Jonathan Littell - Les Bienveillantes

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"En fait, j'aurais tout aussi bien pu ne pas écrire. Après tout, ce n'est pas une obligation. Depuis la guerre, je suis resté un homme discret; grâce à Dieu, je n'ai jamais eu besoin, comme certains de mes anciens collègues, d'écrire mes Mémoires à fin de justification, car je n'ai rien à justifier, ni dans un but lucratif, car je gagne assez bien ma vie comme ça. Je ne regrette rien: j'ai fait mon travail, voilà tout; quant à mes histoires de famille, que je raconterai peut-être aussi, elles ne concernent que moi; et pour le reste, vers la fin, j'ai sans doute forcé la limite, mais là je n'étais plus tout à fait moi-même, je vacillais, le monde entier basculait, je ne fus pas le seul à perdre la tête, reconnaissez-le. Malgré mes travers, et ils ont été nombreux, je suis resté de ceux qui pensent que les seules choses indispensables à la vie humaine sont l'air, le manger, le boire et l'excrétion, et la recherche de la vérité. Le reste est facultatif."Avec cette somme qui s'inscrit aussi bien sous l'égide d'Eschyle que dans la lignée de Vie et destin de Vassili Grossman ou des Damnés de Visconti, Jonathan Littell nous fait revivre les horreurs de la Seconde Guerre mondiale du côté des bourreaux, tout en nous montrant un homme comme rarement on l'avait fait: l'épopée d'un être emporté dans la traversée de lui-même et de l'Histoire.

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Nous arrivâmes à Budapest vers le milieu de l'après-midi et prîmes des quartiers sur la rive droite, derrière le château, sur le Schwabenberg où la SS avait réquisitionné les grands hôtels. Je me retrouvai provisoirement dans une suite à l'Astoria, avec deux lits et trois canapés pour huit hommes. Le lendemain matin, j'allai aux informations. La ville grouillait de personnel allemand, officiers de la Wehrmacht et de la Waffen-SS, diplomates de l'Auswärtiges Amt, fonctionnaires de la police, ingénieurs de TOT, économistes du WVHA, agents de l'Abwehr aux noms souvent changeants. Avec toute cette confusion je ne savais même pas à qui j'étais subordonné, et j'allai voir Geschke, qui m'informa qu'il avait été désigné comme BdS, mais que le Reichsführer avait aussi nommé un HSSPF, l'Obergruppenführer Winkelmann, et que Winkelmann m'expliquerait tout. Or Winkelmann, un policier de carrière un peu gras, aux cheveux coupés en brosse et à la mâchoire saillante, n'avait même pas été informé de mon existence. Il m'expliqua que, malgré les apparences, nous n'avions pas occupé la Hongrie, mais étions venus à l'invitation de Horthy pour conseiller et soutenir les services hongrois: nonobstant la présence d'un HSSPF, d'un BdS, d'un BdO, et de toutes les structures attenantes, nous n'avions aucune fonction executive, et les autorités hongroises gardaient toutes les prérogatives de leur souveraineté. Tout différend sérieux devait être soumis au nouvel ambassadeur, le Dr. Veesenmayer, un S S-Brigadeführer honoraire, ou à ses collègues de l'Auswärtiges Amt. Kaltenbrunner, d'après Winkelmann, se trouvait aussi à Budapest; il était venu dans le wagon spécial de Veesenmayer, raccroché au train de Horthy à son retour de Klessheim, et il négociait avec le lieutenant-général Dôme Sztojay, l'ancien ambassadeur de Hongrie à Berlin, au sujet de la formation d'un nouveau gouvernement (Kâllay, le ministre déchu, s'était réfugié à la légation de Turquie). Je n'avais aucune raison d'aller voir Kaltenbrunner, et je passai plutôt me présenter à la légation allemande: Veesenmayer était occupé, et je fus reçu par son chargé d'affaires, le Legationsrat Feine, qui prit note de ma mission, me suggéra d'attendre que la situation se clarifie, et me recommanda de rester en contact avec eux. C'était une belle pagaille. À l'Astoria, je vis l'Obersturmbannfiihrer Krumey, l'adjoint d'Eichmann. Il avait déjà tenu une réunion avec les dirigeants de la communauté juive et en était sorti très