Jonathan Littell - Les Bienveillantes

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"En fait, j'aurais tout aussi bien pu ne pas écrire. Après tout, ce n'est pas une obligation. Depuis la guerre, je suis resté un homme discret; grâce à Dieu, je n'ai jamais eu besoin, comme certains de mes anciens collègues, d'écrire mes Mémoires à fin de justification, car je n'ai rien à justifier, ni dans un but lucratif, car je gagne assez bien ma vie comme ça. Je ne regrette rien: j'ai fait mon travail, voilà tout; quant à mes histoires de famille, que je raconterai peut-être aussi, elles ne concernent que moi; et pour le reste, vers la fin, j'ai sans doute forcé la limite, mais là je n'étais plus tout à fait moi-même, je vacillais, le monde entier basculait, je ne fus pas le seul à perdre la tête, reconnaissez-le. Malgré mes travers, et ils ont été nombreux, je suis resté de ceux qui pensent que les seules choses indispensables à la vie humaine sont l'air, le manger, le boire et l'excrétion, et la recherche de la vérité. Le reste est facultatif."Avec cette somme qui s'inscrit aussi bien sous l'égide d'Eschyle que dans la lignée de Vie et destin de Vassili Grossman ou des Damnés de Visconti, Jonathan Littell nous fait revivre les horreurs de la Seconde Guerre mondiale du côté des bourreaux, tout en nous montrant un homme comme rarement on l'avait fait: l'épopée d'un être emporté dans la traversée de lui-même et de l'Histoire.

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«Ça, je le sais. Je ne compte pas survivre. Si nous sommes vaincus, je me tirerai une balle dans la tête, fier d'avoir fait mon devoir de SS. Mais si nous ne perdons pas?» – «Si nous ne perdons pas, dis-je encore plus doucement, vous devrez évoluer. Vous ne pourrez pas toujours continuer comme ça. L'Allemagne de l'après-guerre sera différente, beaucoup de choses changeront, il y aura de nouvelles tâches. Vous devrez vous y adapter». Eichmann resta silencieux et je pris congé pour retourner à l'Astoria. En plus des insomnies et des migraines, je commençais à ressentir de fortes bouffées de fièvre, qui disparaissaient comme elles étaient venues. Ce qui acheva de me déprimer entièrement, ce fut la visite des deux bouledogues, Clemens et Weser, qui se présentèrent sans préavis à mon hôtel. «Mais que faites-vous ici?» m'exclamai-je. – «Eh bien, Obersturmbannführer, dit Weser, ou peut-être Clemens, je ne me souviens plus, on est venus vous parler». – «Mais de quoi voulez-vous que nous parlions? fis-je, exaspéré. L'affaire est close». – «Ah, mais justement, non», dit Clemens, je crois. Tous deux avaient ôté leurs chapeaux et s'étaient assis sans demander la permission, Clemens sur une chaise rococo trop petite pour sa masse, Weser perché sur un long divan. «Vous n'êtes pas mis en cause, soit. Cela, nous l'acceptons tout à fait. Mais l'enquête sur ces meurtres continue. Nous cherchons toujours votre sœur et ces jumeaux, par exemple». – «Figurez-vous, Obersturmbannführer, que les Français nous ont envoyé la marque des vêtements qu'ils ont trouvés, vous vous souvenez? Dans la salle de bains. Grâce à ça, nous sommes remontés jusqu'à un tailleur connu, un certain Pfab. Vous avez déjà commandé des costumes à Herr Pfab, Obersturmbannführer?» Je souris: «Bien entendu. C'est un des meilleurs tailleurs de Berlin. Mais je vous préviens: si vous continuez à enquêter sur moi, je demanderai au Reichsführer de vous faire démettre pour insubordination». – «Oh! s'exclama Weser. Pas la peine de nous menacer, Obersturmbannführer. On n'en a pas après vous. On veut juste continuer à vous entendre comme témoin». – «Précisément, lâcha Clemens de sa grosse voix. Comme témoin». Il passa son calepin à Weser qui le feuilleta, puis le lui rendit en lui indiquant une page. Clemens lut, puis repassa le carnet à Weser. «La police française, susurra ce dernier, a retrouvé le testament de feu Herr Moreau. Je vous rassure tout de suite, vous n'êtes pas nommé. Votre sœur non plus. Herr Moreau laisse tout, sa fortune, ses entreprises, sa maison, aux deux jumeaux». – «Nous, grogna Clemens, on trouve ça bizarre». – «Tout à fait, continua Weser. Après tout, d'après ce que nous avons compris, ce sont des enfants recueillis, peut-être de la famille de votre mère, peut-être pas, en tout cas pas de la sienne». Je haussai les épaules: «Je vous ai déjà dit que Moreau et moi ne nous entendions pas. Je ne suis pas surpris qu'il ne m'ait rien laissé. Mais il n'avait pas d'enfants, pas de famille. Il devait avoir fini par se sentir proche de ces jumeaux». – «Admettons, fit Clemens. Admettons. Mais bon: ils ont peut-être été témoins du crime, ils héritent, et ils disparaissent, grâce à votre sœur qui n'est apparemment pas rentrée en Allemagne. Et vous, vous ne pourriez pas nous éclairer un peu là-dessus? Même si vous n'avez rien à voir avec tout ça». – «Meine Herren, répondis-je en me raclant la gorge, je vous ai déjà dit tout ce que je sais. Si vous êtes venus à Budapest pour me demander ça, vous avez perdu votre temps». – «Oh, vous savez, fit fielleusement Weser, on ne perd jamais tout à fait son temps. On y trouve toujours de l'utile. Et puis, on aime bien vous parler». – «Ouais, éructa Clemens. C'est très agréable. D'ailleurs, on va continuer». – «Parce que, voyez-vous, dit Weser, une fois qu'on commence quelque chose, il faut aller jusqu'au bout». – «Oui, approuva Clemens, sinon ça n'aurait pas de sens». Je ne disais rien, je les regardais froidement, et en même temps j'étais plein d'effroi, car, je le voyais, ces olibrius s'étaient convaincus que j'étais coupable, ils n'allaient pas cesser de me persécuter, il fallait faire quelque chose. Mais quoi? J'étais trop déprimé pour réagir. Ils me posèrent encore quelques questions sur ma sœur et son mari, auxquelles je répondis distraitement. Puis ils se levèrent pour partir. «Obersturmbannführer, fit Clemens, son chapeau déjà sur la tête, c'est un vrai plaisir de causer avec vous. Vous êtes un homme raisonnable». – «On espère bien que ce ne sera pas la dernière fois, dit Weser. Vous comptez bientôt revenir à Berlin? Vous allez avoir un choc: la ville n'est plus ce qu'elle était».

