— Répète à Cicéron ce que tu viens de m’apprendre, enjoignit-il le messager.
Celui-ci s’exécuta d’une voix tremblante.
— Vibius Pansa a le regret de devoir annoncer une défaite catastrophique. Il a été surpris avec son armée par les troupes de Marc Antoine au camp de Forum Gallorum. Le manque d’expérience de nos hommes a été immédiatement manifeste. Nos lignes ont cédé et le massacre a été général. Le consul est parvenu à se replier, mais il est gravement blessé.
Le visage de Cicéron vira au gris.
— Et Hirtius ? Et César ? Des nouvelles d’eux ?
— Aucune, répondit Cornutus. Pansa s’apprêtait à rejoindre leur camp, mais il a été intercepté avant d’y parvenir.
Cicéron gémit.
— Dois-je convoquer le Sénat ? demanda Cornutus.
— Dieux du ciel, non ! répliqua Cicéron avant de se tourner vers le messager. Dis-moi la vérité : qui d’autre à Rome est au courant de cela ?
Le messager baissa la tête.
— Je suis d’abord allé chez le consul. Son beau-père y était.
— Calenus !
— Il sait tout, malheureusement, intervint Cornutus. Il se trouve en ce moment même au portique de Pompée, à l’endroit même où César a été frappé. Et il dit à qui veut l’entendre que nous payons le prix de son meurtre impie. Il t’accuse de vouloir prendre le pouvoir en tant que dictateur. Je crois qu’il rassemble pas mal de monde.
— Il faut qu’on te fasse sortir de Rome tout de suite, glissai-je à Cicéron.
Il secoua vigoureusement la tête.
— Non, non ! Ce sont eux les traîtres, pas moi. Maudits soient-ils ! Je ne fuirai pas. Va voir Appuleius, ordonna-t-il au préteur urbain comme s’il était son intendant. Dis-lui de convoquer une assemblée publique et de venir me chercher. Je vais parler au peuple. Il faut que je calme les angoisses. Il convient de rappeler aux Romains que la guerre s’accompagne toujours de mauvaises nouvelles. Et toi, dit-il au messager, tu as intérêt à ne pas souffler mot de tout cela à âme qui vive, c’est compris ? Ou je te fais mettre aux fers.
Je n’ai jamais admiré Cicéron davantage que ce jour-là, quand il regarda le sort en face. Il s’enferma dans son bureau pour rédiger un discours pendant que j’observais depuis la terrasse le Forum qui se remplissait de citoyens. La panique suit des schémas bien particuliers que j’avais appris à reconnaître au fil des ans. Les hommes courent d’un orateur à un autre. De petits groupes se forment pour se dissoudre aussitôt. Quelquefois, l’espace public se vide d’un coup. C’est comme un nuage de poussière qui s’amoncelle et tourbillonne avant l’arrivée d’un orage.
Appuleius monta péniblement la côte, comme on le lui avait demandé, et je le conduisis à Cicéron. Il raconta que, d’après la rumeur, Cicéron allait se montrer avec les faisceaux d’un dictateur. C’était un piège, bien sûr, une provocation qui servirait de prétexte à son meurtre. Les Antoniens imiteraient alors la tactique de Brutus et de Cassius et s’empareraient du Capitole qu’ils s’efforceraient de tenir jusqu’à ce qu’Antoine entrât dans la ville et vînt les délivrer.
— Pourras-tu assurer ma sécurité si je descends m’adresser au peuple ? demanda Cicéron à Appuleius.
— Je ne peux pas te garantir le résultat, mais on peut essayer.
— Envoie-moi la plus grosse escorte possible. Accorde-moi une heure pour me préparer.
Le tribun partit et, à ma grande surprise, Cicéron annonça qu’il allait prendre un bain, se faire raser et se changer.
— Prends soin d’écrire tout cela, me dit-il. Cela fera une bonne fin pour ton livre.