satisfait «Ils sont venus avec des valises, m'expliqua-t-il avec un bon gros rire. Mais je les ai rassurés et je leur ai dit que personne n'allait être arrêté. Ils étaient terrifiés par l'hystérie d'extrême droite. On leur a promis que s'ils coopéraient il ne se passerait rien, ça les a calmés». Il rit encore. «Ils doivent penser qu'on va les protéger des Hongrois». Les Juifs devaient former un conseil; pour ne pas les effrayer – le terme Judenrat, répandu en Pologne, était assez connu ici pour provoquer une certaine angoisse – il serait désigné Zentralrat. Dans les jours suivants, alors que les membres du nouveau conseil apportaient au Sondereinsatzkommando des matelas et des couvertures – j'en réquisitionnai plusieurs pour notre suite -, puis, au fil des demandes, des machines à écrire, des miroirs, de l'eau de Cologne, de la lingerie féminine, et quelques très jolis petits tableaux de Watteau ou à tout le moins de son école, j'eus avec eux, notamment avec le président de la Communauté juive, le Dr. Samuel Stern, une série de consultations afin de me faire une idée des ressources disponibles. Il y avait des Juifs, hommes et femmes, employés dans les usines d'armement hongroises, et Stem put me fournir des chiffres approximatifs. Mais un problème majeur apparut immédiatement: tous les hommes juifs valides, sans emploi essentiel et en âge de travailler, étaient mobilisés depuis plusieurs années dans la Honvéd pour servir dans des bataillons de travail, à l'arrière. Et c'était vrai, je m'en souvenais, lorsque nous étions entrés à Jitomir encore tenue par les Hongrois, j'avais entendu parler de ces bataillons juifs, cela mettait hors d'eux mes collègues du Sk 4a. «Ces bataillons ne dépendent en aucune façon de nous, m'expliquait Stern. Voyez ça avec le gouvernement». Quelques jours après la formation du gouvernement de Sztojay, le nouveau cabinet, en une seule session législative de onze heures, promulguait une série de lois antijuives que la police hongroise commençait à appliquer sur-le-champ. Je voyais peu Eichmann: il était toujours fourré avec des officiels, ou bien il rendait visite aux Juifs, s'intéressait, d'après Krumey, à leur culture, se faisait montrer leur bibliothèque, leur musée, leurs synagogues. À la fin du mois il parla au Zentralrat lui-même. Tout son SEk venait de déménager à l'hôtel Majestic, j'étais resté à VAstoria, où j'avais pu obtenir deux chambres de plus pour installer des bureaux. Je ne fus pas invité à la réunion mais je le vis après: il avait l'air très content de lui, et m'assura que les Juifs allaient coopérer et se soumettre aux exigences allemandes. Nous discutâmes de la question des travailleurs; les nouvelles lois allaient permettre aux Hongrois d'augmenter les bataillons de travail civils – tous les fonctionnaires, journalistes, notaires, avocats, comptables juifs qui allaient perdre leurs emplois pourraient être mobilisés, et cela faisait ricaner Eichmann: «Imaginez, mon cher Obersturmbannführer, des avocats juifs creusant des fossés antichars!» -mais nous n'avions aucune idée de ce qu'ils accepteraient de nous donner; Eichmann, comme moi, craignait qu'ils ne cherchent à garder pour eux le meilleur. Mais Eichmann s'était trouvé un allié, un fonctionnaire du comté de Budapest, le Dr. Läszlo Endre, un antisémite forcené qu'il espérait faire nommer au ministère de l'Intérieur. «Il faut éviter de répéter l'erreur du Danemark, voyez-vous, m'expliquait-il, la tête appuyée sur sa grande main veineuse, en mordillant son petit doigt. Il faut que les Hongrois fassent tout eux-mêmes, qu'ils nous offrent leurs Juifs sur un plateau». Déjà, le SEk, avec la polic e hongroise et les forces du BdS, arrêtait des Juifs qui violaient les nouvelles règles; un camp de transit, gardé par la gendarmerie hongroise, avait été mis en place à Kistarcsa, près de la ville, on y avait déjà interné plus de trois mille Juifs. De mon côté, je ne restais pas inactif: par l'intermédiaire de la légation, j'avais pris