— Il a demandé à voir ses enfants pour la première fois depuis son arrestation. Vous imaginez l’effet que cela va avoir sur eux — de voir leur père dans un tel état. Il ne leur ferait pas subir une telle épreuve à moins de vouloir leur faire ses adieux.
— Vous êtes certain qu’il va si mal ? Il a été examiné par un médecin ?
— Le gouvernement a envoyé un spécialiste à Rennes. Il a établi qu’Alfred souffre de dénutrition, de la malaria et peut-être d’une tuberculose de la moelle épinière. Son avis est qu’il ne tiendra pas longtemps s’il reste en captivité. C’est pour cette raison, dit-il en me regardant d’un air malheureux, que je suis venu vous prévenir — je suis désolé de le dire — que nous avons décidé d’accepter la grâce qui a été proposée.
Un silence. Je voudrais pouvoir mettre un peu de chaleur dans ma voix.
— Je vois. Il y a un marché dans la balance, je suppose ?
— Le président du Conseil s’inquiète de ce que le pays puisse rester divisé.
— Je n’en doute pas un instant.
— Je sais que c’est un sale coup pour vous, Picquart. Je vois bien que cela vous place dans une position inconfortable…
— Oui. Comment pourrait-il en être autrement ? explosé-je. Accepter la grâce, c’est admettre sa culpabilité !
— Techniquement, oui. Mais Jaurès a rédigé une déclaration qu’Alfred fera dès sa sortie de prison.
Le gouvernement de la République me rend la liberté. Elle n’est rien pour moi sans l’honneur. Dès aujourd’hui, je vais continuer à poursuivre la réparation de l’effroyable erreur judiciaire dont je suis encore victime…
Cela continue encore, mais j’en ai lu assez. Je lui rends la feuille.
— Eh bien, voilà de très nobles paroles, dis-je avec amertume. Cela ne me surprend pas — on peut faire confiance à Jaurès pour les nobles paroles. Mais la réalité, c’est que l’armée a gagné. Et la moindre de leurs conditions va être l’amnistie pour tous ceux qui ont organisé la conspiration contre votre frère.
Et contre moi , ai-je envie d’ajouter.
— Il me sera désormais impossible, continué-je, de maintenir ma plainte contre l’état-major.
— À court terme, peut-être, concède Mathieu. Mais à long terme, dans un climat politique différent, je ne doute pas que nous finissions par obtenir l’acquittement devant un tribunal.
— Je voudrais partager votre confiance dans notre système judiciaire.
Mathieu range la déclaration dans sa poche et se lève. Il y a du défi dans sa façon de se tenir, jambes légèrement écartées.
— Je regrette que vous pensiez ainsi, Picquart. Je comprends que pour défendre votre cause, vous préféreriez que mon frère meure en martyr, s’il fallait en arriver là. Mais sa famille voudrait qu’il rentre vivant chez lui. Pour être franc avec vous, lui-même n’a pas encore accepté cette décision. Je crois que cela l’aiderait si je pouvais lui dire que j’ai votre accord.
— Mon accord ? Pourquoi cela compterait-il pour lui ?
— Je suis certain que si. Quel message dois-je donc lui transmettre de votre part ?
Il est là, implacable.
— Qu’en disent les autres ?
— Zola, Labori et Clemenceau sont contre. Reinach, Lazare, Basch et les autres sont pour, avec divers degrés d’enthousiasme.
— Dites-lui que je suis contre aussi.
Mathieu hoche brièvement la tête, comme s’il ne s’attendait pas à autre chose, puis tourne les talons.
— Mais dites-lui aussi que je comprends.