Puis il se retira avec les esclaves chargés de sa toilette. Lorsqu’il reparut, une heure plus tard, Appuleius avait rassemblé toute une troupe qui attendait dans la rue. Il y avait principalement des gladiateurs ainsi que les autres tribuns et leurs serviteurs. Cicéron carra les épaules, la porte fut ouverte, et il allait franchir le seuil quand les licteurs du préteur urbain arrivèrent au pas de course, dégageant un passage pour Cornutus. Le préteur tenait une dépêche, et il avait le visage mouillé de larmes. Trop essoufflé et ému pour parler, il fourra la dépêche dans les mains de Cicéron.
Hirtius à Cornutus. Devant Modène.
Je t’écris ceci en toute hâte. Loués en soient les dieux, nous avons aujourd’hui réparé le désastre d’hier et remporté une grande victoire sur l’ennemi. Ce qui était perdu à midi était récupéré au coucher du soleil. Je me portai avec vingt cohortes de la Quatrième Légion au secours de Pansa et tombai à l’improviste sur les hommes d’Antoine alors qu’ils fêtaient prématurément la victoire. Nous avons pris deux aigles et soixante enseignes. Antoine et ce qui reste de son armée se sont repliés dans leur camp et n’en peuvent plus sortir. C’est maintenant à son tour de goûter ce que c’est que d’être assiégé. Il a perdu la majeure partie de ses vétérans ; il ne lui reste que la cavalerie. Sa position est sans espoir. Modène est sauvée. Pansa est blessé, mais il guérira. Longue vie au Sénat et au peuple de Rome. Informe Cicéron.
S’ensuivit la journée la plus épique de la vie de Cicéron — plus difficile encore que sa victoire contre Verrès, plus grisante que son élection au consulat, plus joyeuse que la défaite de Catilina, plus historique que son retour d’exil. Tous ces triomphes se réduisaient à rien à côté du salut de la République.
Dans cette journée mémorable, j’ai recueilli le prix de mes longs travaux et de toutes mes veilles , écrivit Cicéron à Brutus. Une multitude prodigieuse, tout ce que Rome contient d’habitants, s’est portée à ma demeure, m’a escorté jusqu’au Capitole, et je me suis vu hisser à la tribune au milieu des transports et des applaudissements.
Ce moment parut d’autant plus doux qu’il avait été précédé d’un désespoir si cruel.
— Cette victoire est la vôtre ! cria-t-il depuis les rostres aux milliers de Romains rassemblés sur le Forum.
— Non ! rétorquèrent-ils, c’est ta victoire !
Il demanda au nom de Pansa, Hirtius et Octavien cinquante jours d’actions de grâce, ce qui ne s’était jamais vu, et qu’un monument magnifique fût érigé en l’honneur de ces illustres morts : « La nature nous a donné une existence courte, mais pour un trépas utile une renommée éternelle. » Aucun de ses ennemis n’osa s’opposer à lui : soit ils se gardèrent de paraître à la séance, soit ils votèrent docilement ce qu’il demandait. Il était acclamé dès qu’il mettait un pied dehors. Il était à son zénith. Tout ce dont il avait besoin à présent était la confirmation qu’Antoine avait bien péri dans l’affrontement.
Une semaine plus tard, il reçut une dépêche d’Octavien.
C. César à son ami Cicéron.
Je griffonne ceci à la lumière des lampes, dans mon camp, au soir du vingt et un. Je voulais être le premier à t’annoncer que nous avons remporté une deuxième grande victoire sur l’ennemi. Pendant une semaine, mes légions, alliées à celles du vaillant Hirtius, ont sondé les défenses du camp d’Antoine, en quête d’une faiblesse. Nous avons trouvé l’endroit adéquat hier soir et avons attaqué sans attendre. Les combats ont été sanglants et acharnés, et les massacres immenses. Je me trouvais au milieu. Mon porte-enseigne a été tué à mes côtés. J’ai chargé l’aigle sur mon épaule et l’ai portée. C’est ce qui a rallié nos hommes. Decimus, en voyant que le moment décisif était arrivé, a sorti ses troupes de Modène pour se joindre à la bataille. La plus grande part de l’armée d’Antoine a été anéantie. Le scélérat lui-même s’est enfui avec sa cavalerie et, à en juger par la direction qu’il a prise, il compte franchir les Alpes.
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