contact avec les ministères de l'Industrie et de l'Agriculture pour sonder leurs vues; et j'étudiais les nouvelles législations en compagnie de Herr von Adamovic, l'expert de la légation, un homme affable, intelligent, mais presque paralysé par la sciatique et l'arthrite. Entre-temps, je restais en contact avec mon bureau de Berlin. Speer, qui par coïncidence fêtait son anniversaire le même jour que Eichmann, avait quitté Hohenlychen pour passer sa convalescence à Merano, en Italie; je lui avais fait envoyer un télégramme de félicitations et des fleurs, mais n'avais reçu aucune réponse. J'avais aussi été invité à assister à une conférence en Silésie sur la question juive, dirigée par le Dr. Franz Six, mon tout premier chef de département au SD. Il travaillait maintenant à l'Auswärtiges Amt, mais de temps en temps prêtait encore main-forte au RSHA. Thomas aussi avait été invité, ainsi qu'Eichmann et quelques-uns de ses spécialistes. Je m'arrangeai pour voyager avec eux. Notre groupe partit en train, passant par Pressbourg, puis changeant à Breslau pour Hirschberg; la conférence se tenait à Krummhübel, une station de ski connue des Sudètes silésiennes, maintenant en grande partie occupée par des bureaux du A A, dont celui de Six, évacués de Berlin à cause des bombardements. On nous casa dans une Gasthaus bondée; les nouvelles baraques construites par l'A A n'étaient pas encore prêtes. Je retrouvai avec plaisir Thomas, arrivé un peu avant nous, qui profitait de l'occasion pour skier en compagnie de jeunes et belles secrétaires ou assistantes, dont une d'origine russe qu'il me présenta, et qui toutes paraissaient avoir bien peu de travail. Eichmann, lui, retrouvait des collègues de toute l'Europe et se pavanait. La conférence débuta le lendemain de notre arrivée. Six ouvrait les débats avec un discours sur «Les tâches et les buts des opérations antijuives à l'étranger». Il nous parla de la structure politique du Judaïsme mondial, affirmant que la Juiverie en Europe a fini de jouer son rôle politique et biologique. Il fit aussi une digression intéressante sur le sionisme, encore mal connu à cet époque dans nos cercles; pour Six, la question du retour des Juifs restants en Palestine devait être subordonnée à la question arabe, qui prendrait de l'importance après la guerre, surtout si les Britanniques se retiraient d'une partie de leur Empire. Son intervention fut suivie par celle du spécialiste de l'Auswärtiges Amt, un certain von Thadden, qui exposa le point de vue de son ministère sur «La situation politique des Juifs en Europe et la situation par rapport aux mesures executives antijuives». Thomas parla des problèmes de sécurité soulevés par les révoltes juives de l'année précédente. D'autres spécialistes ou conseillers exposèrent la situation actuelle dans les pays où ils étaient en poste. Mais le clou de la journée fut le discours d'Eichmann. L'Einsatz hongroise semblait l'avoir inspiré et il nous peignit presque un tableau de l'ensemble des opérations antijuives telles qu'elles s'étaient déroulées depuis le début. Il passa rapidement en revue l'échec de la ghettoïsation et critiqua l'inefficacité et la confusion des opérations mobiles: «Quels que soient les succès enregistrés, elles restent sporadiques, elles permettent à trop de Juifs de s'enfuir, de gagner les bois pour venir grossir les rangs des partisans, et elles sapent le moral des hommes». Le succès, dans les pays étrangers, dépendait de deux facteurs: la mobilisation des autorités locales et la coopération, voire la collaboration des dirigeants communautaires juifs. «Pour ce qui se passe lorsque nous essayons d'arrêter les Juifs nous-mêmes, dans des pays où nous disposons de ressources insuffisantes, il suffît de regarder l'exemple du Danemark, un échec total, du sud de la France, où nous avons obtenu des résultats très mitigés, même après notre occupation de l'ancienne zone italienne, et de l'Italie, où la population et l'Église cachent des milliers de Juifs que