mes médailles. Après que je l'eus salué, il m'invita à m'asseoir. «Merci de m'avoir reçu, Herr Richter», dis-je en me servant de l'adresse d'usage plutôt que de son grade SS. – «Je vous en prie, Obersturmbannführer. C'est la moindre des choses». Il ouvrit une chemise sur son bureau. «J'ai demandé votre dossier personnel. J'espère que vous ne m'en tiendrez pas rigueur». – «Pas du tout, Herr Richter. Permettez-moi de vous dire ce que je compte dire au Reichsführer: je considère ces accusations, qui me touchent dans une question si personnelle, comme odieuses. Je suis prêt à coopérer avec vous par tous les moyens possibles pour qu'elles soient entièrement réfutées». Baumann toussota: «Vous comprenez bien que je n'ai pas encore ordonné une enquête. Je ne puis le faire sans l'accord du Reichsführer. Le dossier dont je dispose est bien mince. J'ai fait la demande sur la base d'une requête de la Kripo, qui affirme disposer d'éléments probants que ses enquêteurs souhaiteraient approfondir». – «Herr Richter, j'ai parlé deux fois à ces enquêteurs. Tout ce qu'ils m'ont fourni en matière d'éléments étaient des insinuations sans preuves et sans fondements, une construction -excusez-moi – délirante de leur esprit». – «C'est en effet possible, dit-il plaisamment. Je vois ici que vous avez fait d'excellentes études. Si vous aviez continué le droit, nous aurions pu finir collègues. Je connais très bien le Dr. Jessen, votre ancien professeur. Un très bon juriste». Il continua à feuilleter le dossier. «Pardonnez-moi, mais votre père ne se serait-il pas battu avec le Freikorps Rossbach, en Courlande? Je me souviens d'un officier nommé Aue». Il dit le prénom. Mon cœur se mit à battre violemment. «C'est effectivement le nom de mon père, Herr Richter. Mais je ne sais rien de ce que vous me demandez. Mon père a disparu en 1921, et je n'ai eu aucune nouvelle depuis. Il est possible que ce soit le même homme. Savez-vous ce qu'il est devenu?» – «Malheureusement, non. Je l'ai perdu de vue pendant la retraite, en décembre 19. Il était encore vivant, à ce moment-là. J'ai aussi entendu dire qu'il avait participé au putsch de Kapp. Beaucoup de Baltikumer en étaient». Il réfléchit. «Vous pourriez faire des recherches. Il existe toujours des associations de vétérans des Freikorps». -
«Oui, Herr Richter. C'est une excellente idée». Il toussota de nouveau et se carra dans son fauteuil.
«Bon. Revenons si vous le voulez bien à votre affaire. Que pouvez-vous me dire à ce sujet?» Je lui fis le même récit qu'à Brandt. «C'est une histoire épouvantable, fit-il finalement. Vous avez dû être bouleversé». – «Bien entendu, Herr Richter. Et je l'ai été encore plus par les accusations de ces deux défenseurs de l'ordre public qui n'ont jamais, j'en suis sûr, passé un jour au front et qui se permettent de diffamer un officier S S». Baumann se gratta le menton: «Je peux comprendre à quel point tout cela est blessant pour vous, Obersturmbannführer. Mais peut-être la meilleure solution serait-elle de faire la pleine lumière sur cette affaire». – «Je n'ai rien à craindre, Herr Richter. Je m'en remettrai à la décision du Reichsführer». – «Vous avez raison». Il se leva et me raccompagna jusqu'à la porte. «J'ai encore quelques vieilles photos de Courlande. Si vous voulez, je peux regarder, voir s'il n'y en a pas une de cet Aue». – «Herr Richter, j'en serais ravi». Dans le couloir il me serra la main: «Ne vous en faites pas, Obersturmbannführer. Heil Hitler!» Mon entretien avec le Reichsführer eut lieu dès le lendemain et fut bref et concluant. «Qu'est-ce que c'est que cette histoire ridicule, Obersturmbannführer?» – «On m'accuse d'être un assassin, mon Reichsführer. Ce serait comique si ce n'était aussi tragique,» Je lui détaillai brièvement les circonstances. Himmler se décida très vite: «Obersturmbannführer, je commence à vous connaître. Vous avez vos défauts: vous êtes, excusez-moi de vous le dire, obstiné et parfois pédant. Mais je ne vois pas en vous la moindre trace d'une tare morale. Racialement, vous êtes un spécimen nordique parfait, avec peut-être seulement une touche de sang alpin. Il n'y a que des nations racialement dégénérées, des Polonais, des Tsiganes, pour commettre un matricide. Ou alors un Italien au sang bouillant, lors d'une querelle, pas de sang-froid. Non, c'est ridicule. La Kripo manque tout à fait de discernement. Il faudra que je donne des instructions au Gruppenführer Nebe pour qu'il forme ses hommes à l'analyse raciale, ils perdraient beaucoup moins de temps. Bien entendu, je n'autoriserai pas leur enquête. Il ne manquerait plus que ça».
