Müller, je me disais, joue comme il travaille, méthodiquement, avec obstination et une brutalité froide et réfléchie. Ils firent plusieurs parties, j'eus le loisir de les observer. Eichmann tentait des combinaisons sournoises et calculées, mais Müller ne se laissait jamais prendre au piège, et ses défenses restaient toujours aussi fortes que ses attaques, systématiquement montées, se révélaient irrésistibles. Et Müller gagnait toujours.
La semaine suivante, j'assemblai une petite équipe en vue de l'Einsatz en Hongrie. Je désignai un spécialiste, l'Obersturmführer Elias; quelques commis, ordonnances, et assistants administratifs; et bien entendu Piontek. Je laissai mon bureau sous la responsabilité d'Asbach, avec des instructions précises. Sur ordre de Brandt, je me dirigeai le 17 mars vers le KL Mauthausen, où s'assemblait un Sondereinsatzgruppe de la SP et du SD, sous le commandement de l'Oberführer Dr. Achamer-Pifrader, auparavant BdS de l'Ostland. Eichmann se trouvait déjà là, à la tête de son propre Sondereinsatzkommando. Je me présentai à l'Oberführer Dr. Geschke, l'officier responsable, qui me fit installer avec mon équipe dans un baraquement. Je savais déjà en quittant Berlin que le dirigeant hongrois, Horthy, rencontrait le Führer au palais de Klessheim près de Salzbourg. Depuis la guerre, les événements de Klessheim sont connus: confronté par Hitler et von Ribbentrop, qui lui donnèrent crûment le choix entre la formation d'un nouveau gouvernement proallemand ou l'invasion de son pays, Horthy – amiral dans un pays sans marine, régent d'un royaume sans roi – se résolut, après une brève crise cardiaque, à éviter le pire. À l'époque toutefois nous ne savions rien de cela: Geschke et Achamer-Pifrader se contentèrent de convoquer les officiers supérieurs le soir du 18, pour nous informer que nous partions le lendemain pour Budapest. Les rumeurs, bien entendu, fusaient bon train; beaucoup s'attendaient à une résistance hongroise à la frontière, on nous fit mettre en uniforme de campagne et on distribua des pistolets-mitrailleurs. L'ambiance était effervescente: pour beaucoup de ces fonctionnaires de la Staatspolizei ou du SD, c'était la première expérience de terrain; et même moi, après presque un an à Berlin, et la grisaille de la routine bureaucratique, la tension permanente des intrigues sournoises, la fatigue des bombardements que l'on devait subir sans réagir, je me laissai prendre à l'excitation générale. Le soir, j'allai boire quelques verres avec Eichmann, que je retrouvai entouré de ses officiers, rayonnant et se pavanant dans un nouvel uniforme feldgrau, taillé aussi élégamment qu'un uniforme de parade. Je ne connaissais qu'une partie de ses collègues; il m'expliqua que pour cette opération il avait fait venir ses meilleurs spécialistes de toute l'Europe, d'Italie, de Croatie, de Litzmannstadt, de Theresienstadt. Il me présenta à son ami le Hauptsturmführer Wisliceny, le parrain de son fils Dieter, un homme affreusement gras, placide, serein, qui arrivait, lui, de Slovaquie. L'humeur était joyeuse, on buvait peu, mais tout le monde piaffait d'impatience. Je retournai à ma baraque afin de dormir un peu, car nous partions vers minuit, mais j'eus du mal à trouver le sommeil. Je songeais à Hélène: je l'avais quittée l'avant-veille, en lui indiquant que je ne savais pas quand je reviendrais à Berlin; j'avais été assez sec, je donnai peu d'explications et ne fis aucune promesse; elle l'avait accepté doucement, gravement, sans inquiétude apparente, et pourtant, c'était clair je crois pour nous deux, un lien s'était formé, ténu peut-être, mais solide, et qui ne se dissoudrait pas tout seul; c'était là déjà une histoire.
