Ce rituel se répéta pendant les quinze jours qui suivirent, alors que nous traversions les montagnes macédoniennes vers Illycricum. Cicéron attendait sans cesse la convocation de Pompée, mais pas une fois celui-ci ne le pria de venir parler avec lui. Nous ne savions même pas où était notre général, même si, occasionnellement, Cicéron recevait des dépêches qui nous permettaient d’avoir un meilleur aperçu de ce qui se passait. César avait débarqué le quatre janvier avec une armée forte de plusieurs légions, peut-être quinze mille hommes en tout, et avait profité de l’effet de surprise pour s’emparer du port d’Appolonie, à une trentaine de milles au sud de Dyrrachium. Mais ce n’était là que la moitié de son armée. Pendant qu’il restait avec la tête de pont, ses vaisseaux étaient repartis en Italie chercher la seconde moitié. (Pompée n’avait jamais fait entrer dans ses calculs l’audace de son ennemi prévoyant deux voyages.) À ce moment-là, cependant, la chance légendaire de César lui manqua. Notre amiral, Bibulus, avait réussi à intercepter trente de ses vaisseaux. Il y mit le feu et brûla vifs tous leurs équipages. Puis il déploya sa flotte considérable pour empêcher la flotte de César de revenir.
Tout semblait indiquer que César était dans une situation précaire. Coincé dos à la mer, il se retrouvait assiégé, sans possibilité de se ravitailler alors que l’hiver approchait et qu’il allait devoir affronter une armée très supérieure en nombre.
Alors que nous arrivions au terme de notre marche, Cicéron reçut une nouvelle dépêche de Pompée :
Pompée Imperator à Cicéron Imperator .
César m’a proposé une conférence de paix immédiate où nous déciderions de licencier, dans les trois jours, toutes nos armées, de redevenir amis et, après nous être donné notre parole, de retourner en Italie ensemble. Je considère ces offres non comme la preuve d’une intention amicale, mais comme un aveu de la faiblesse de ses positions. Il sait qu’il ne peut pas gagner cette guerre. Ainsi, sachant que tu me soutiendrais, j’ai repoussé cette proposition, qui n’était certainement qu’un piège de toute façon.
— Est-il dans le vrai, demandai-je. L’aurais-tu soutenu ?
— Non, répondit Cicéron, et il le sait parfaitement. Je ferais tout ce qui est possible pour éviter cette guerre, et c’est évidemment pour cela qu’il ne m’a pas consulté. Je ne vois pour nous tous que massacres et ruines.
Je pensai sur le moment qu’il était excessivement pessimiste. Pompée déploya son immense armée dans Dyrrachium et tout autour, puis, contrairement aux attentes, s’arma de patience. Personne au conseil de guerre suprême ne pouvait prendre en défaut son raisonnement : chaque jour qui passait affaiblissait un peu plus la position de César ; la faim finirait peut-être par le soumettre sans qu’il fût besoin de se battre ; et, de toute façon, la meilleure période pour attaquer serait le printemps, lorsque le temps serait plus sûr.
Les Cicéron étaient cantonnés dans une villa en bordure de Dyrrachium, construite au sommet d’un promontoire. C’était un endroit sauvage, avec une vue imprenable sur la mer, et il était étrange d’imaginer que le camp de César ne se trouvait qu’à une trentaine de milles. Je me penchais parfois par-dessus la terrasse en tendant le cou vers le sud dans l’espoir d’apercevoir un signe de leur présence, mais évidemment, je n’y parvins jamais.
Puis, au début du mois d’avril, un spectacle étonnant s’offrit à nous. Le temps était calme depuis plusieurs jours quand une tempête se leva soudain par le sud et se mit à hurler autour de notre maison tandis que la pluie en fouettait le toit. Cicéron était en train de dicter une lettre pour Atticus, qui avait écrit de Rome pour l’informer de la situation financière déplorable de Tullia. Il manquait soixante mille sesterces au premier versement de sa dot et, cette fois encore, Cicéron soupçonna une manœuvre frauduleuse de Philotimus. Il était en train de dicter les mots : Enfin veille, tu me le promets et j’y compte, veille à ne pas la laisser manquer de tout , quand Marcus fit irruption dans la pièce pour annoncer qu’on apercevait un grand nombre de navires en mer, et qu’une bataille était sans doute en train de se dérouler.