nous ne pouvons trouver… Quant aux Judenräte, ils permettent une économie considérable de personnel, et ils attèlent les Juifs eux-mêmes à la tâche de leur destruction. Bien sûr, ces Juifs ont leurs propres buts, leurs propres rêves. Mais les rêves des Juifs nous servent aussi. Ils rêvent de corruption grandiose, ils nous offrent leur argent, leurs biens. Nous prenons cet argent et ces biens et nous poursuivons notre tâche. Ils rêvent des besoins économiques de la Wehrmacht, de la protection fournie par les certificats de travail, et nous, nous utilisons ces rêves pour pourvoir nos usines d'armement, pour qu'on nous offre la main-d'œuvre nécessaire à la construction de nos complexes souterrains, et pour nous faire livrer aussi les faibles et les vieux, les bouches inutiles. Mais comprenez aussi ceci: l'élimination des cent mille premiers Juifs est bien plus facile que celle des cinq mille derniers. Regardez ce qui s'est passé à Varsovie, ou lors des autres révoltes dont nous a entretenus le Standartenführer Hauser. Lorsque le Reichsführer m'a envoyé le rapport sur les combats de Varsovie, il a noté qu'il ne parvenait pas à croire que des Juifs dans un ghetto puissent se battre ainsi. Pourtant, notre regretté Chef, l'Obergruppenführer Heydrich, l'avait compris bien longtemps auparavant. Il savait que les Juifs les plus forts, les plus costauds, les plus rusés, les plus malins échapperaient à toutes les sélections et seraient les plus difficiles à détruire. Or, ce sont précisément eux qui forment le réservoir vital à partir duquel le Judaïsme pourrait se reconstituer, la cellule bactérielle de la régénération juive, comme disait feu l'Obergruppenführer. Notre combat prolonge celui de Koch et de Pasteur, il faut aller jusqu'au bout»… Un tonnerre d'applaudissements accueillit ces paroles. Eichmann y croyait-il réellement? C'était la première fois que je l'entendais parler ainsi, et j'avais l'impression qu'il s'était emballé, laissé emporter par son nouveau rôle, que le jeu lui plaisait tellement qu'il finissait par se confondre avec lui. Pourtant, ses commentaires pratiques étaient loin d'être idiots, on voyait bien qu'il avait attentivement analysé toutes les expériences passées pour en tirer les leçons essentielles. Au dîner – Six, par politesse et en souvenir du passé, m'avait invité avec Thomas à un petit souper privé – je commentai favorablement son discours- Mais Six, que ne quittait jamais son air maussade et déprimé, le jugeait bien plus négativement: «Aucun intérêt intellectuel. C'est un homme relativement simple, sans dons particuliers. Bien sûr, il a de l'allure, et des capacités dans les limites de sa spécialisation». – «Justement, dis-je, c'est un bon officier, motivé et talentueux à sa manière. À mon avis, il pourra encore aller loin». – «Ça m'étonnerait, intervint sèchement Thomas. Il est trop têtu. C'est un bouledogue, un exécutant doué. Mais il n'a aucune imagination. Il est incapable de réagir aux événements extérieurs à son champ, d'évoluer. Il a construit sa carrière sur les Juifs, sur la destruction des Juifs, et pour ça il est très fort. Mais une fois qu'on en aura fini avec les Juifs – ou bien si le vent tourne, si la destruction des Juifs se révèle ne plus être à l'ordre du jour – alors il ne saura pas s'adapter, il sera perdu». Le lendemain, la conférence continuait avec des intervenants mineurs. Eichmann ne resta pas, il avait à faire: «Je dois aller inspecter Auschwitz puis retourner à Budapest. Ça bouge, là-bas». Je partis à mon tour le 5 avril. En Hongrie, j'appris que le Führer venait de donner son accord pour l'utilisation des ouvriers juifs sur le territoire du Reich: l'ambiguïté levée, les hommes de Speer et du Jägerstab venaient me voir à tout moment pour demander quand on pourrait leur envoyer les premiers lots. Je leur disais de prendre patience, l'opération n'était pas encore au point. Eichmann rentra furieux d'Auschwitz, fulminant contre les Kommandanten: «Des abrutis, des