Baumann me téléphona quelques jours plus tard. Ce devait être vers la mi-février, car je me souviens que c'était juste après le bombardement massif au cours duquel l'hôtel Bristol fut frappé durant un banquet officiel: une soixantaine de personnes moururent écrasées sous les décombres, dont une brochette de généraux connus. Baumann semblait de bonne humeur et me félicita vivement. «Personnellement, fit sa voix au bout du fil, je trouvais toute cette affaire grotesque. Je suis content pour vous que le Reichsführer ait tranché. Ça évitera des histoires». Quant aux photographies, il en avait trouvé une où cet Aue était représenté, mais flou et peu visible; il n'était même pas sûr que ce soit bien lui, mais il me promit d'en faire tirer une copie et de me l'envoyer.
Les seuls mécontents de la décision du Reichsführer furent Clemens et Weser. Je les retrouvai un soir dans la rue devant la S S-Haus, les mains dans les poches de leurs longs manteaux, leurs épaules et leurs chapeaux couverts d'une fine neige. «Tiens, fis-je, moqueur, Laurel et Hardy. Qu'est-ce qui vous amène?» Cette fois-ci, ils ne me saluèrent pas. Weser répondit: «On voulait vous dire bonsoir, Obersturmbannführer. Mais votre secrétaire a pas voulu nous donner rendez-vous». Je ne relevai pas l'omission du Herr. «Elle a eu tout à fait raison, dis-je avec hauteur. Je pense que nous n'avons plus rien à nous dire». – «Bien, voyez-vous, Obersturmbannführer, bougonna Clemens, nous on pense justement que si.» – «Dans ce cas, meine Herren, je vous suggère d'aller demander une autorisation au juge Baumann». Weser secoua la tête: «On a bien compris, Obersturmbannführer, que le juge Baumann dira non. On a bien compris que vous êtes, pour ainsi dire, un intouchable». – «Mais quand même, reprit Clemens, la vapeur de son haleine masquant sa grosse face camuse, c'est pas normal, Obersturmbannführer, vous le voyez bien. Il doit y avoir une justice, quand même». – «Je suis parfaitement d'accord avec vous. Mais vos calomnies insensées n'ont rien à voir avec la justice». -»Calomnies, Obersturmbannführer? lança Weser en haussant les sourcils. Calomnies? Vous en êtes si sûr que ça? À mon avis, si le juge Baumann avait vraiment lu le dossier, il en serait moins certain que vous». – «Ouais, fit Clemens. Par exemple, il aurait pu se poser des questions sur les vêtements». -
«Les vêtements? De quels vêtements parlez-vous?» – Weser répondit à sa place: «Des vêtements que la police française a retrouvés dans la baignoire de la salle de bains, au premier étage. Des vêtements civils»… Il se tourna vers Clemens: «Carnet». Clemens tira le calepin d'une poche intérieure et le lui tendit. Weser le feuilleta: «Ah oui, voilà: des vêtements maculés de sang. Maculés. C'est ça le mot que je cherchais». – «Ça veut dire trempés», précisa Clemens. – «L'Obersturmbannführer sait ce que ça veut dire, Clemens, grinça Weser. L'Obersturmbannführer a fait des études. Il a un bon vocabulaire». Il se replongea dans le carnet. «Des vêtements civils, donc, maculés, jetés dans la baignoire. Il y avait aussi du sang sur le carrelage, sur les murs, dans l'évier, sur les serviettes. Et en bas, dans le salon et dans l'entrée, il y avait des traces de pas un peu partout, à cause du sang. Il y