Nous revêtîmes nos manteaux et nous précipitâmes dehors. Effectivement, à guère plus d’un mille de la côte, une vaste flotte de plusieurs centaines de vaisseaux filait à belle vitesse, ballottée par la houle et poussée par le vent. Cela me rappela notre traversée catastrophique vers Dyrrachium, lors de l’exil de Cicéron. Nous observâmes le passage de ces bateaux pendant une heure, jusqu’à ce qu’ils eussent tous disparu. Puis, peu à peu, une nouvelle flotte apparut, qui me parut bien plus à la peine que la précédente, mais qui cherchait visiblement à la rattraper. Nous ne comprenions absolument rien à ce à quoi nous assistions. À qui appartenaient ces vaisseaux gris fantomatiques ? S’agissait-il réellement d’une bataille ? Et si tel était le cas, tournait-elle à notre avantage ou non ?
Le lendemain matin, Cicéron envoya Marcus au quartier général de Pompée pour voir ce qu’il pourrait apprendre. Le jeune homme revint à la tombée de la nuit, dans un état de grande excitation. L’armée lèverait le camp à l’aube. La situation était confuse. Il semblait cependant que la moitié manquante de l’armée de César venait d’arriver d’Italie. Ses navires n’avaient pu accoster au camp de César à Appolonie, en partie à cause de notre blocus, mais aussi à cause de la tempête, qui les avait repoussés le long de la côte sur plus de soixante milles au nord. Notre marine avait tenté de les pourchasser, sans succès. D’après les rapports, hommes et matériel étaient débarqués du côté du port de Lissus. Pompée voulait les écraser avant qu’ils ne pussent établir une liaison avec César.
Le lendemain matin, nous nous joignîmes à l’armée et remontâmes vers le nord. La rumeur courait que le général fraîchement débarqué que nous aurions à affronter était Marc Antoine, le second de César — rumeur que Cicéron espérait vraie car il connaissait Antoine comme un jeune homme de trente-quatre ans, réputé pour son emportement et son indiscipline. Cicéron assura que c’était loin d’être un tacticien aussi redoutable que César. Néanmoins, lorsque nous approchâmes de Lissus, où nous étions censés trouver Antoine, nous ne découvrîmes que son campement abandonné, jonché des cendres fumantes des dizaines de feux de camp qui avaient servi à brûler tous les équipements que ses hommes ne pouvaient emporter avec eux. Il avait visiblement conduit ceux-ci vers l’est, dans les montagnes.
Nous fîmes brusquement demi-tour et repartîmes vers le sud. Je crus que nous retournions à Dyrrachium, au lieu de quoi nous laissâmes la ville à l’écart et descendîmes plus au sud. Au bout de quatre jours de marche, nous prîmes position dans un vaste camp non loin du rivage de l’Apsus. C’est alors que l’on commença à voir quel général brillant César pouvait être. Nous apprîmes en effet qu’il avait malgré tout réussi à établir la liaison avec Antoine, qui était parvenu à faire passer son armée par des défilés montagneux, et que, même si leurs troupes combinées étaient moins fortes que les nôtres, il s’était extrait d’une situation désespérée et passait maintenant à l’offensive. Il captura un village situé à notre arrière et nous coupa de Dyrrachium. Ce n’était pas trop catastrophique — la marine de Pompée avait encore la maîtrise de la côte, et nous pouvions être ravitaillés par mer, pourvu que le temps le permît. Mais nous commencions à connaître la sensation désagréable d’être cernés. Il nous arrivait de voir des hommes de César se déplacer sur les pentes lointaines des montagnes : c’était lui qui avait le contrôle des hauteurs. Alors il entreprit un grand programme de construction — abattage d’arbres, édification de fortifications en rondins, creusage de tranchées et de fossés et utilisation de la terre d’excavation pour ériger des remparts.
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