Dreyfus est libéré le 20 septembre 1899, bien que la nouvelle ne soit rendue publique que le lendemain afin de lui permettre de voyager en paix. J’apprends sa libération par les journaux, comme tout un chacun. Vêtu d’un costume bleu sombre et d’un chapeau mou noir pour passer inaperçu, il est emmené de la prison de Rennes par des agents de la Sûreté, qui le conduisent en automobile à la gare de Nantes où l’attend Mathieu. Là, les deux frères prennent un wagon-lit pour le sud de la France. Il retrouve sa femme et ses enfants dans une maison que la famille possède en Provence. Il va ensuite s’installer en Suisse. Il ne revient pas à Paris de crainte d’être assassiné.
Quant à moi, j’arrive tout juste à gagner ma vie et, avec l’aide de Labori, poursuis quelques journaux pour diffamation. En décembre, je refuse d’accepter la proposition du gouvernement qui offre d’amnistier tous les protagonistes de l’affaire et de me rétablir dans l’armée, à un poste de commandement. Pourquoi revêtirais-je le même uniforme que Mercier, du Paty, Gonse, Lauth et toute cette bande de criminels ?
En janvier, Mercier est élu sénateur nationaliste de Loire-Inférieure.
De Dreyfus, je n’ai pas de nouvelles. Puis, plus d’un an après sa libération, par un jour morne de l’hiver 1900, je descends prendre mon courrier et trouve une lettre portant le timbre de Paris. L’écriture de l’enveloppe ne m’est familière qu’à travers les dossiers secrets et les pièces de tribunal.
Mon colonel,
J’ai l’honneur de vous demander de me fixer le jour et l’heure auxquels je pourrai vous exprimer en personne ma gratitude.
Avec l’expression de mes sentiments respectueux,
A. Dreyfus
Elle vient d’une adresse rue de Châteaudun.
Je la porte à l’appartement. Pauline y a passé la nuit, comme cela lui arrive assez souvent, maintenant que les filles grandissent. Elle préfère, à présent, se faire appeler M meRomazzotti, de son nom de jeune fille, et les gens la prennent pour une veuve. Je la raille en disant que c’est un nom de spirite du boulevard Saint-Germain.
— Quelque chose d’intéressant ? lance-t-elle depuis la chambre.
Je relis la lettre.
— Non, réponds-je. Rien.
Plus tard, ce matin-là, je prends une de mes cartes de visite et écris au dos : Monsieur, je vous ferai savoir le jour ou je pourrai vous voir. G. Picquart.
Et puis je ne fais rien. Ce n’est pas le genre d’homme qui remercie facilement. Parfait, je ne suis pas le genre d’homme qui reçoit facilement les remerciements. Épargnons-nous donc le désagrément d’une rencontre. On m’accuse plus tard dans les journaux de refuser de voir Dreyfus. Un ami anonyme de la famille — le pamphlétaire sioniste Bernard Lazare — confie à L’Écho de Paris , un journal de droite : Nous ne comprenons pas Picquart, ni son attitude… vous ne savez sans doute pas, comme la plupart, que Picquart est farouchement antisémite.
Que répondre à cela ? Peut-être en faisant observer que si l’on considère, comme Aristote, que le caractère d’un homme se mesure à ses actes, alors le mien aurait difficilement pu être celui d’un ardent antisémite. Il n’y a pourtant rien de tel qu’une bonne accusation d’antisémitisme pour faire renaître tous les vieux préjugés, et j’écris non sans amertume à un ami : « Je savais qu’un jour je serais attaqué par les Juifs, et en particulier par les Dreyfus… »
Notre belle cause s’entache donc de colères, de déceptions, de reproches et d’acrimonie.
Dans la grande cour de l’École militaire, les compagnies de cadets pivotent et défilent sur la terre brune. Je me tiens, comme souvent, derrière les grilles de la place de Fontenoy et les regarde à l’exercice. Ce lieu concentre tellement d’étapes de ma vie. C’est là que j’ai fait mes études d’aspirant officier et c’est là que j’ai enseigné. C’est là que j’ai assisté à la dégradation de Dreyfus. Et c’est dans le manège de cette même école que je me suis battu en duel avec Henry.
— Compagnies, garde-à-vous !
— Compagnies, présentez armes !
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