incapables. Rien n'est prêt pour la réception». Le 9 avril… ah, mais à quoi bon narrer jour par jour tous ces détails? Cela m'épuise, et puis cela m'ennuie, et vous aussi sans doute. Combien de pages ai-je déjà alignées sur ces péripéties bureaucratiques sans intérêt? Continuer comme cela, non, je ne le peux plus: la plume m'en tombe des doigts, le stylo plutôt. Je pourrais peut être y revenir un autre jour; mais à quoi bon reprendre cette sordide histoire de Hongrie? Elle est amplement documentée dans les livres, par des historiens qui ont une vue d'ensemble bien plus cohérente que la mienne. Je n'y ai joué, après tout, qu'un rôle mineur. Si j'ai pu croiser certains des participants, je n'ai pas grand-chose à ajouter à leurs propres souvenirs. Les grandes intrigues qui ont suivi, et surtout ces négociations entre Eichmann, Becher, et les Juifs, toutes les histoires de rachat de Juifs en échange d'argent, de camions, tout ça, oui, j'étais plus ou moins au courant, j'en discutais, j'ai même rencontré certains des Juifs impliqués, et Becher aussi, un homme troublant, venu en Hongrie acheter des chevaux pour la Waffen-SS et qui avait rapidement récupéré, pour le compte du Reichsführer, la plus grosse usine d'armement du pays, les Manfred-Weiss Werke, sans prévenir personne, ni Veesenmayer, ni Winkelmann, ni moi, et à qui le Reichsführer avait ensuite confié des tâches qui soit doublaient, soit contredisaient les miennes et celles d'Eichmann aussi, ce qui, je finis bien par le comprendre, était une méthode typique du Reichsführer, mais sur le terrain ne servait qu'à semer la zizanie et la confusion, personne ne coordonnait rien, Winkelmann n'avait aucune influence sur Eichmann ni sur Becher, qui ne l'informaient de rien, et je dois avouer que je ne me comportais guère mieux qu'eux, je négociais avec les Hongrois sans que Winkelmann le sache, avec le ministère de la Défense surtout, où j'avais pris des contacts par le General Greiffenberg, l'attaché militaire de Veesenmayer, pour voir si la Honvéd ne pouvait pas aussi nous détacher ses bataillons de travail juifs, même avec des garanties particulières d'un régime spécial, ce que bien sûr la Honvéd refusa catégoriquement, ne nous laissant plus, comme ouvriers potentiels, que les civils embrigadés au début du mois, ceux qu'on pourrait retirer des usines, et leurs familles, bref, un potentiel humain de peu de valeur, ce qui est une des causes de ce fait que je dus finir par considérer cette mission comme un four total, mais pas la seule cause, j'en parlerai encore, et je parlerai même peut-être un peu des négociations avec les Juifs, car cela aussi en fin de compte toucha plus ou moins à mes attributions, ou, pour être plus précis, je me servis, non, tentai de me servir de ces négociations pour faire avancer mes propres objectifs, avec peu de succès je le reconnais volontiers, pour tout un ensemble de raisons, pas juste celle déjà mentionnée, il y avait aussi l'attitude d'Eichmann, qui devenait de plus en plus difficile, Becher aussi, le WVHA, la gendarmerie hongroise, tout le monde s'y mettait, voyez-vous – quoi qu'il en soit ce que je voudrais dire plus exactement, c'est que si l'on souhaite analyser les raisons pour lesquelles l'opération hongroise donna de si piètres résultats pour l'Arbeitseinsatz, mon souci primordial après tout, il faut prendre en compte tous ces gens et toutes ces institutions, qui jouaient chacun son rôle, mais aussi se rejetaient entre eux le blâme, et l'on me blâmait moi aussi, ça, personne ne s'en privait, vous pouvez le croire, bref, c'était un foutoir, une véritable pagaille, qui a fait qu'en fin de compte la plupart des Juifs déportés sont morts, tout de suite je veux dire, gazés avant même d'avoir pu être mis au travail, car très peu de ceux qui arrivaient à Auschwitz étaient aptes, des pertes considérables, 70 % peut-être, personne n'en est trop sûr, et à cause desquelles on a cru après la guerre, et c'est compréhensible, que c'était le but même de