«Tous les jeudis, vint-il me dire, l'Amtchef aime réunir chez lui quelques-uns de ses spécialistes, pour discuter. Il serait ravi si vous pouviez être des nôtres». Cela m'obligeait à annuler ma séance d'escrime, mais j'acceptai: je connaissais à peine Müller, il serait intéressant de le voir de près. Müller habitait un appartement de fonction un peu excentré, épargné par les bombes. Une femme assez effacée, avec un chignon et des yeux plutôt rapprochés, m'ouvrit la porte; je crus qu'il s'agissait d'une domestique, mais c'était Frau Müller. Elle était la seule femme. Müller lui-même était en civil; et plutôt que de me rendre mon salut, il me serra la main de sa poigne massive, aux gros doigts carrés; à part cette démonstration de familiarité, l'ambiance était nettement moins gemütlich que chez Eichmann. Eichmann aussi s'était mis en civil, mais la plupart des officiers étaient, comme moi, en uniforme. Müller, un homme assez court sur pattes, trapu, avec le crâne carré du paysan, mais néanmoins bien mis, presque avec recherche, portait un cardigan crocheté sur une chemise en soie au col ouvert. Il me versa du cognac et me présenta aux autres convives, presque tous des Gruppenleiter ou des Referenten de l'Amt IV: je me souviens de deux hommes du IV D, qui s'occupaient des services de la Gestapo dans les pays occupés, et d'un certain Regierungsrat Berndorff qui dirigeait le Schutzhaftreferat. Il y avait aussi un officier de la Kripo et Litzenberg, un collègue de Thomas. Thomas lui-même, arborant avec aisance ses nouveaux galons de Standartenführer, arriva un peu plus tard et fut cordialement accueilli par Müller. La conversation tournait surtout autour du problème hongrois: le RSHA avait déjà identifié des personnalités magyares disposées à coopérer avec l'Allemagne; la grande question demeurait de savoir comment le Führer s'y prendrait pour faire tomber Kâllay. Müller, quand il ne participait pas à la conversation, surveillait ses invités de ses petits yeux remuants, mobiles, pénétrants. Puis il intervenait en phrases courtes et froides, mais étirées par son gros accent bavarois en un semblant de cordialité qui masquait mal sa froideur innée. De temps à autre, toutefois, il lâchait la bonde. Avec Thomas et le Dr. Frey, un ancien du SD passé comme Thomas à la Staatspolizei, j'avais commencé à discuter des origines intellectuelles du national-socialisme. Frey faisait remarquer qu'il trouvait le nom même mal choisi, car le terme «national» pour lui se référait à la tradition de 1789, que le national-socialisme rejetait. «Que proposeriez-vous à la place?» lui demandai-je. – «À mon avis, cela aurait dû être le Völkisch-socialisme. C'est beaucoup plus précis.» L'homme de la Kripo nous avait rejoints: «Si on suit Möller van der Brück, déclara-t-il, cela pourrait être impérial-socialisme». – «Oui, enfin, cela se rapproche plutôt de la déviation de Strasser, non?» rétorqua Frey d'un air pincé. C'est alors que je remarquai Müller: il se tenait derrière nous, un verre serré dans sa grosse patte, et nous écoutait en clignant des yeux. «On devrait vraiment pousser tous les intellectuels dans une mine de charbon et la faire sauter»…, éructa-t-il d'une voix grinçante et rude. – «Le Gruppenführer a absolument raison, fit Thomas. Meine Herren, vous êtes encore pires que des Juifs. Prenez exemple: de l'action, pas des paroles». Ses yeux pétillaient de rire. Müller hochait la tête, Frey semblait confus: «Il est clair que chez nous le sens de l'initiative a toujours pris le pas sur l'élaboration théorique»…, bredouilla l'homme de la Kripo. Je m'éloignai et allai au buffet me remplir une assiette de salade et de charcuterie. Müller me suivit. «Et comment va le Reichsminister Speer?» me demanda-t-il. -»À vrai dire, Herr Gruppenführer, je ne sais pas. Je n'ai pas eu de contacts avec lui depuis le début de sa maladie. On dit qu'il va mieux». – «Il paraît qu'il va bientôt sortir». – «C'est possible. Ce serait une bonne chose. Si nous réussissons à obtenir de la main-d'œuvre en Hongrie, cela ouvrira très rapidement de nouvelles possibilités à nos industries d'armement». – «Peut-être, grogna Müller Mais ce sera surtout des Juifs, et les Juifs sont interdits sur le territoire de l'Altreich». J'avalai une petite saucisse et dis: «Alors il faudra que cette règle change. Nous sommes actuellement au maximum de notre capacité. Sans ces Juifs, nous ne pourrons pas aller plus loin». Eichmann s'était rapproché et avait écouté mes dernières paroles en buvant son cognac. Il intervint sans même laisser à Müller le loisir de répondre:
«Est-ce que vous croyez sincèrement qu'entre la victoire et la défaite, la balance tienne au travail de quelques milliers de Juifs? Et si c'était le cas, est-ce que vous voudriez que la victoire de l'Allemagne soit due aux Juifs?» Eichmann avait bu, son visage était rouge, ses yeux luisaient; il était fier de prononcer de telles paroles devant son supérieur. Je l'écoutai en piquant des rondelles de saucisson dans mon assiette, que je tenais à la main. Je restais calme, mais ses inepties m'énervaient. «Vous savez, Obersturmbannführer, répondis-je d'un ton égal, en 1941, nous avions l'armée la plus moderne du monde. Maintenant, nous sommes revenus presque un demi-siècle en arrière. Tous nos transports, au front, s'effectuent avec des chevaux. Les Russes, eux, avancent en Studebaker américains. Et aux États-Unis, des millions d'hommes et de femmes construisent ces camions jour et nuit. Et ils construisent aussi les vaisseaux pour les transporter. Nos experts affirment qu'ils produisent un navire cargo par jour. C'est bien plus que nos sous-marins ne pouvaient en couler, quand nos sous-marins osaient encore sortir. Maintenant, nous sommes dans une guerre d'attrition. Mais nos ennemis ne souffrent pas d'attrition. Tout ce que nous détruisons est remplacé, tout de suite, la centaine d'appareils que nous avons abattus cette semaine est déjà en cours de remplacement. Alors que nous, nos pertes en matériel ne sont pas comblées, sauf peut-être les tanks, et encore». Eichmann se rengorgea: «Vous êtes d'humeur bien défaitiste, ce soir!» Müller nous observait en silence, sans sourire; ses yeux mobiles voletaient entre nous. «Je ne suis pas défaitiste, rétorquai-je. Je suis réaliste. Il faut voir où sont nos intérêts.» Mais Eichmann, un peu ivre, refusait d'être logique: «Vous raisonnez comme un capitaliste, un matérialiste… Cette guerre n'est pas une question d'intérêts. Si c'était juste une question d'intérêts, on n'aurait jamais attaqué la Russie». Je ne le suivais plus, il semblait complètement dériver, mais il ne s'arrêtait pas, il poursuivait les bonds de sa pensée. «On ne fait pas la guerre pour que chaque Allemand ait un frigidaire et une radio. On fait la guerre pour purifier l'Allemagne, pour créer une Allemagne dans laquelle on voudrait vivre. Vous croyez que mon frère Helmut a été tué pour un frigidaire? Vous, vous vous êtes battu à Stalingrad pour un frigidaire?» Je haussai les épaules en souriant: dans cet état, ce n'était plus la peine de discuter avec lui. Müller lui mit la main sur l'épaule: «Eichmann, mon ami, vous avez raison». Il se tourna vers moi: «Voilà pourquoi notre cher Eichmann est si doué pour son travail: il ne voit que l'essentiel. C'est ça qui fait de lui un si bon spécialiste. Et c'est pour ça que je l'envoie en Hongrie: pour les affaires juives, c'est notre Meister,» Eichmann, devant ces compliments, rougissait de plaisir; pour ma part, je le jugeais plutôt borné, à ce moment-là. Mais cela n'empêchait pas Müller d'avoir raison: il était réellement très efficace, et en fin de compte, ce sont souvent les bornés qui sont efficaces. Müller continuait: «La seule chose, Eichmann, c'est que vous ne devez pas songer qu'aux Juifs. Les Juifs sont parmi nos grands ennemis, c'est vrai. Mais la question juive est déjà presque réglée en Europe. Après la Hongrie, il n'en restera plus beaucoup. Il faut penser à l'avenir. Et nous avons beaucoup d'ennemis». Il parlait doucement, sa voix monotone, bercée par son accent rustique, semblait couler à travers ses lèvres fines et nerveuses. «Il faut penser à ce que nous allons faire des Polonais. Éliminer les Juifs mais laisser les Polonais, ça n'a aucun sens. Et ici aussi, en Allemagne. Nous avons déjà commencé, mais il faut aller jusqu'au bout. Il faudra aussi une Endlösung der Sozialfrage, une solution finale à la question sociale. Il y a encore beaucoup trop de criminels, d'asociaux, de vagabonds, de Tsiganes, d'alcooliques, de prostituées, d'homosexuels. Il faut songer aux tuberculeux, qui contaminent les gens sains. Aux cardiaques, qui propagent un sang altéré et qui coûtent des fortunes en soins médicaux: eux, il faut au moins les stériliser. Tout ça, il faudra s'en occuper, catégorie par catégorie. Tous nos bons Allemands s'y opposent, ils ont toujours de bonnes raisons. C'est là que Staline est si fort: lui, il sait se faire obéir, et il sait aller jusqu'au bout des choses». Il me regarda: «Je connais très bien les bolcheviques. Depuis les exécutions d'otages à Munich, pendant la Révolution. Après ça, je les ai combattus pendant quatorze ans, jusqu'à la Prise du Pouvoir, et je les combats encore. Mais savez-vous, je les respecte. Ce sont des gens qui ont un sens inné de l'organisation, de la discipline, et qui ne reculent devant rien. On pourrait prendre des leçons chez eux. Vous ne pensez pas?» Müller n'attendait pas de réponse à sa question. Il prit Eichmann par le bras et l'entraîna vers une table basse où il disposa un jeu d'échecs. Je les regardai jouer de loin en achevant mon assiette- Eichmann jouait bien, mais il ne faisait pas le poids devant Müller:
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