avait des traces de chaussures, ça on a trouvé les chaussures avec les vêtements, mais il y avait aussi des traces de bottes. Des grosses bottes». – «Eh bien, fis-je en haussant les épaules, l'assassin se sera changé avant de repartir, pour éviter d'attirer l'attention». – «Tu vois, Clemens, quand je te dis que l'Obersturmbannführer est un homme intelligent. Tu devrais m'écouter». Il se retourna vers moi et me regarda par-dessous son chapeau. «Ces vêtements étaient tous de marque allemande, Obersturmbannführer». Il feuilleta de nouveau le carnet: «Un complet deux pièces brun, en laine, bonne qualité, étiquette de tailleur allemand. Une chemise blanche, fabrication allemande. Une cravate en soie, fabrication allemande, une paire de chaussettes en coton, fabrication allemande, un slip, fabrication allemande. Une paire de souliers de ville en cuir brun, pointure 42, fabrication allemande». Il releva les yeux vers moi: «Vous chaussez du combien, Obersturmbannführer? Si vous me permettez la question. Quelle est votre taille de costume?» Je souris: «Meine Herren, je ne sais pas de quel trou vous êtes sortis, mais je vous conseille d'y retourner dare-dare. La vermine, en Allemagne, n'a plus droit de séjour». Clemens fronça les sourcils: «Dis donc, Weser, il nous insulte, là, non?» – «Oui. Il nous insulte. Il nous menace aussi. Finalement, tu as peut-être raison. Il est peut-être moins intelligent qu'il en a l'air, l'Obersturmbannführer». Weser mit un doigt à son chapeau: «Bonsoir, Obersturmbannführer. À bientôt, peut-être». Je les regardai s'éloigner sous la neige vers la Zimmerstrasse. Thomas, avec qui j'avais rendez-vous, m'avait rejoint. «Qui c'est?» fit-il avec un signe de tête en direction des deux silhouettes. – «Des emmerdeurs. Des fous. Tu ne peux pas les faire mettre dans un camp de concentration, pour les calmer?» Il haussa les épaules: «Si tu as une raison valable, ça peut se faire. On va manger?» Thomas, en fait, s'intéressait fort peu à mes problèmes; mais il s'intéressait beaucoup à ceux de Speer. «Ça grouille, là-bas, me dit-il au restaurant. À TOT aussi. C'est très difficile à suivre. Mais visiblement il y en a qui voient son hospitalisation comme une opportunité». – «Une opportunité?» – «Pour le remplacer. Speer s'est fait beaucoup d'ennemis. Bormann est contre lui, Sauckel aussi, tous les Gauleiter, sauf Kaufmann et peut-être Hanke». – «Et le Reichsführer?» -»Le Reichsführer l'a plus ou moins soutenu jusqu'à maintenant. Mais ça pourrait changer». – «Je dois t'avouer que je ne comprends pas très bien à quoi riment ces intrigues, dis-je lentement. Il n'y a qu'à regarder les chiffres: sans Speer, on aurait sans doute déjà perdu la guerre. Maintenant, la situation est franchement critique. Toute l'Allemagne devrait être unie devant ce péril». Thomas sourit: «Tu restes vraiment un idéaliste. C'est bien! Mais la plupart des Gauleiter ne voient pas plus loin que leurs intérêts personnels, ou ceux de leur Gau». – «Eh bien, au lieu de s'opposer aux efforts de Speer pour accroître la production, ils feraient mieux de se souvenir que si on perd, ils finiront tous, eux aussi, au bout d'une corde. J'appellerais ça leur intérêt personnel, non?» -
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