Weser n'avait pas tort. Je rentrai à Berlin dans la deuxième semaine de juillet pour rendre compte de mes activités et attendre de nouvelles instructions. J'y trouvai les bureaux du Reichsführer et du RSHA durement éprouvés par les bombardements de mars et d'avril. Le Prinz-Albrecht-Palais avait été entièrement détruit par des bombes à explosifs concentrés; la S S-Haus tenait encore debout, mais en partie seulement, et mon bureau avait de nouveau dû déménager dans une autre annexe du ministère de l'Intérieur. Toute une aile du siège de la Staatspolizei avait brûlé, de grandes lézardes zébraient les murs, des planches bouchaient les croisées vides; la plupart des départements et des sections s'étaient décentralisés dans des faubourgs ou même des villages éloignés. Des Häftlinge travaillaient encore à repeindre les couloirs et les escaliers et à déblayer les gravats des bureaux détruits; plusieurs d'entre eux avaient d'ailleurs été tués lors d'un raid, début mai. En ville, pour les gens qui restaient, la vie était dure. Il n'y avait presque plus d'eau courante, des soldats en livraient deux seaux par jour aux familles démunies, plus d'électricité, plus de gaz. Les fonctionnaires qui venaient encore péniblement au travail s'entouraient le visage d'écharpes pour se protéger de la fumée perpétuelle des incendies. Obéissant à la propagande patriotique de Goebbels, les femmes ne portaient plus de chapeaux, ni de vêtements trop élégants; celles qui s'aventuraient maquillées dans la rue se faisaient houspiller. Les gros raids de plusieurs centaines d'appareils avaient cessé depuis quelque temps; mais les petites attaques continuaient avec des Mosquito, imprévisibles, harassantes. Nous avions enfin lancé nos premières fusées sur Londres, pas celles de Speer et de Kammler, mais les petites de la Luftwaffe que Goebbels avait baptisées V-I pour Vergeltungswaffen, «armes de rétribution»; elles n'avaient que peu d'effets sur le moral anglais, encore moins sur celui de nos propres civils, bien trop abattus par les bombardements en Allemagne centrale et les nouvelles désastreuses du front, le débarquement réussi en Normandie, la reddition de Cherbourg, la perte de Monte Cassino, et la débâcle de Sébastopol, fin mai. La Wehrmacht taisait encore la terrible percée soviétique en Biélorussie, peu de gens le savaient, même si déjà les rumeurs fusaient, encore en deçà de la vérité, mais moi je savais tout, notamment qu'en trois semaines les Russes avaient atteint la mer, que le groupe d'armées Nord était isolé sur la Baltique et que le groupe d'armées Centre n'existait plus du tout. Dans cette ambiance maussade, Grothmann, l'adjoint de Brandt, me réserva un accueil froid, presque méprisant, il paraissait vouloir me blâmer personnellement pour les piètres résultats de l'Einsatz hongroise, et je le laissai parler, j'étais trop démoralisé pour protester. Brandt lui-même se trouvait à Rastenburg avec le Reichsführer. Mes collègues semblaient dans le désarroi, personne ne savait trop où il devait aller ou ce qu'il devait faire. Speer, depuis sa maladie, n'avait jamais tenté de me recontacter, mais je recevais encore des copies de ses lettres furieuses au Reichsführer: depuis le début de l'année, la Gestapo avait arrêté pour infractions diverses plus de trois cent mille personnes, dont deux cent mille travailleurs étrangers, qui allaient grossir les effectifs des camps; Speer accusait Himmler de braconner sa main-d'œuvre et menaçait d'en référer au Führer. Nos autres interlocuteurs accumulaient plaintes et critiques, surtout le Jägerstab qui s'estimait délibérément lésé. Nos propres lettres ou demandes ne recevaient que des réponses indifférentes. Mais cela m'était égal, je parcourais cette correspondance sans en comprendre la moitié. Parmi la pile de courrier qui m'attendait, je trouvai une lettre du juge Baumann: je déchirai l'enveloppe à la hâte, en tirai un petit mot anodin et une photographie. C'était la reproduction d'un vieux cliché, granuleux, un peu flou, aux tons très contrastés; on y voyait des hommes à cheval dans la neige, avec des uniformes hétéroclites, des casques de fer, des casquettes de marine, des bonnets en astrakan; Baumann avait tracé une croix à l'encre au-dessus d'un de ces hommes, qui portait un long manteau avec des galons d'officier; son visage ovale et minuscule était entièrement indistinct, méconnaissable. Au dos, Baumann avait porté la mention COURLANDE, sous WOLMAR, 1919. Son mot poli ne m'apprenait rien de plus.

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