Je dus m'assoupir un peu: Piontek me secoua vers minuit. Je m'étais couché habillé, mon paquetage était prêt; je sortis prendre l'air tandis qu'on vérifiait les véhicules, je mangeai un sandwich et bus le café qu'une ordonnance, Fischer, m'avait préparé. Il faisait un froid mordant de fin d'hiver et je respirai avec allégresse l'air pur de la montagne. Un peu plus loin, j'entendais des bruits de moteurs: le Vorkommando, mené par un adjoint d'Eichmann, se mettait en route. J'avais décidé de me joindre au convoi du Sondereinsatzkommando, qui comptait, outre Eichmann et ses officiers, plus de cent cinquante hommes, pour la plupart des Orpo et des représentants du SD et de la SP, ainsi que quelques Waffen-SS. Le convoi de Geschke et d'Achamer-Pifrader fermerait la marche. Lorsque nos deux voitures furent prêtes, je les envoyai rejoindre la zone de départ et allai à pied trouver Eichmann Celui-ci portait des lunettes de tankiste sur sa casquette et tenait un PM Steyr sous le bras: avec sa culotte de cheval, cela lui donnait un au presque ridicule, un peu comme s'il était déguisé. «Obersturmbannführer, s'écria-t-il en me voyant. Vos hommes sont-ils prêts?» Je fis signe que oui et allai les rejoindre. À la zone d'assemblage, c'était toujours cette confusion de dernière minute, ces cris et ces commandements avant qu'une masse de véhicules puisse s'ébranler en bon ordre. Eichmann se présenta enfin, entouré de plusieurs de ses officiers, dont le Regierungsrat Hunsche que je connaissais de Berlin, et après avoir encore donné quelques ordres contradictoires, il monta dans son Schwimwagen, sorte de tout-terrain amphibie, conduit par un Waffen-SS: je me demandai avec amusement s'il craignait que les ponts soient dynamités, s'il prévoyait de traverser le Danube dans son rafiot, avec son Steyr et son chauffeur, pour balayer seul les hordes magyares. Piontek, au volant de ma voiture, respirait, lui, la sobriété et le sérieux. Enfin, sous la lumière crue des projecteurs du camp, dans un tonnerre de moteurs et un nuage de poussière, la colonne se mit en branle. J'avais placé Elias et Fischer à l'arrière avec les armes qu'on nous avait distribuées; je montai devant, à côté de Piontek, tandis qu'il démarrait. Le ciel était dégagé, les étoiles brillaient, mais il n'y avait pas de lune; en descendant la route en lacet vers le Danube, je voyais clairement, à mes pieds, l'étendue luisante du fleuve. Le convoi passa sur la rive droite et se dirigea vers Vienne. Nous roulions en file, phares baissés à cause des chasseurs ennemis. Je ne tardai pas à m'endormir. De temps à autre une alerte me réveillait, forçait les véhicules à s'arrêter et à éteindre les phares, mais personne ne sortait de sa voiture, on attendait dans le noir. Il n'y eut pas d'attaque. Dans mon demi-sommeil interrompu je faisais des rêves étranges, vifs et évanescents, qui disparaissaient comme une bulle de savon dès qu'un cahot ou une sirène m'éveillait. Vers trois heures, alors que nous contournions Vienne par le sud, je me secouai tout à fait et bus du café dans une thermos préparée par Fischer. La lune s'était levée, un croissant fluet qui faisait briller les eaux larges du Danube lorsqu'on les apercevait à main gauche. Les alertes nous obligeaient encore à faire halte, une longue ligne de véhicules disparates qu'on pouvait maintenant distinguer dans la lumière lunaire. À l'est, le ciel rosissait, découpant, sur les hauteurs, les crêtes des Petites Carpates. Un de ces arrêts nous trouva au-dessus du Neusiedler See, quelques kilomètres seulement avant la frontière hongroise. Le gros Wisliceny passa à côté de ma voiture et frappa à ma vitre: «Prenez votre rhum et venez». On nous avait délivré quelques mesures de rhum pour la marche, mais je n'y avais pas touché. Je suivis Wisliceny qui de voiture en voiture faisait sortir d'autres officiers. Devant nous, la boule rouge du soleil pesait sur les sommets, le ciel était pâle, un bleu lumineux teinté de jaune, sans un nuage. Lorsque notre groupe arriva au niveau du Schwimwagen d'Eichmann, vers la tête de la colonne, nous l'entourâmes et Wisliceny le fit sortir. Il y avait là les officiers du IV B 4, ainsi que les commandants des compagnies détachées. Wisliceny leva sa flasque, félicita Eichmann, et but à sa santé: Eichmann fêtait ce jour-là son trente-huitième anniversaire. Il hoquetait de plaisir: «Meine Herren, je suis touché, très touché. C'est aujourd'hui mon septième anniversaire en tant qu'officier S S. Je ne peux imaginer de meilleur cadeau que votre compagnie». Il rayonnait, tout rouge, il souriait à tout le monde, buvant à petites gorgées sous les vivats. Le passage de la frontière s'effectua sans incident: au bord de la route, des douaniers ou des soldats de la Honvéd nous regardaient passer, maussades ou indifférents, sans rien manifester. La matinée s'annonçait lumineuse. La colonne fit halte dans un village pour déjeuner de café, de rhum, de pain blanc et de vin hongrois acheté sur place. Puis elle repartit. Nous roulions maintenant beaucoup plus lentement, la route était encombrée de véhicules allemands, camions de troupes et blindés, qu'il fallait suivre au pas sur des kilomètres avant de pouvoir les dépasser. Mais cela ne ressemblait pas à une invasion, tout se passait dans le calme et dans l'ordre, les civils, au bord des routes, s'alignaient pour nous regarder passer, certains nous faisaient même des gestes amicaux.
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