l'opération, tuer tous ces Juifs, ces femmes, ces vieillards, ces enfants poupins et en bonne santé, et ainsi l'on ne comprenait pas pourquoi les Allemands, alors qu'ils perdaient la guerre (mais le spectre de la défaite n'était peut-être pas aussi net, à l'époque, du point de vue allemand du moins), s'obstinaient encore à massacrer des Juifs, à mobiliser des ressources considérables, en hommes et en trains, surtout, pour exterminer des femmes et des enfants, et donc comme on ne comprenait pas, on a attribué ça à la folie antisémite des Allemands, à un délire de meurtre bien éloigné de la pensée de la plupart des participants, car en fait, pour moi comme pour tant d'autres fonctionnaires et spécialistes, les enjeux étaient fondamentaux, cruciaux, trouver de la main-d'œuvre pour nos usines, quelques centaines de milliers de travailleurs qui nous permettraient peut-être de renverser le cours des choses, on voulait des Juifs non pas morts mais bien vivants, valides, mâles de préférence, or les Hongrois voulaient garder les mâles ou au moins une bonne part d'entre eux, et donc c'était déjà mal parti, et ensuite il y avait les conditions de transport, déplorables, et Dieu sait combien je me suis disputé avec Eichmann à ce sujet, qui me répondait chaque fois la même chose, «Ça n'est pas ma responsabilité, c'est la gendarmerie hongroise qui charge et approvisionne les trains, pas nous», et puis il y avait aussi l'entêtement de Höss, à Auschwitz, parce qu'entre-temps, peut-être suite au rapport d'Eichmann, Höss était revenu comme Standortälteste à la place de Liebehenschel qu'on avait envoyé au placard à Lublin, il y avait donc cette incapacité obstinée de Höss à changer de méthode, mais cela j'en parlerai peut-être plus loin et plus en détail, bref, peu d'entre nous souhaitions délibérément ce qui est arrivé, et pourtant, direz-vous, c'est arrivé, c'est vrai, et c'est vrai aussi qu'on envoyait tous ces Juifs à Auschwitz, pas seulement ceux qui pouvaient travailler, mais tous, en sachant donc pertinemment que les vieux et les enfants seraient gazés, donc on en revient à la question initiale, pourquoi cette obstination à vider la Hongrie de ses Juifs, vu les conditions de la guerre et tout ça, et là, bien sûr, je ne peux avancer que des hypothèses, car ce n'était pas mon objectif personnel, ou plutôt, je manque de précision ici, je sais pourquoi on voulait déporter (à l'époque on disait évacuer) tous les Juifs de Hongrie et tuer les inaptes au travail tout de suite, ça c'était parce que nos autorités, le Führer, le Reichsführer, avaient décidé de tuer tous les Juifs d'Europe, cela est clair, on le savait, comme on savait que même ceux qui seraient mis au travail devaient mourir tôt ou tard, et le pourquoi de tout ça, c'est une question dont j'ai déjà beaucoup parlé et à laquelle je n'ai toujours pas de réponse, les gens, à cette époque, croyaient toutes sortes de choses sur les Juifs, théorie des bacilles comme le Reichsführer et Heydrich, théorie citée à la conférence de Krummhübel par Eichmann mais pour qui à mon avis ce devait être une vue de l'esprit, thèse des soulèvements juifs, espionnage et cinquième colonne au profit des ennemis qui se rapprochaient, thèse qui hantait une bonne partie du RSHA et préoccupait même mon ami Thomas, peur aussi de l'omnipotence juive, à laquelle certains croyaient encore dur comme fer, ce qui donnait d'ailleurs lieu à des quiproquos comiques, comme au début d'avril à Budapest, lorsqu'il fallut faire déménager de nombreux Juifs pour vider leurs appartements, et que la SP demandait la création d'un ghetto, ce que les Hongrois refusèrent car ils avaient peur que les Alliés bombardent autour de ce ghetto et l'épargnent (les Américains avaient déjà frappé Budapest tandis que je me trouvais à Krummhübel), et alors les Hongrois dispersèrent les Juifs près des cibles stratégiques, militaires et industrielles, ce qui inquiéta fort certains de nos responsables, car alors si les Américains bombardaient néanmoins ces cibles, cela prouverait que le Judaïsme mondial n'était pas si puissant qu'on le pensait, et je dois ajouter, pour être juste, que les Américains ont effectivement bombardé ces cibles, tuant au passage beaucoup de civils juifs, mais moi cela faisait longtemps que je ne croyais plus en l'omnipotence du Judaïsme mondial, sinon pourquoi tous les pays auraient-ils refusé de prendre les Juifs, en 1937, 38, 39, lorsqu'on ne voulait qu'une chose, qu'ils quittent l'Allemagne, seule solution raisonnable au fond? Ce que je veux dire, revenant à la question que je posais, car je m'en suis un peu éloigné, c'est que même si, objectivement, le but final ne fait pas de doute, ce n'est pas en vue de ce but que travaillaient la plupart des intervenants, ce n'est pas cela qui les motivait et donc les poussait à travailler avec tant d'énergie et d'acharnement, c'était toute une gamme de motivations, et même Eichmann, j'en suis convaincu, il avait une attitude très dure mais au fond ça lui était égal qu'on tue les Juifs ou non, tout ce qui comptait, pour lui, c'était de montrer ce qu'il pouvait faire, de se mettre en valeur, et aussi d'utiliser les capacités qu'il avait développées, le reste, il s'en foutait, autant de l'industrie que des chambres à gaz d'ailleurs, la seule chose dont il ne se foutait pas, c'était qu'on se foute de lui, et c'est pour cela qu'il rechignait tant aux négociations avec les Juifs, mais j'y reviendrai, c'est intéressant quand même, et pour les autres c'est pareil, chacun avait ses raisons, l'appareil hongrois qui nous aidait voulait voir les Juifs quitter la Hongrie mais se foutait de ce qui leur arriverait, et Speer et Kammler et le Jägerstab voulaient des travailleurs et poussaient avec acharnement la S S à leur en livrer, mais se foutaient de ce qui arrivait à ceux qui ne pouvaient pas travailler, et puis il y avait encore toutes sortes de motivations pratiques, par exemple, moi, je me concentrais uniquement sur l'Arbeitseinsatz, mais c'était loin d'être le seul enjeu économique, comme je l'appris en rencontrant un expert de notre ministère de l'Alimentation et de l'Agriculture, un jeune homme très intelligent, passionné par son travail, qui m'expliqua un soir, dans un vieux café de Budapest, l'aspect alimentaire de la question, qui était qu'avec la perte de l'Ukraine l'Allemagne devait faire face à un grave déficit en approvisionnement, surtout en blé, et s'était donc tournée vers la Hongrie, grand producteur, c'était d'ailleurs d'après lui la cause principale de notre pseudo-invasion, sécuriser cette source de blé, et donc en 1944 nous demandions aux Hongrois 450 000 tonnes de blé, 360 000 tonnes de plus qu'en 1942, soit une augmentation de 80 %, or, il fallait bien que les Hongrois prennent ce blé quelque part, ils devaient après tout nourrir leur propre population, mais justement, ces 360 000 tonnes correspondaient aux rations d'environ un million de personnes, un peu plus que le nombre total de Juifs hongrois, et donc les spécialistes du ministère de l'Alimentation, eux, voyaient l'évacuation des Juifs par le RSHA comme une mesure qui permettrait à la Hongrie de dégager un excédent de blé à destination de l'Allemagne, correspondant à nos besoins, et quant au sort des Juifs évacués, qu'il faudrait en principe nourrir ailleurs si on ne les tuait pas, cela ne concernait pas ce jeune et somme toute sympathique expert, un peu obnubilé par ses chiffres néanmoins, car il y avait d'autres départements du ministère de l'Alimentation pour s'occuper de ça, l'alimentation des détenus et autres travailleurs étrangers en Allemagne, ce n'était pas son affaire, et pour lui l'évacuation des Juifs était la solution à son problème, même si par ailleurs cela devenait le problème de quelqu'un d'autre. Et il n'était pas le seul, cet homme, tout le monde était comme lui, moi aussi j'étais comme lui, et vous aussi, à sa place, vous auriez été comme lui.

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